MOI S
la fenêtre, à came des courants d'air; le marbre de la commode garni d'une laine de poussière, et la serrure, bouchée par un tampon de papier qui dépasse.
La lampe file, et ne sachant où la placer dans l'eiioombrement, Mame la dépose par terre et s'accroupit devant pour régler la mèche. Il s'élève du tripotage de la vieille femme, intensément jaspée de vermeil et de nuit, un jet de fumée noire qui retombe en parachute. Mame soupire. Elle ne peut pas s'empêcher de parler toujours.
— Toi, mon petit, dit-elle, toi qui es si distingué quand tu veux, et qui gagnes cent quatre-vingts francs par mois... Tu es distingué, mais tu manques par trop de savoirvivre. C'est ça surtout qu'on te reproche. Ainsi, tu as craché sur le carreau, j'en suis sûre; j'en donnerais ma tête à couper. Et tu vas sur tes vingt-quatre ans 1 Et pour te venger parce que j'avais découvert que tu as craché, tu m'as crié que j'avais une gueule, car c'est ça, en somme, que tu m'as dit. Ahl voyou que tu es! Ces messieurs de l'usine sont bien gentils pour toi Ton pauvre père était leur meilleur ouvrier. Tu es plus distingué que ton pauvre père, plus Anglais, et tu as mieux aimé entrer dans le commerce que de continuer à apprendre le latin, ettout l'monde atrouvé ça si bi^i, mais pour le travail, tu ne le vaux pas, ah là là ! Avoue que tu avais craché sur la vitre...
a Parce que ta pauvre mère, ajoute le spectre de Mame, qui traverse la pièce en tenant une cuiller de bois, il faut bien le dire, elle avait le goût de la toilette. Ce n'est paa un mal, non, mais surtout pour celle qui a de quoi. Elle a toujours été un enfant. Faut dire qu'elle avait vingt-six ans quand on l'a portée en terre. Ah 1 elle aimait les chapeaux ! Mais elle avait de jolis côtés, quoique ça, quand elle m'a dit : « Venez avec nous, Joséphine! • Alors, je t'ai élevé, moi, en tout sacrifiant... t
Mame s'arrête de parler et d'agir, en proie à l'émotion du passé. Elle suffoque et remue la tête et s'essuie la face avec sa manche. .
Je risque doucement :
-^ Mais je le sais bien,,,
posa mes comme niftigr*
de ma tante, et je me berce de son remuement et de son inépuisable murmure.
• Mais voilà qoie, tout d'un coup» elle s'est rapprochée de
moi. Elle a son caraco à raies grises et blanches, qui pend
sur ses épaules aiguës; elle met ses bras autour de mon cou
et me dit en tremblant :
— Tu peux arriver haut, toi, avec les dons que t'as ! Tu iras peut-être un jour dire partout aux hommes la vérité des choses. Ça s'est vu. Il y a eu des gens qui ont eu raison par-dessus tout le monde. Pourquoi n'en serais-tu pas un, toi, mon petit, un de ces grands crieurs !...
Et la tête doucement hochante et encore encrée de pleurs, elle regarde au loin, et me voit criant et écouté dans les rues 1
Puis, à peine cette étrange évocation est-elle passée au sein de notre cuisine, que Mame ajoute, ses yeux dans- mes yeux i
— Mon petit, garde-toi de regarder plus haut que toi. Tu es déjà un peu un homme d'intérieur. Tu as déià des habitudes sérieuses et âgées. C'est bien. N'essaye jamais de n'être pas pareil aux autres.
— Il n'y a pas de danger, voyons, Mame.
Non, il n'y a pas de danger. Je voudrais rester comme je suis. Quelque chose me retient au décor de jnon enfance et de ma jeunesse, et j'aimerais qu'il soit éternel. Sans doute, j'espère beaucoup de la vie : j'espère, j'espère comme tout le monde; je ne sais même pas tout ce que j'espère; mais je ne voudrais pas de trop grands changements. Au fond de moi, je voudrais que rien ne modifie la place du fourneau, de la fontaine, de l'armoire marron, ni la forme de mon repos du soir, qui revient fidèlement.
