‹ Clarté; romanChapitre 6 sur 32 · OUI · texte numérisé non relu

OUI

accompagnées cl« l^urs mères qui semblent leort caricatures.

Tudor m'a quitté sans que je m'en sois aperça.

Déjà, un peu partout, les cabarets se mettent à luire, à crier. On discerne, dans les grisailles crépusculaires, une sombre foule invincible qui s'y glisse. Il s'y accumule une espèce d'orage ténébreux, et il en sort des édairs.

£nûn, voici le soir qui vient adoucir les rues de pierre.

... Aux alentours de la rivière, où je suis descendu, seul, distrait, des idylles se dessinent confusément. Des formes s'estompent, qui se cherchent et se réunissent. Des couples apparaissent, disparaissent, fuyant étroitement le peu de lumière qu'il y a encore. Le soir efîace les couleurs, les traits, les noms des passants et des passantes.

Je perçois une femme qui attend, debout sur la rive ; elle se silhouette sur la nue gris perle, et semble porter l'ombre. Je cherche son nom, mais je ne reconnais que la beauté de son immobilité de femme. Non loin de cette cariatide profonde, entre les colonnes noires des grands arbres plaqués sur le reste d'azur et dont les branches sont nuageuses, de vagues enlacements circulent, et c'est à peine si on distingue les deux moitiés dont ils sont faits. L'ombre les enferme dans son temple.

Une très vieille hutte de pêcheur se profile sur la pente herbue ; plus bas, des roseaux pressés bruissent dans le courant, puis, plus clairsemés, pétrissent d'orbes concentriques la surface luisante et fuyante de l'eau . Le paysage a quelque chose d'exotique ou bien d'antique. On est n'importe où dans les espaces et dans les siècles. On est sur quelque coin de la terre étemelle où les deux seKesse rapprochent, et s'attachent l'un à l'autre en se revftfant de mystère. v^___

Je remonte, rêveur, versles bruits et les fourmillements

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de la ville. Là, les rendez-vous du dimanche soir — la grande affaire des hommes — sont moins discrets. Les désirs se déploient plus crûment sur la chaussée, sur le trottoir. Des voix jacassent, des rires fusent, même au travers des portes; des cris, des chants.

On y voit clair ; Téclat brusque des becs de gaz, le reflet des devantures vitrées, dévoilent les figures. Antonia passe entourée d'hommes qui, parmi la criaillerie des conversations, la regardent* le cou tendu, et ont envie d'elle. Elle m'a vu. Elle a un petit gloussement d'appel à travers l'escorte qui l'étreint. Mais je me détourne et je la laisse passer.

Quand elle est disparue avec son attelage d'hommes, je hume dans ce sillage l'odeur de Pétrolus. C'est le lampiste de l'usine. Jaune, grumeleux, terreux, l'œil écorché, il sent le rance et semble nourri avec du pétrole. C'est un personnage effacé. On ne le voit guère, on le sent.

D'autres femmes sont là. Je me suis, bien des dimanches, mêlé à tout cet amour.

Parmi ces êtres qui conversent, s'agrippent l'un à l'autre, une solitaire se dresse comme un poteau, faisant le vide autour d'elle.

C'est Louise Verte. Elle est laide à faire peur, et elle a été trop vertueuse, jadis, quand elle aurait pu, dit-on, ne pas l'être. Elle le regrette, et le raconte sans pudeur, pour se venger de la vertu. Elle voudrait avoir un amant, mais personne n'en veut, à rause de sa figure osseuse et raclée par une sorte d'eczéma. Les enfants se moquent d'elle : ils savent ce besoin qu'elle a : les révélations des grandes personnes ont déteint sur eux. Une petite fille de cinq ans gazouille, en pointant sur elle son doigt minuscule : « A voudrait oune homme. »

Sur la place, voici aller au hasard, comme une feuille morte, Véron ; Véron qui tourne, quand il peut, autour d' Antonia. Dégingandé, avec un diminutif de tête penché eiir la droite, souriant d'un sourire incolore il vit sans rien

faire, de petites rentes. H est bon et tendre, et parfois des accès de pitié TefiEcndrent.

Véron et Louise Verte s'aperçoivent — et font un détour pour s'éviter. Ils ont peur l'un de l'autre.

Voici encore, en marge de l'amour, M. Joseph Bonéas, bien piteux, malgré sa supériorité intellectuelle. Entre le rebord rabattu de son chapeau et son foulard blanc gonflé, épais comme une serviette, une triste face jaune est mastiquée.

Je les plains, ces isolés qui cherchent, qui se cherchent eux-mêmes ! J'ai pitié à voir flotter là ces ombres vaines, inconsistantes comme des revenants, ces pauvres passants, incomplets, déchirés.

Où suis-je?

Devant les maisons ouvrières, colossal décor plat découpé de fenêtres. C'est là qu'habite Marie Tusson, dont le père, employé chez MM. Gozlan, comme moi, est gérant de ces immeubles. Je me suis dirigé ici instinctivement, en effleurant, sans m'y mêler, les êtres et les choses, et sans me l'avouer.

