MOI I
parler de TaHaire de sa machine à coudre qui m'intéresse, et qu4* n'peut pas s'servir, i' devient transparent !
Il me signale les prétentions folles de Trompson à propos d*iin « rassemelage », et la conduite de M. Bécret, qui, tout vénérable qu'il est, a abusé de sa bonne foi en le payant de la réparation de sa gouttière avec un couteau qui coupe a tout ce qu'il voit ». Il m'énumôre tout ce qui est important dans sa vie. Puis il dit :
— Moi, j*suis pas riche, mais conscieux. Si j 'bricole, c'est pa'ce que mon père bricolait et son père aussi. Y en a qui r'muent loin, oui. Moi, j'suis pas d'cet avis. J'fais c'que j'fais.
Brusquement, un piétinement sonore s'acharne et se multiplie sur la cl¥iussée, et une forme émerge, qui s'avance vers nous par élans, mal équilibrée, se cramponnant à elle-même, et mue par une force supérieure. C'est le forgeron Brisbiile, ivre comme d'habitude.
En nous avisant, Brisbille lance des exclamations. Arrivé à notre hauteur, il hésite, puis, frappé d'une idée subite, il stoppe sur le pavé, les semelles sonnantes, avec un tumulte d'attelage. H mesure de l'œil la hauteur du trottoir; mais ravale, avec un effort des poings, ce qu'il voulait dire, et repart en titubant, la face charcutée de taches rouges. Il sent la haine et le vin.
— C't' anarchiste I dit Grillon avec dégoût... C'est vraiment des idées répugnantes, pas?
— Ah ! qui nous débarrassera de lui et de ses alcoolytes ! ajoute-t-il en me tendant la main. Au revoir... Je n'décesse pas de l'dire au Conseil Municipal. J'dis : « Faut les visser, cette bande de partageux, à la moindre infractuosité aux règlements sur l'ivresse. » Ah ouichel Au Conseil, c'est Jean Latrouille, pas? l's veulent l'ordre, mais où quand c'est qu'i' s'agit de l'faire, i's s'déguisent en courants d'air.
Le brave homme est furieux. Il brandit dans le vide son gros poing, semblable à un outil multiforme. Il me désigne la direction où Brisbille vient de se précipiter en pataugeant dans l'ombre :
— V'ià c'que c'est qa'les socialistes, dit-il. L'peup' souv'rain qui peut pas s'tenir sur ses jambes ! Si j 'bricole
ians la vie, c'est que j'suis pour la tranquillité et l'ordre. Au r'voir, au r'voir... A va bien, la tante Joséphine? J'suis pouf la tranquillité, la liberté et Tordre. C'est pour ça qu' j 'ai jamais voulu et* de leur bande. C'tantôt.j 'la voyais courir, vivace comme une jeune fille; et j'te cause, et j'te. cause !
Il rentre dans son échoppe. Mais non. Se retournant,, il me rappelle. Il me fait un signe mystérieux.
— Vous savez qu'ils sont arrivés tous, au château, làhaut?...
Le respect a fait baisser sa voix : il est plein de l'image des châtelains, et, instinctivement, en me quittant, û s'incline devant moi.
Son échoppe est une étroite cage de verre qui s'ajoute ^Lmilialement à notre maison, et vit là. J'entrevois, à l'intérieur, la forte charpente populaire de Crillon, debout près d'un engrenage de ruines au-dessus duquel trône une chandelle. La clarté qui allume ramoncellement d'ustensiles ainsi que ce qui est pendu sur la ^aroi, fait une ornementation embrouillée et dorée autour de l'image de ce sage, qui se remet à bricoler comme son père et son grand père, l'âtne vierge de toute revendication haineuse et d'envie.
J'ai monté les marches du perron, et poussé notre porte grise qui n'a que le seul relief de sa clef. La porte entre en geignant, puis me livre passage, dans le corridor sombre, jadis pavé, et que les semelles ont, peu à peu, pétri de terre et changé en sentier. Je heurte du front la lampe accrochée au mur; elle est éteinte, sue l'essence et pue. On ne la voit jamais, cette lampe, on s'y cogne toujours.
A ce moment, moi qui me dépêchais tant, je ne sais pourquoi, de rentrer, je ralentis le pas. Arrivé, j'ai, comme tous les soirs, une sorte de petite et terne désillusion.