Ma tante, le feu allumé^ fait réchauiOfer le ragoût en le remnant avec ia cuiller de bois. H jaillit parfois du ioue*
M^StSHi'^i AE^^ ronroime;
Je n*Bi qu'elle aa monde qui m'aime vraiment. Malgré son caractère et ses gémissements, je sais bien qu'elle m too* jonra raison.
Je bâille, tandis qu'elle ôte les assiettes sales et Ta les cacher dans un coin ténébreux. Elle emplit la bassine avec le broc, puis la traîne sur le fourneau pour la vaisselle.
Ântonia m'a donné rendez-vous près du kiosque, à huit heures. Il est huit heures dix. Je sors. Le couloir, la cour... Dans la nuit, toutes les choses familières m'envelopp:nten se cachant. Un diffus écKiirenicnt plaae encore au ciel. L'échoppe prismatique de Grillon brille comme une escarboude au sein de la nuit, derrière la débandade énorme des baquets. J'y aperçois Grillon — il ne s'arrite jamais — * limer un objet, puis examiner son travail tout près de la chandelle qui palpite comme un papillon englué, et il tend la main vers un pot de colle fumant sur un réchaud. On entrevoit sa face captivée et insouciante d'artisan du bon vieux temps, les plaques noires de ses joues mal rasées, et, dépassant du bonnet, une visière de cheveux raides. 11 tousse et les vitres vibrent.
Dans la rue, ombre, silence. A la longue, des formes s*y hasardent, des gens sortent ou rentrent, quelques murmures résonnent. Des lueurs montent et descendent dans les étages. A deux pas, au tournant, M. Joseph Bonéas disparait, tout d'une pièce; j'ai reconnu le foulard blanc, épais, recouvrant les furoncles qui lui cimentent le cou. Gomme tout à l'heure, juste au moment où je passe, la porte du coiffeur s'ouvre. Sa voix suave dit : « Tout est là, en affaires. — Quand mêmel » répond un homme qui s'en va, et dont on ne voit, dans le four de la rue, que la petitesse. Ge doit être cependant un gros personnage : M. Pocard s'occupe toujours d'affaires et a de vastes projets. Un peu plus loin, je devine, au fond de son trou bouché par une fenêtre grillée, la présence du père Eudo, l'oiseau de malheur, l'étrange vieillard qui tousse, et a un teil malade, et geint toujours. Même chez lui, il doit portes ta lugubre pèlerine et l'aba-t-
M G&ARTÉ
iotMf de son capachon. On lo traite d'espion, non sans raisons.
Le kiosque. Il attend tout seul, dans l'ombre, avec sa pointe. Antonia n'est pas arrivée : elle m'aurait attendu. J'ai un mouvement d'impatience, puis de soulagement. Bon débarras.
Sans doute, Antonia est encore tentante lorsqu'elle est là. Elle a de la fièvre qui lui mordoré les yeux, et sa maigreur vous brûle. Mais je ne pi'accorde guère avec "cette Italienne. Elle est surtout préoccupée de ses affaires personnelles, dont je ne me soucie pas. Mieux vaut cent fois la grosse Victorine, qui est toujours prête à se laisser faire, ou M"*« Lacaille, rêveuse et vicieuse, quoique j'en sois également rassasié. En vérité, je me lance sans rèflécliir dans un tas d'histoires d'amour, que je trouve ensuite vulgaires. Mais je ne peux jamais résister à la tentation féerique de la première fois.
Je n'attendrai pas. Je m'en vais. Je côtoie la forge de cet ignoble Brisbille. C'est la dernière maison de la Chaîne de collines plates qu'est la rue. En pleine obscurité, le vitrage de l'atelier présente une plaque flamboyante, orangé vif, sous le réseau noir des barreaux des vitres. Au milieu de cette feuille de lumière quadrillée, on voit se dessiner,- par transparence, tantôt très noire et très précise, tantôt plus vaste et plus floue, la silhouette désaxée du forgeron. Le spectre, à travers l'illumination, se démène avec une frénésie maladroite et tâtonne terriblement sur l'enclume. Il chancelle et semble plonger de droite et de gauche, comme le passager d'une barque d'enfer. Plus il est ivre, plus il s'acharne contre le fer et le feu.
Je retourne à la maison. Au moment où je vais entrer, une voix m'appelle timidement :
— Simon...
C'est Antonia. Tant pis pour elle. Je presse le pas, poursuivi par ce faible souffle.
Je monte dans ma chambre. Elle est nue et toujours froide, il me faut toujours quelques instants de frisson pour
MOI fi
la Y aMoidter. En fermant lei voleti, ]• revota la me : le noir oblique et massif des toits peuplés de cheminées qui se découpent sur 1^ noir clair de l'espace, quelques fenêtres qui veillent, laiteuses, et au bout d'un ténébreux décor dentelé, l'apparition sanglante et trébuchante du forgeron fou. Je discerne, plus loin, la croix du clocher qui est dans le creux, et très haut, largement illuminé sur la colline, le château, riche couronne de pierreries. L'œil se perd en tous sens dans les ruines noires où se cache la multitude des hommes et des femmes» tous si inconnus et si pareils à moi.
^aS¥«ffli;9Ç^^^«inis à neuf
l de toilette.
rder à la
m. J'es-
calquée sur jne ancienne eau-forta. Un peu plus loin, la maison de M"*« Piot se bombe, vernissée comme une poterie. A côté de ces demeures originales, on ne remarque pas les autres avec leurs murailles grises et leurs rideaux miroitants, et pourtant c'est d'elles qu'est faite la ville.
A mi-flanc de la colline qui monte du bord de la rivière en face le plateau de l'usine, se développe la géométrie, blanche du château. Autour de ces blancheurs, une tapisserie de frondaisons rouillées et de parcs. Plus loin, des pâturages et des cultures faisant partie du domaine; plus loin encore^ parmi des bandes et des carrés de terre fraîche ou verdissante, le cimetière, où, chaque année, poussent tant de pierres.
Nous devons aller chez Brisbille, ma tante et moi, avant la messe : on est obligés d'en passer par lui pour faire réparer la clef tordue. J'attends Marne dans la cour, assis sur un bg^quet, près de l'échoppe, inanimée aujourd'hui, froide, et pleine des reliefs dispersés du travail. Mame n'est jamais prête à l'heure. Elle est apparue deux fois sur le seuil, dans son beau costume noir à pèlerine de velours, puis, ayant oublié quelque chose, elle est rentrée très vite, comme une taupe. Finalement, il faut qu'elle monte dans ma chambre pour y jeter un dernier coup d'œil.
Enfin, nous marchons côte à côte. Elle me prend le bras avec fierté. De temps en temps, elle me regarde et je la regarde, et son sourire fait parmi le soleil une grimace aimante.
Au bout de quelques pas, ma tante s'est arrêtée :
— Marche en avant, je vais te rejoindre.
Et elle a abordé Apolline, la boueuse. La bonne femme, aussi large que haute, béait au bord du trottoir, en ramant faiblement l'air avec ses deux bras parallèles, dépaysée dans l'oisiveté dominicale, et gênée par l'absence de son balai.
Mame l'entraîne, et, me retournant dans ma marche, je l'entends qui, à la hâte-, comme on confie un secret étouffant, lUi parle de moi, tandis qu'Apolline la suit, les bras ballants loin du corps, daudicante et élargie ooxnm« un crabo.
