MARIE
satinette bleu-ciel, brillante comme sur les chromos. C'est la chambre de Marie! Son chapeau de taffetas gris garni d'une rose est accroché à un clou sur le papier à fleurettes ; elle ne le met plus depuis le deuil ; mais^ à côté, pendent des robes noires. Je pénètre dans cet asile clair et bleu, en ordre et sage comme une image, et qui n'est habité que par une froide lumière neigeuse.
Je tends la main ainsi qu'un voleur. J'effleure, je touche ces robes qui ont l'habitude de la toucher. Je me retourne vers le lit voilé de bleu .
Sur une étagère, des livres, dont les titres me sollicitent : ce qu'elle pense, ce à quoi s'occupe son esprit... Mais je laisse cela J j'aime mieux m'àpprocher du lit... Dans un geste fou et palpitant et effrayé, j 'ai soulevé la couverture qui le revêt. Et mes regards s'y posent, y entrent, et mes genoux s'appuient en tremblant sur le bord de cette grande chose qui, parmi les choses, a une chair souple et douce.
Ma vie coutumière continue et mon travail est toujours pareil. J'enregistre toujours en passant les honnêtes rengaines de Grillon, les éclats intempestifs de Brisbille, les échos de l'afîaire Pocard. et les progrès de La Revanche, société du réveil national, fondée par M. Joseph Bonéas. La même existence complexe et monotone m'emporte comme elle emporte tout le moiide. Mais depuis la nuit tragique où ma douleur s'est transfigurée en joie dans la chapelle ardente de la vieille chambre, le monde n'est plus, en vérité, ce qu'il était. Les choses et les êtres m'apparaissent inconsistants et lointains, quand je sors dans le flot de la foule; quand, dans ma chambre, je m'habille et trouve que le noir me va bien; quand, à ma table, je veille, ensoleillé. De temps à autre, le souvenir de ma tante me revient tout entier. Quelquefois, j'entends prononcer le nom de Marie ; mon corps tressaille en écoutant ceux qui disent : Marie, et ne savent pas ce qu'ils disent
Et il y a des moments où notre séparation est ri pantelante et si chaude, que je ne sais pas si elle est absente ou si elle est U.
... Pendant cette promenade que nous venons de faire tous deux. Tété et la douceur de vivre ont pesé plus que jamais sur mes épaules...
Sa vaste maison, si grouillante à certaines heures, est immensément vide dans le dédale de ses escaliers noirs, de ses paliers où débouchent les minces rues closes de ses corridors et où, dans des encoignures, des robinets s'égouttent sur des éviers... Nous sommes pénétrés par notre immense solitude nue. Une émotion divine s'empare de moi, tandis que nous montons lentement le chemin vertical et régulier. L'escalier a quelque chose d'humain avec les fprmes nécessaires de sa spirale et de ses marches taillées à vif, de ses marches rythmées, battantes. Une lucarne ronde est percée là-haut dans la -toiture en pente : cette partie de la maison populaire, de cette pauvre cité intérieure, n'est éclairée que par là. L'ombre qui suinte sur les parois du puits dont on essaye de sortir pas à pas, recouvre notre ascension pesante vers la fissure du jour. Sombres et cachés comme nous sommes, il me semble que nous montons au ciel.
Oppressés d'une langueur commune, nous nous sommes enfin assis côte à côte sur une marche. