‹ Clarté; romanChapitre 29 sur 32 · NO NI · texte numérisé non relu

NO NI

une vieille dame. On leur donnera de la gloire : oti nommera maréchaux leurs chefs, et ils auront des fêtes, avec des rois.

— Et puis, il y en a qui ne reviendront pas.

On aperçoit plusieurs jeunes bleus de la classe i6 qu'on va bientôt envoyer stir le front.

— Ils sojit gentils, dit le sénateur avec bonté, mais ils sont encore un peu pâlots. Il faut les engraisser, il faut les engraisser !

Un fonctionnaire du ministère s'avance vers le sénateur, et dit :

— La science de la préparation militaire est encore à ses débuts. Nous y parons hâtivement, mais c'est une organisation de longue haleine qui ne donnera son plein effet qu'en temps de paix. Plus tard, nous les prendrons dès l'enfance, et nous ferons des classes solides et bien portantes, au moral comme au physique.

On ferme. Musique ; emportement de la marche militaire. Une femme s'écrie que lorsqu'elle entend cela, c'est comme si elle buvait du Champagne.

Les visiteurs sont partis. Je m'attarde à regarder la façficde pavoisée du musée de la guerre, tandis que tombe le soir. C'est le Temple. Il s'est ajouté à l'Église et il lui re^emble. Je pense aux croix qui, du faîte des églises, pèsent sur la nuque des vivants, leur attachent les deux mains ensemble et leur ferment les yeux, et qui, dans les cimetières dû front, sont accroupies sur les tombes. C'e^t à cause de tous ces temples que, dans l'avenir, les peuples somnambules recommenceront à accomplir l'immense et lugubre tragédie de l'obéissance. C'est à cause de ces temples que, demain, la tyrannie financière et industrielle, impériale et roj-ale — dont tous ceux que je rencontre sur mon chemin sont les complices ou les pantins, — recommencera à prospérer, sur le fanatisme des civils, la lassitude des revenants, et le silence des tués. (Quand les troupes défileront sous l'Arc de Triomphe, qui verra — et ce sera pourtant bien visible — que dix mille kilomètres de cer-s

cueils français défilent aussi !) Et le drapeau continuera à flotter sur sa proie, ce drapeau-là planté au fronton dans la pénombre, et qui, tout tordu au souffle du vent, prend tantôt la forme d'une croix, tantôt la forme d*une faux !

Cette cause est jugée. Mais la vision de l'avenir m'agite d'une sorte de désespoir, et d'un frissonnement sacré de colère.

Ah ! il y a des moments troubles où Ton se demande si les hommes ne méritent pas toutes les catastrophes où ils se ruent ! Je me ressaisis : non, ils ne les méritent pas. Mais mous, au lieu de dire : je voudrais, il faudrait que nous disions : je veux. Et ce qu'on veut, il faut vouloir Tédifier,. av«c ordre, avec méthode, en commençant par le commencement, une fois qu'on a été jusqu'à ce commencement. U ne faut pas seulement ouvrir les yeux, il faut ouvrir les bras, il faut ouvrir les aiïes.

Ce bâtiment isolé, en bois, adossé justemeut à un bûcher, et qui ne contient plus personne...

Le brûler, le détruire... J'y ai songé.

Jeter cette clarté à la face de cette nuit mouvante, qui piétinait là, dans le crépuscule, qui grouillait^ et est partie s'ftnioncer dan3 la ville, s'obscurcir parmi les oubliettes des chambres, pour couver dans l'ombre ^us d'oubli, plus de mal et de malheur, ou procréer des générations inutiles qui avorteront à vingt ans !

L'envie, tjn instant, m'en a poîgné le corps. J'ai reculé, et je guis parti, comme les autres.

. U me semble que, de ne l'avoir pas fait, j'ai commis une mauvaise action.

Si, tout de mêmie, les hommes qui viendront,se libèrent au lieu de s'enliser, s'ils considèrent Tâge où je vais noyé, avec lucidité et avec la pitié épique qu'U mérite, ils m'au» « raient peut-être remercié, moi î A ceux qui ne me verront pas* ne Qie connaîtront pas, mais qu'en ce moment il me semble voir^ et en qui soudain en ce moment, je \'eux espér rer, je demande pardon de n'avoir rien fait.

Page 1