— Ce pttit, dit Marne, sa chambre est mal tenue. Et puis, il use trop de faux cols, et il ne sait pas se moucher. Il bouchonne les mouchoirs dans sa poche; on les retrouve comme des pierres.
— Pourtant, c'est un bon jeune homme, ânonne la boueuse en se dandinant, en agitant au hasard ses mains veuves de balai, et en secouant sur ses souliers boursouflés, à plusieurs étages, sa jupe alourdie en bas par une cotte de mailles de boue séchée.
Ces conôdences, où devant le premier venu Mame a coutume de se répandre, m'énervent. Je l'appelle avec quelque impatience. Elle tressaute sous l'injonction, arrive, et me lance un coup d'oeil de martyre.
Elle chemine en baissant le nez sous son chapeau noir à feuilles vertes, blessée que je l'aie ainsi rappelée devant tout le monde, irritée, à vif. Une tenace rancune se réveille alors au fond d'elle :
— L'autre jour, marmotte-t-elle tout bas, t'as craché sur la vitre I
Elle ne peut s'empêcher de s'accrocher au passage à un autre interlocuteur planté sur le trottoir avec son pantalon du dimanche qui fait deux poteaux neufs, et dont la blouse raide semble un bloc minéral. Je les laisse et je pénètre seul chez Brisbille.
Le foyer de forge incendie ^un atelier hérissé d'obj-ets noirs. Au milieu des carcasses sombres des outils pendus aux murs et au plafond, Brisbille est là, métallique, les mains en plomb, son tablier obscur irisé de limaille, sale par principe, à cause de ses idées, puisque c'est dimanche. Il est à jeun, la figure encore éteinte. Mais il attend avec impatience que la messe sonne, pour aller boire, en tout isolement.
Par nrt carreau ouvert dans le pesant vitrage pelucheux de l'atelier, on voit se peindre, en tons vifs et aériens, une portion de la rue où des gens s'égrènent. C'est comme le découpage très net d'un champ de lorgnette, dans lequel des silhouettes se dessinent, s'estompent, se croisent, où l'on distingue» par moment, un chapeau bridé et emplumé qui
se balance; un petit garçon à cravate bleu céleste et à bottines à boutons, aux maigres mollets nus autour desquels pend une culotte tubulaire; deux commères sombres, aux jupes gonflées, qui zigzaguent, se rencontrent, s'attirent et se fondent en conversations, comme de roulantes gouttes d'encre. Au premier plan de ce cinéma en couleurs, passant et repassant, sinistre, Brisbille déblatère, comme toujours. 11 est roux, fauve, moucheté de taches de rousseur, les cheveux gras, la voix éraillée. Pour l'instant où il va et vient dans sa cage, traînant d'informes savates béantes, il me parle à voix basse, par bouffées, dans le nez. Brisbille sait crier, non parler; il faut une certaine pression de fureur pour que des sonorités rauques sortent de sa gorge.
Mame entre; elle s'assied sur un escabeau, reprend haleine, tout en brandissant la clef tordue qu'elle serre dans sa main sur son livre de messe. Puis elle se met, oppressée, par petits coups, à parler de x;ettë clef, de l'accident qui la faussa, et dont les multiples détails se chevauchent dans sa tête. Mai& l'attention du morne forgeron en savates est brusquement attirée par le trou de ia rue.
— C'veau-là ! rugit-il.
C'est M. Fontan, le marchand de vins-cafetier, qui passe. Un homme large, imposant, couvert de graisse, blanc comme une maison. Il ne dit jamais rien, est toujours seul. C'est une puissance : il gagne de l'argent ; il a ramassé des centaines de mille francs. A midi et le soir, on ne le voit plus : enfoncé dans son arrière-boutique, et seul, il mange. Le reste du temps, il encaisse sans parler. Son comptoir a un trou où il fait glisser l'argent. Sa maison s'emplit de monnaie, depuis l'aube isqu'à la nuit.