Marie est ma cousine et pourtant je ne la vois guère. Nous nous disons seulement bonjour, et eUe me sourit, lorsque nous nous rencontrons.

Je pense à Marie, appuyé à un platane. Elle est grande, blonde, forte et douce, et va, comme une Vénus aux larges hanches, modestement vêtue ; ses belles lèvres brillent comme ses yeux î

De la savoir tout près d'ici, je suis remué dans mon ombre. Je tremblerais si elle faisait son apparition devant moi comme la dernière fois que je l'ai rencontrée : si, au milieu du noir, je voyais luire le rayonnement de sa figure, le balancement de sa tsâHe dessinée d'une ligne de soie, et la main de sa petite sœur dans sa main.

Mais cet événement n'a pas lieu. Je ne vois dans le froid décor bleuté que les deux fenêtres du second chauffées doucement de clartés dont l'une est peut-être elle. Ces clartés ne prennent point forme, et restent dans un autre monu«»

Je quitte enfin des yeux la iaçade conatoUée de fenêtres entre les arbres, le firmament vertical et muet. Puis je me iirige vers ma demeure, dans ce soir qui est au bout de tous les jours que j'ai vécus.

La petite Antoinette — comment se fait-il qu'on la laisse ainsi toute seule? — se dresse devant moi, et tend la main de mon côté. C'est son chemin qu'elle mendie. Je la conduis. Je l'interroge, l'écoute, en me penchant sur elle et en faisant de petits pas. Mais elle est trop petite, trop balbutiante, et ne peut rien expliquer. Je mène avec précaution Tenant si faiblement voyante que déjà elle est aveugle le soir, jusqu'à la porte basse du logis délabré où elle niche.

Dans ma rue, devant sa maison en forme de lanterne, à la lucarne bouchée d'une grille, le- père Eu do est debout, sombre avec son capuchon, et pointu comme la maison.

Il me fait un peu peur. Il n'a certainement pas la conscience nette. Mais si coupable qu'il soit, il est pitoyable ; je m'arrête et je lui parle. Il lève sur moi, hors de la nuit de son capuchon, une figure blanchâtre, démolie. Je lui parle du temps qu'il fait, du printemps qui vient. Il m'écoute, distrait, fait « oui » du bout des lèvres^, et dit ;

— Voilà douze ans que ma femme est morte, douze ans que je suis absolument seul, douze ans que j'entends les dernières paroles qu'elle m'a dites.

Et je vois se glisser plus loin le pauvre maniaque encapuchonné dans, son deuil incompréhensible, et qui ne m'entend certainement pas lui souhaiter le bonsoir.

Au fond de la froide pièce d'en bas, du feu est allumé. Mame est assise sur l'escabeau près de la cheminée, dans le reflet du charbon flambant, tendant ses mains, cramponnée an feu.

J'aperçois en entrant la boule de son dos. Sa maigre nuque a l'air cassée et est blanche comme tm os. Ma tante, en songerie, saisit et ti«&t d'oâiiVit pillç#tt«i. Je m'assois à

ma place. Marne souffre du 'silence où Je m'enferme. Elle lâche ies pincettes qui font entendre un hoquet métallique. Alors^ avec vivacité, Marne se met à me parler des habitants du quartier :

— Y a d'tout, id. L'dimanche, qui commence toujoara joliment, i's disent tous : • Me voilà I » T'as pas besoin d'aller à Paris, ni même seulement à l'étranger. L'quartier, c'est un petit monde coupé sur le modèle des autres, ajoute-t-elle en branlant fièrement son chef usé. Y en a pas beaucoup qui ont d'quoi, et c'est des petites gens. Des pantins, ça, oui. C'est ce qu'on voit, parce qu'au fond, y a pas d'pantins : y a des gens qui pensent à eux autres, parce que chacun mérite toujours d'être heureux, mon p'tit. Et y a, comme partout, les deux espèces de gens qu'y a : les malcontents, et les comme il faut, parce que, mon p'tit, c'qui a toujours été sera toujours.

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Dans la chambre, c'est d'abord l'éclat sonore d'un feu de bois, et une chaleur" presque repoussante. Une odeur de camphre et d'éther me prend à la gorge. Des personnes que je connais sont debout autour du lit. Elles se tournent vers moi et me parlent à la fois.

Je me penche pour regarder Mame. Elle est incrustée dans les blancheurs du lit, qui est immobile comine du marbre. Sa figure est enfoncée dans le trou de l'oreiller. Ses yeux, à moitié clos, sont fixes. Sa peau s'est obscurcie. Chaque expiration chantonne dans sa gorge, et à part ce faible remuement du larynx et de la lèvre, son petit corps frêle ne bouge pas plus qu'une poupée. Elle n'a pas son bonnet; des cheveux grisâtres s'effîlochent sur son crâne comme des flocons de poussière.

Plusieurs voix en même temps, m'expliquent : c'est une congestion double, et aussi le cœur. Elle a été prise d'étourdissementa, de grelottements sans fin, terribles. Elle a déliré, a parlé de moi, puis, brusquement, a baissé. Le médecin n'a plus d'espoir r il va revenir. L'abbé Hot est venu à cinq heures.