Je pénètre dans la pièce qui nous sert de cuisine et de salle à manger, et où ma tante est couchée. Cette chambre est plongée dans une obscurité presque compléta.
•— Bonsoir, Marna»
Un soupir, puis un sanglot s'élèvent du lit qui est entassé devant le pâle quadrillage céleste de la fenêtre.
Alors, je me souviens qu'il y a eu une scène, à l'aube, après le café au lait, entre ma vieille tante et moi. Il en est ainsi deux ou trois fois par semaine. Cette fois-ci, c'était à propos d'une vitre salie. Exaspéré ce matin par le jaillissement continu de ses plaintes, j'ai lancé lin mot malsonnant, et je suis paiti à mon travail en tapant la porte. Aussi, toute la journée, Mame a dû pleurer. Elle a nourri et remâché sa rancœur et humé ses larmes, tout eh s'occupant du ménage. Puis, comme le jour tombait, elle s'est couchée et a éteint la lampe, dans le but d'entretenir et de manifester son chagrin.
Lorsque je suis entré, elle était en train d'éplucher deâ pommes de terre sans y voir; il y a des pommes de terre éparpillées sur le carrelage, partout; on les heurte du pied et elles roulent sourdement parmi le bric-à-brac des ustensiles et les décombres mous des vêtements qui traînent. Sitôt que je suis là, ma tante déborde de larmes bruyantes.
N'osant plus rien dire, je m'assois dans mon coin habituel.
Je discerne, par-dessus le lit, une forme pointue et entoilée se silhouetter sur les rideaux qui charbonnent légèrement la fenêtre; c'est comme si on soulevait le drap par en dessous avec un bâton, car ma tante Joséphine est la maigreur en personne.
Peu à peu, dans le silence, elle élève la voix et se met à gémir.
— Xu n'as pas d'cœur, non, tu n'as pas d'cœur, non !..• Ce mot afîreux que tu m'as dit... Tu as dit : a Tes gueulements ! • Ah ! les gens ne savent pas c'que tu m'fais endurer. Ah, méchant I Ah, charretier 1
Silencieux, j'écoute couler, sombrer, de sa figure dont la tache obscure s'étend sur l'oreiller sans couleur, ces paroles ruisselantes de larmes, dans le noir de la chambre.
Je me lève, je me rassois, je hasarde :
. — Allons, c'est ôni« voyons...
Elle pousse un cri :
— Fini I Ah I jamais ça ne sera fini 1
Avec le drap que le soir encrasse, elle se bâillonne, se masque la figure, eï remue la tête de gauche et de droite, violemment, pour s'essuyer les yeux et faire signe que Qon.
— Jamais I Un mot comme celui que t'as dit casse le cœur à jamais. Mais il faut bien que je me lève pour te faire à manger. Il faut que tu manges. Je t'ai élevé quand tu étais p'tit (sa voix chavire); j'ai tout sacrifié pour toi, et tu es avec moi comme si j'étais une aventurière.
J'entends le bruit de ses pieds secs qui se posent successivement sur le carreau, comme deux boîtes. Elle cherche ses affaires disséminées sur le lit et glissées par terre; elle avale un sanglot. Elle est debout, informe dans l'ombre. Mais je vois par moments se découper sa minceur extraordinaire. Elle enfile une camisole,, un caraco, et j'ai l'apparition spectrale des linges et des tissus qui se déploient autour des hampes de ses bras, par-dessus l'armature de ses épaules.
Elle soliloque, tout en se vêtant, et peu à peu, toute mon histoire, tout mon passé sort de ce que dit la pauvre femme, la seule proche parente que j'ai sur la terre, qui est comme ma mère et comme ma servante.
Elle frotte une allumette. La lampe sort du noir et zigzague dans la chambre, comme une fée portative. Ma tante est enveloppée dans la lueur vive; elle a des yeux à fleur de tête, de grosses paupières spongieuses, une grande bouche qui remue et rumine la douleur. Des larmes fraîches augmentent le volume de ses yeux et les font scintiller, et vernissent le pointes de ses joues. Elle se met à aller et venir, sans cesser de broyer dn noir. Ses rides font des moulures épaisses sur sa figure, et la peau est, autour du menton et au cou, si plissée qu'on dirait des intestins — , et tout cela a l'air un peu saignant dans la lumière crue.
Maintenant que la lampe est allumée, quelques coins du sombre capharnaûm où nous sommes terrés apparaissent : la toile à matelas tendue, par deux clous, devant le bas de