— C'est un piège à sous, dit Mame.
Je dis :
— Il est riche.
— Quand t'as dit ça, toi, t'as t®ut dit, gouaille Brisbille. Bougre de borgeois ! Tu n'es qu'un paùv' trimardeur comme les camarades, mais les idées du borgeois, tu les as bien 1
J'ai un geste d'impatience. Ce n'est pas vrai, et Brisbille m'agace avec sa hahie qui s'attaque à, tout et va de travers,
d'autant pins qu'il est lui-même visiblement impressionné par rapproche de cet homme plus riche que les autres. Le révolté écarquille son œil d'acier et se tait, comme nous, à mesure que le gros personnage grossit.
— Les Bonéas sont plus riches encore, murmure ma tante. M. Fontan passe devant la porte ouverte. On entend
souffler le puissant solitaire.* Dès qu'il a tourné son dos matelassé d'un énorme pardessus de pachyderme, et s'éloigne, Brisbille se met à gronder :
— Quelle gueule 1 T'as vu, hé? C'te mâchoire qu'i' balance pendue ï ses oreilles, hé? C'est la vraie photographie du cochon.
Il ajoute, avec un éclair de joie populaire :
— Heureusement qu'on espère que tout ça va éclater bientôt 1
n rit tout seul. Marne va s'asseoir à l'écart. Elle déteste Brisbille qui est î'envie, la méchanceté et la grossièreté personnifiées. Au reste, tout le monde le hait, ce pantin, pour son intempérance et ses idées avancées. Pourtant, quand on a aiïaire à lui, on choisit le dimanche matin pour aller chez lui, et on s'y attarde. On sait qu'on s'y rencontrera, et c'est devenu une tradition.
— On va guérir la p'tite Antoinette, dit Benoit en s'encadrant dans l'entrée.
Benoit est comme un journal. Lui à qui n'arrive jamais rien, il ne vit que pour annoncer ce qui arrive aux autres.
— Je le sais ! s'écrie Marne. On me l'a dit ce matin. Plusieurs déjà le savaient ce matin, à sept heures : Il va venir justement au château, pour les chasses, un grand médecin connu qui s'occupe des yeux justement,
— Pauv' petit ange ! soupire une femme qui vient d'entrer.
Brisbille intervient, fielleux et hargneux :
— C'te p'tite qu'on va toujoinrs guérir, qu'on dit. Ah, malheur ! Qui s'en occupe?
— Tout le monde, répondent à îa fois deux dames, outrées.
— En attendant^ dît Brisbille méchamment, a s'éteint. £t il remâche sa phrase coutumière, pompeuse et b6te
comme un verset de réunion publique :
— C'est une victime de la société |
M. Joseph Bonéas est entré chez Brisbille, ce qu'A fait volontiers, car il ne dédaigne pas de prendre contact avec les gens du quartier^ ainsi que M. Pocard, Grillon, rasé de frais, la peau tendue, luisante, encaustiquée, et diverses personnes. Parmi elles, on voit spécialement branler le crâne nacré de M. Mielvaque qui, timide et plein du respect des usages, s'est décoiffé en franchissant le seuil. H n'est qu'expéditionnaire à l'usine; il porte du linge élimé, douteux, et une unique veste kagile qn'il met à toutes les sauces.
M. Joseph Bonéas m'impose. Mes regards sont attirés par son profil délicaj;, l'ombre mate de ses vêtements de deuil, le brillant de ses gants noirs qui tiennent mi petit rectangle noir, doré sur tranches.
n a retiré, lui aussi, son chapeau. Alors, discrètement, dans mon coin, je retire le mien.