Le silence plane. Une femme pose une bûche dans la cheminée, au milieu du paquet éblouissant de flammes qui gronde et dont le reflet bouleverse la chambre de fond en

comble.

Je contemple longuement cette face où se mêlent d'une façon déchirante la laideur et la bonté. Je cherche ces yeux presque fermés déjà, dont la lumière se fige. Quelque chose de ténébreux, qui vient d'elle, s'épand sur elle, une ombre intérieure la défigure. On voit à quel point elle était usée, et qu'elle tenait par miracle.

Cette suppliciée, cette condamnée, c'est tout ce qui s'est occupé de moi pendant vingt ans. Pendant vingt ans, elle m'a pris la main, puis elle m'a pris le bras. Elle m'a empêché de jamais comprendre que j'étais orphelin. Si longtemps, chétive et menue, elle a été plus grande et plus forte et meil-

leure que moi 1 Et en ce moment où je revois d'un senl coop le passé, je me souviens qu'elle a embelli les choses de mon enfance comme une vieille magicienne. Et je baisse la tête en pensant à cette admiration infatigable qu'elle avait pour moi. Comme elle m'a aimé I Elle doit m'aimer encore confusément, si une lueur subsiste au fond d'elle. Tout seul, qu'est-ce que je vais devenir !

Elle était si sensible, et si remuante 1 Son activité ressuscite à mes yeux en cent détails. Je contemple, hébété, le tisonnier, les pincettes, la grande cuiller, tous ces objets qu'elle avait coutume d'agiter en bavardant, et qui sont là, tombés, paralysés et muets.

Je remonte comme en rêve aux temps où elle parlait, où elle criait, à des jours de jeunesse, à des jours de printemps et de toilettes, tandis que je fixe, trguant cette légère vision colorée, la tache de sa main posée là, toute noirâtre, comme l'ombre d'une main sur le drap.

Mes yeux se brouillent. Je revois notre jardin par les premiers beaux jours; notre jardin, qui est derrière ce mur-ci — si étroit que le reflet du soleil sur les vitres de nos deux fenêtres le moire tout entier, et qu'il ne contient que des plantes encagées dans des pots, sauf les trois groseilliers qui y ont toujours été. Dans des écharpes de rayons, un oiseau, un rouge-gorge, sautille sur les branchettes comme un bijou d'étoffe. Tout poussiéreux au soleil. Mirliton, notre chien de chasse roux, si efflanqué qu'on eût pu croire qu'il courait vite, se chauffe... Il court après les lapins entrevus, le dimanche, dans la campagne. Mais il n'a jamais attrapé de lapins ; il n'a jamais attrapé que des puces... Quand je reste en arrière à cause de ma petitesse, ma tante se retourne en levant les bras en l'air au bord du sentier, et je galope vers elle qui se penche sur ma venue en m'appelant par mon nom.

— Simon t Simon I

Une femme est devant moi. Je m'arrache à la rêverie qui était entrée dans la chambre et prenait consistance ,devant moi. J« vblq dnese. C'est ma cousine Marie.

SOIRETAUBE 85

EUe me tend les mains parmi les bougies qui palpitent autour du lit. Dans ce pauvre étoilement, elle présente une figure défaite et mouillée. Ma tante l'ainmit. Ses lèvres tremblent sur la frange de ses dents qui étincellent; sa poitrine, de toute sa largeur, se soulève précipitamment.

Je suis retombé dans le fauteuil. Les souvenirs recommencent, tandis que le souffle de la malade s'étire en longueur, que son immobilité se fait de plus en plus impitoyable. Des paroles qu'elle disait me reviennent aux lèvres. Puis mes yeux se lèvent, cherchent, et se dirigent vers Marie.

Elle s'est appuyée au mur et reste là, accablée. Elle met, dajis le coin où elle se tient, comme une luxueuse et profane beauté. X Ses cheveux châtain changeant, comme le bronze et l'or, forment des volutes humides et désordonnées sur son front et ses joues pures. Son cou, surtout, son cou blanc m'apparaît. Dans cette atmosphère d'incendie où on suffoque et qui, visible et lourde, nous ensevelit, elle s'est décolletée, et sa gorge est illuminée par le flamboiement des bûches. Je lui souris faiblement. Mes regards errent sur l'ampleur de ses hanches, ses épaules déployées, et dans cette chambre en ruines, s'attachent à sa gorge^ blanche comme l'aurore.

Le médecin est revenu. Il a regardé le lit quelque temps en ëilence. Nos cœurs, à mesure qu'il regardait, se sont glacés. Il a dit que ce serait fini cette nuit. Il a remis dans sa poche le flacon qu'il tenait. Puis, s'excusant de ne pouvoir rester, ij a disparu.

Nous sommes demeurés là, aux côtés de l'agonisante si fragile que nous n'osons pas la toucher ni même essayer de lui parler.

Mme piQ^ s'est installée sur une chaise. Elle a croisé les bras, baissé la tête, et du temps s'est écoulé.

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