‹ Clarté; romanChapitre 7 sur 32 · OIR ET AUBE · texte numérisé non relu

OIR ET AUBE

UB instant. Je supporte doucement, lourdemcut, tout le poids de la jeune fille. Le haut de son corsage est dégrafé, à est béant et comme effeuillé sur sa gorge, et j'ai entrevu à nu, dans sa palpitation éperdue, la vraie courbe de son sein.

Son corps tressaille ; elle cache sa figure dans ses mains, puis la tourne vers moi. Il s'est trouvé que nos figures se sont rencontrées, et ma bouche a recueilli le goût extraordinaire de ses larmes !

La chambre s'emplit de lamentations. H s'y installe un bruit continu de plaintes. Des voisins changés en amis la parcourent, auxquels on ne prête plus attention.

Alors, dans ce réduit sacré, où la mort est toute saignante encore, je ne peux pas empêcher mon cœur de battre à grands coups vers la jeune fille prostrée comme les autres, mais qui règne là, malgré moi, malgré elle, malgré tout. Je me sens remué d'une obscure et immense ivresse. Ma chair et mes entrailles naissent dans ces ténèbres-ci. Aux côtés de cette pauvre créature qui fut tellement mêlée à moi, et qui tombe, qui tombe, dans un enfer d'éternité, je suis soulevé par une sorte d'espérance !

Je veux immobiliser mon attention sur l'immobilité du lit. J'applique ma main sur mes yeux pour ne penser qu'à la morte, sans défense déjà, couchée sur la terre où elle va s'enfoncer. Mais à travers mes doigts, mes regards, poussés par une surhumaine curiosité, s'échappent vers cette femme nouvelle, entr'ouverte devant moi dans le désordre de la douleur, -»- et mes regards ne peuvent pas sortir d'elle.

Mme piot a changé les bougies et attaché un bandeau pour soutenir le menton de la morte. Encadrée par cette serviette qui est nouée au sommet du crâne dans la laine des cheveux gris, la figure semble un masque de bronze vert au nez crochu avec une ligne vitrifiée d'yeux, I^s genoux

font, nettement, denx pointes soob le drap ; Toei] suit les baguettes grêles des tibias, et les deux pieds soulèvent la toile comme deux clous plantés.

Marie, lentement, s'apprête à partir. Elle a refermé le haut de son corsage, revêtu son manteau, s'est cachée. Elle s'approche de moi et, endolorie, les larmes un instant éteintes, sans parler, me sourit.

Je me suis à demi redressé, mes mains ont tremblé vers son sourire comme pour le toucher, par-dessus le passé, et la poussière de ma seconde mère.

Vers la un de la nuit, alors que le feu mort répandait du froid, une à une, les femmes sont parties. Une heure, deux heures, je demeure seul. Je marche dans un sens, dans l'autre, puis je regarde en frissonnant. Ma tante n'est plus. 11 ne reste plus d'elle qu'une chose confuse, abattue, de couleur souterraine, et sa place est dévastée. Auprès d'elle, maintenant, je suis seul ! Seul, agrandi par mon deuil, maître de mon avenir, bouleversé et glacé par les temps nouveaux qui commencent. A la un, la fenêtre blanchit, le plafond se grise : les premières traces du jour où clignote l'inflammation des bougies.

Je grelotte infiniment. Au fond de mon aube, au cœur de cette chambre où je suis depuis toujours, j'évoque l'image d'une femme qui la remplit. Une femme debout près de la cheminée où flamberait un feu joyeux, parée du reflet de pourpre, le corsage vermeil, la figure d'or, tendant vers le foyer ses mains transparentes et belles comme des flammes. Dans l'ombre, à l'afiût, je la regarde.

Les deux nuits qui suivirent cette nuit se passèrent en lugubres immobilités au bout de la chambre où l'essaim tremblant des lumières faisait semblant d'animer les choses. Pendant les deux journées, diverses occupations m'apportèrent des distractions d'abord désespérées, puis mornes.

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La dernière nuit, j'ouvris le cofîret à bijoux de ma tante. On rappelait « la petite boite ». Il était sur la commode, au fond d'un fouillis empilé. J'y trouvai des boucles d'oreilles de l'ancien temps en topaze, une croix d'or, lointaine, petite et svelte, de fillette ou de jeune fille, puis, enveloppé dans du papier de soie, conmie une relique, un portrait de moi enfant. Et enfin une page d'écriture, arrachée à un de mes vieux cahiers d'école qu'elle n'avait pu se résoudre à jeter tout entier ; la feuille de papier élimée, transparente aux plis, était fragile comme de la dentelle et donnait l'illusion d'être aussi précieuse. C'était là tout le trésor amassé par ma tante. Ce cofEret à bijoux contenait la pauvreté de sa vie et la richesse de son cœur.

n pleuvait à versé le jour de l'enterrement. Depuis le matin se succédaient, dans legrand caveau de notre chambre, des entassements de gens, des allées et venues soupirantes. La mise en bière se fit vers deux heures. Puis on passa le cercueil dans le couloir où les pieds des visiteurs avaient mis de la terre et des mares. On attendit une couronne en retard, ensuite les parapluies s'ouvrirent et le cortège s'ébranla dans leur moutonnement noir.