C'est un jeune homme fin et distingué, qui frappe par son élégance native. Pourtant, il est malade, bourrelé d'abcès. On le voit toujours le cou bossu ou les poignets arrondis par un blême bourgeonnement. Dans ce corps chétif, une intelligence claire et saine est enclose. Je l'adroire parce qu'il est réfléchi, plein d'idées, et sait impeccablement s'exprimer. Il m'a fait dernièrement, sur les attaches de la France actuelle avec la France traditionnelle et nos racines dans le passe, une leçon de sociologie dont la limpide netteté a été pour moi une révélation. Je recherche sa compagnie, je m'efîorce de l'imiter, et il ne sait certainement pas toute l'influence qu'il exerce sur moi.
Très écouté, il dit qu'il songe à organiser à Viviers une société de jeunes. Puis il s'adresse à moi :
— Plus je vais, dit-il, plus je m'apeirçois que tous les hommes sont atteints de courte vue. Ds ne savent ni ne peuvent voir plus loin que le bout de leur nez.
— Oui, dis- je.
ti CLARTÉ
Jd trouve un peu courte ma répouM» que le silence qui suit me répète impitoyablement. Lui aussi, sans doute. Il s'est mêlé à d'autres interlocuteurs, et je me sens rougir dans l'ombre de la caverne de Brisbille.
Grillon discute avec Brisbille au sujet de la remise en état d'un vieux chapeau qu'ils se repassent de main en main et qu'ils regardent avec passion. Grillon s'est assis, sans perdre l'objet dès yeux. Il s'adbnne corps et âme à ce débat. Son humble métier de bricoleur ne comporte pas de tarifs fixes, et il est tout seul pour défendre la valeur de son travail. Il martelle de ses poings ses genoux de drap farineux rayé de gris, et les cheveux qui poussent dru sur son large cou lui font une nuque de sanglier.
— G'feutr' ! geint-il. J'vas vous dire c'qu'y a eu : la pluie, à force, l'a noyé. C'feutr', c'est qu'un mouchoir sale. G' que ça représente comme ébouUition, gommement, et passage de temps !
M. Justin Pocard parle à trois campagnards qui, la casquette à la main, l'écoutent de toutes leurs oreilles. Il les entretient, en son langage bien timbré, de la grande combinaison financière et industrielle qu'il a conçue.
Un frisson de spéculation électrise les personnes présentes.
— On en brossera, des aJQfaires I fait Grillon émerveillé, arraché un instant à, la contemplation du chapeau, puis qui y retombe.
Joseph Bonéas me dit à mi-voix, ce qui me flatte :
— Ce Pocard est un homme sans instruction, mais qui a le sens pratique. G'est une grande conception qu'il a, si, du moins, il voit les choses comme je les vois.
Et moi, je songe que si j'étais plus âgé, ou plus important dans le quartier, je serais peut-être de l'affaire Pocard, qui prend forme et sera immense.
Cependant, Brisbille se renfrogne. Une inavouable inquiétude s'accumule dans son cœur : toute cette assistance le maintient chez lui, et il est travaillé par l'envie de boire.
NOUS 2a
U ne sait pas cacher son appétit de vin. Il louche vers l'assemblée. En semaine, à cette heure-ci, il a déjà commencé à se désaltérer. Il se dessèche, s'incendie, se traînant de groupe en groupe. L'attente dépasse ses forces.
... Tout le monde regarde soudain la rue par la porte restée ouverte.
Une voiture se dirige vers l'église : le coupé vert, aux lanternes d'argent. Le vieux cocher, dont le gros gant tient le sceptre délicat d'un fouet, est tellement garni de collets emboîtés l'un dans l'autre, qu'on dirait plusieurs hommes superposés. Le cheval noir piaffe.
— I' brille comme un piano, dit Benoît.
C'est la baronne qui est dans le coupé. On ne la voit pas, les stores sont baissés. Mais tout le monde salue la
voiture.
— ^ Tous esclaves, mâchonne Brisbille. R'gardez ça, non, mais r'gardez I Tous, dès qu'passe c'te vieille richarde, r'gardez-les qui piquent le nez par terre, montrent leurs tonsures et d 'viennent bossus.
— Elle fait du bien, proteste l'un des assistants.
Ah ouiche, du bien 1 râle le mauvais homme en se
débattant comme si on le tenait. Moi, j'appelle ça de l'ostentation. Voilà comment j'appelle ça, moi.
On hausse les épaules. M. Joseph Bonéas, toujours maître de lui, soxirit.
Il y a toujours eu des riches, dis- je, encouragé par ce
sourire. H en faut.
Pardi I claironne Grillon. Ça fait partie de ces idées
toutes faites qu'on trouve dans sa tête quand on y pêche. Mais j'vas vous dire : y en a qu'l'envie fait crever. Moi, j'suls pas d'ceux qui creuvent d'envie...
M. Mielvaque a remis son chapeau sur sa tête pétrifiée et a gagné la porte. M. Joseph Bonéas, à son tour, tourne le dos et s'en va.
Tout à coup, Grillon s'écrie : « V'ià Pétrarque I • et s'élance dehors sur les traces d'un grand corps qui, l'ayant vu, ouvre son long compas et s'éloigne obliquement.
Et dire, fait Brisbille avec une grimace horrible.
n CLARTÉ
quand Crillon a disparu, que c'poHsson-là c'est oonsefller municipal I Ah ! nom de Dieu 1
Il écume, parcouru d'une on, 1c de fureur. H est là, mal debout sur ses pattes, l'œil fixé à terre. H roule dans tous les sens entre ses doigts, et rafistole et recolle sans cesse une cigarette irrégulière, mouillée et chevelue.
Plein de grondements, hérissé de haussements d'épaules, le forgeron, que ses savates ouvertes de toutes parts font boiter comme Vulcain, fonce sur sa forge, tire la chaîne du soufiaet. A chaque coup, le soufflet fait jaillir de la gorge pleine de poussier du foiurneau une cinglante comète bleuâtre striée de blanc crépitant et éblouissant. L'homme ferraille là dedans.
Il fermente, se violacé, cloué dans son encoignure comme un prisonnier, seul de son espèce, en révolte contre toute l'immensité des choses.
La messe a sonné, et nous l'avons laissé là. Quand je suis parti, j'ai entendu Brisbille grommeler. J'ai mon paquet, moi aussi. Mais qu'est-ce qu'il a bien pu inventer contre moi !
On se retrouve, tous mêlés, sur la place de l'église. Dans le quartier — sauf un dan d'ouvriers qu'on tient à l'œil — tout le monde va à la messe, les hommes comme les femmes : par convenance, par gratitude envers les châtelains, envers les patrons, et par conviction. Deux rues aboutissent à la place et aussi deux chemins plantés de pommiers, et ces quatre voies lui amènent la ville et la campagne.
La place a la forme d'un cœur. Elle est exquise. Elle est ombragée par im très vieil arbre sous lequel on rendait autrefois la justice; c'est pourquoi on l'appelle le Grand Arbre, bien qu'il y en ait de plus grands. L'hiver, il est noir conune un parapluie troué; l'été, il donne une claire ombre verte de parasol. A côté de l'arbre, un haut crucifix habite la place éternellement.
Elle fourmille, ondoie. Des paysans d'alentour, avec leurs
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bonnets de coton qui n'ont point de glands, attendent dans le vieil angle de la me Neuve, entassés comme des œufs. Ce inonde est chargé de provisions. Une villageoise traverse la place en biais, en balançant un volumineux ûlet noir qu'elle a empoigné parle haut et qui, dans son hérissement^ a Tair tué. Sur le fond à carreaux des pavés se détachent des silhouettes charbonnées d'image d'Epinal et des faces \âvement coloriées comme des poromes. Des bandes d'enfants volettent et pépient; les petites filles jouent à la poupée, comme des mères, les petits garçons jouent au brigand. Des bourgeois stationnent plus cérémonieusement que le vulgaire, et, avant la messe, causent avec piété de leurs a&ires.