Lorsqu'on sortit de l'église, il n'était pas loin de quatre heures. La pluie n'avait pas cessé et des ruisseaux se précipitaient de chaque côté de l'écoulement lent du cortège dans la rue. Il y avait beaucoup de fleurs : le char faisait une tache assez belle. Il y avait du monde : je me retournai plusieurs fois. Je voyais surtout le père Eudo, avec son capuchon tout noir, sautiller dans la boue, bossu comme un corbeau . Marie marchait entre d«s femmes dans la seconde moitié de cette file à la légère toiture ruisselante que le corbillard traînait irrégulièrement, par à-coups. Elle avait la démarche brisée. Elle ne pensait qu'à notre deuil ! Tout s'assombrit encore à mes yeux, dans la laideur du soir.

Le cimetière est plein de boue sous les inopsselines de l'eau ^

Le piétinement y fait un bruit visqueux. Il y a quelques arbres, nus paralysés. Le ciel est marécageux, et senaé de corbeaux.

Le cercueil, avec son informe forme humaine, est descendu du char, et disparaît dans la terre fraîche.

Le défilé. Marie et son père se placent à côté de moi. Je dis merci à chacun, du même. ton. Ils se ressemblent tous, avec leur geste d'impuissance, leur figure désappointée, les paroles qu'ils préparent, puis qu'ils versent en passant devant moi, et leur uniforme sombre. Personne n'est venu du château; mais, malgré cela, il y a beaucoup de monde et tout ce monde converge vers moi. Je reprends courage.

M. Lucien Gozlan s'avance, m'appelle « cher monsieur », m'apporte les condoléances de ses oncles, tandis qu'on nous regarde.

Joseph Bonéas m'a dit : « Cher ami », et cela m'a beaucoup touché. M. Pocard m'a dit ; « Si j'avais été averti à temps, j'aurais prononcé quelques paroles. C'est regrettable... »

D'autres... Puis on ne voit plus que des dos dans la pluie, le vent et le soir.

— C'est fini... Allons-nous-en.

Marie lève sur moi sa figure baignée de douleur. Elle est douce, elle est tendre, elle est malheureuse, mais elle ne m'aime pas...

On s'en va en désordre, le long des arbres aux squelettes carbonisés par l'hiver.

Quand nous arrivons dans le quartier, le crépuscule a envahi les rues. On entend parler, par bouffées, de l'affaire Pocard. Ah l les gens vivent, férocement, et cherchent à réussir !

La petite Antoinette, qui côtoie un grand mur avec précaution, entend passer ce monde. Elle s'arrête, et elle regarderait, si elle pouvait. On avise sa forme vague et fine comme un pistil, dans le crépuscule dont elle commence à faire partie.

— Pauv' petit ange I dit une femme en passajit.

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Je n'ai plus près de moi que Marie et son père quand nous l ongeons le débit de Rampaille. Des hommes qui ont assisté ' la cérémonie sont attablés là, noirs.

On arrive chez moi. Marie me tend la main. Op. hésite.

— Entre...

Elle entre. On regarde la chambre morte. C'est mouillé par terre, et il fait du vent comme si on était dehors. Tous deux nous sommes larmoyants. Elle dit :

— Je viendrai demain, pour arranger... A demain. On se donne les mains, confusément, à tâtons.

Un peu plus tard, on a gratté à la porte, on a frappé timidement, et quelqu'un de long s'est montré.

C'est Véron. D s'introduit ; il a l'air embarrassé. Son grand corps mal emboîté se balance comme une enseigne pendue en Tair. C'est un être original, sentimental. Personne ne s'est jamais donné la peine de savoir ce qu'il est. Il com< mence :

— Mon petit ami, tPtei4sis (il répète tous les trois mots ce nxot informe comme une espèce de tic sonore). On peut avoir besoin d'argent, quoi, de quelque chose... On peut avoir besoin -d'argent... meusis, meusis... Tous ces frais... Je me suis dit : je vais lui en apporter...

Il m'examine en répétant : « Meusis. » Je lui secoue la ^nain, les larmes aux yeux. Je n'ai pas besoin d'argent, ^ais je sais bien que je n'oublierai jamais ce geste si bon, ^^i surnaturel.

Et lorsqu'il est parti en se dandinant, intimidé par mon reius, gêné de ses grandes jambes et de sa grande âme, je m'assois, pris d'un frisson, dans un coin, puis je me V^^ottis dans un autre coin, aussi désert. Il me semble que Marie s'en est allée avec tout ce que j'ai. Je suis en deuil, je suis tout seul, à cause d'elle.

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Le banc s'appuie contre le mur gris, à l'endroit où le mur est surmonté d'un rosier et où le chemin se-met à descendre à la rivière. J'ai dit à Marie de venir, et je l'attends dans le soir.