Plus loin : la route, que l'illumination d'avril orne, tout le long des arbres, d'une broderie d'ombre et d'or, où tintent électriquement des bicyclettes, où résonnent des voitures; la rivière luisante, les nappes étirées de l'eau sur lesquellesle soleil étale des nappes de clarté et sème des points aveuglants. On suit la route des yeux; on voit à côté de la chaussée dure, pétrifiée, la douce terre cultivée, les pièces de terre cousues Tune à rautre,.multicolores (bure et drap de billard) puis pâlissantes dans l'étendue. Par places, sur cette carte en couleurs, des taillis se bombent. Les chemins sont piqués d'arbres qui se suivent naïvement, et séparent des bergeries aux petitesses enfantines.
Ce paysage familier nous tient à l'âme. Il a plu un peu, cette nuit, et c'est une aquarelle, avec ses pierres lavées, ses tuiles vernies de frais, ses toits mi-ardoise et mi-lumière, son pavé qui brille, serti d'eau par endroits, son ciel délicatement bleu aux nuages en papier de soie, et, entre deux façades d'ocre jaune frottées de bistre, sur le velours violacé ' des forêts lointaines, le clocher voisin qui ressemble au nôtre et en diSère. Le regard embrasse circulairement tout ce spectacle, qui est doux comme l'arc-en-ciel.
Puis, de la place où l'on se sent largement chez soi, on entre dans l'église. Du fond de son buisson de lumières, le bon curé nous murmure le grand langage infini, nous bénit.
notis étreînt chacun et tous ensemble, paternel et maternel. On entrevoit au banc seigneurial, en ayant de tous, le marquis de Monthyon, qui a l'air d'un officier, et sa bellejuère, la baronne Grille, qui est vêtue comme une dame ordinaire.
En sortant de la messe, les hommes s'en vont, les femmes s'essaiment plus à regret, s'ajrêtent ensemble, puis toutes ces grappes sonores s'éparpillent.
A midi, les boutiques se ferment: les riches, toutes seules, les autres par la gesticulation d'un bonhomme qui s'évertue à porter et à adapter des volets. Ensuite, le vide se fait.
Après le déjeuner, je vague par les rues. A la maison, je m'ennuie, mais dehors, je ne sais pas quoi faire. Je n'ai pas d'ami. Pas de visite à rendre : je suis déjà trop pour me mêler aax uns, trop peu encore pour fréquenter les autres. Les cafés et les débits bourdonnent, cliquettent et s'enfument déjà. Je ne vais pas au café, par principe, et par cet amour de ne rien dépenser que m'a inculqué ma tante. AlorSi je marche sans but dans les rues désertes qui, de tournant en tournant, bâillent devant mes pas. Les heures sonnent. On a l'impression qu'elles sont inutiles, qu'on n'en fera rien.
Je me dii'ige du côté des jardins riches qui descendent vers la rivière. Je regarde, avec un peu d'envie, par-dessus les murs, le haut de ces parcs opulents, le bout de ces grandes branches où se cramponne encore la vieille parure démodée et salie de l'été dernier.
Loin de là et longtemps après, je croise Tudor, le commis de la pharmacie moderne. Il hésite, il doute, il ne sait pas où se diriger. Tous les dimanches, il met le même faux col cassé, qui s'obscurcit. Arrivé à ma hauteur, comme s'il s'avisait que rien ne lé pousse en avant, il s'arrête. Une cigarette à demi éteinte végète dans sa bouche.
Il m'accompagne. Je remorque son silence jusqu'aux Platanes. L'avenue contient quelques silhouettes espacées dans le calme plat. Des jeunes filles attirent mon attention; elles j=e montrent, en passant, sur la platitude des façades, sur le douil dos devantures closes; quelques-unes, charmantes, sont