Quand, me décidant soudain, après tant de jours d'incertitude, je lui ai demandé de me retrouver ici ce soir, elle s'est tue, étonnée. Mais elle n'a pas refusé ; elle n'a rien dit. Des gens sont venus ; puis elle est partie. Je l'attends, après cette prière.

Je gagne lentement les bords de la rivière. Lorsque je remonte, quelqu'un est assis sur le banc, et trône dans l'ombre. La figure est indistincte, mais on*- voit le vague cœur pâle du décolletage dans le vêtement noir, et l'épanouissement brumeux de la jupe. Je me courbe et j'entends sa voix basse :

— Je suis venue, tu vois.

Je dis :

— Marie !

Je m'assois à côté d'elle. Nous restons muets. Elle est là tout entière. Je discerne la blancheur de sa figure, de son cou et de ses mains, hors de ses voiles noirs : toute sa beauté comme de la lumière enveloppée.

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Elle n'était pour moi qu'une image eztaïunte, maiB qui passait, séparée, vivant sa vie. Maintenant elle m'a entendu, elle est venue à mon appel ; elle s'est apportée ici.

La journée a été torride ; à la fin de l'aprés-midi, une pluie orageuse s'est abattue sur le monde, puis a cessé. On entend encore des gouttes tardives qui descendent des branches dépassant le mur. L'air est chargé d'odeurs de terre, de feuilles et de fleurs, et il passe de lourdes guirlandes de vent.

Elle parle la première, d'une chose, d'une autre. , Je ne sais pas ce qu'elle me dit ; je m'approche pour voir sa bouche. Je lui réponds :

— Je pense à toi toujours.

Elle écoute ces mots. Elle se tait. Son silence s'agrandit, s'agrandit dans l'ombre. Je me suis approché encore, si près que j'ai senti sur ma joue l'aile de son souffle, et que son silence m'a caressé.

Puis par contenance, pour fumer, j'ai allumé une allumette ; mais cette lueur au bout des doigts, je ne m'en sers pas ; je distingue Marie pâle, dorée, un peu palpitante. Sur sa figure émerge un sourire ; je l'ai vue pleine de ce sourire.

Mes yeux se voilent, mes mains tremblent. Je voudrais qu'elle parle.

— Dis...

Son cou bombé se déploie, elle lève la tête pour parler. A ce moment, nous apercevons à l'éclat de la petite flamme que je tiens, que je garde avec sa grande douceur révélatrice, une inscription creusée sur le mur : un cœur, et dans ce cœur deux initiales : H. S... Ah, cette inscription fut tracée par moi-même, un soir I La petite Hélène était alors blottie là, et moi, je croyais l'adorer. Un instant, je suis confondu devant cette apparition des restes de l'erreur passée et oubliée. Marie ne sait pas, mais rien que d'avoir vu ces commencements de noms, ce semblant de présence entre nous, elle n'ose plus parler.

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Comme l'allumette va s'éteindre, je la jette par terre. Le dernier sursaut de la flammèche a éclairé à mes yeux le bas de la pauvre robe de serge noire, si usée qu'elle brille un peu même le soir, et le soulier de la jeune fille. Sur la cheville, le bas est troué et nous avons tous les deux vii ce trou. Marie, honteuse, a dissimulé vite son pied sous sa jupe. Moi, j'ai tremblé plus fort d'avoir touché des yeux un peu de ,sa chair cachée, une parcelle de sa vraie blancheur.

Elle se lève doucement dans la grisaille, mettant fin à cette première rencontre qui change la destinée.

On rentre. L'ombre est tendue tout autour, tout contre nous. Nous allons seul à seule daiis les chambres successives de l'ombre. Sur le fond vaguement éclairé du mur, je suis des yeux le balancement de sa personne dans sa robe. Parmi la nuit, sa robe est de la nuit : elle est là tout entière l Mes oreilles bourdonnent ; un h3rmne remplit le monde.

Dans la rue où il n'y a plus de passants, elle marche sur le bord du trottoir. Pour que ma figure soit à la hauteur de la sienne, je marche à côté d'elle dans le ruisseau, et l'eau glacée pénètre dans mes chaussures.

Et ce soir-là, gonflé d'un désir fou, je suis si triomphant de certitude que je n'ai même pas songé à lui prendre la main. Devant sa maison, je lui ai dit : « A demain. » Elle m'a répondu : « Oui. •

Un des jours qui ont suivi, m'étant trouvé, libre dans l'après-midi, je me suis dirigé vers la grande maison populeuse où elle vit. J'ai gravi lés deux étages sombres, étroitement encagés, et suivi un long couloir coudé. C'est là : la porte est entr'ou verte. Je frappe. J'entre ; un silence complet m'accueille. Il n'y a personne ; une désillusion aiguë me parcourt la chair.

Je fais quelques pas hésitants dans le désert du tout petit vestibule éclairé par la porte vitrée de la cuisine derrière laquelle suinte un bruit d'eau. J'ouvre une porte qui est là. Je vois une chambre que des rideaux enveloppent d'une clarté brodée, et qui contient un lit à couverture de

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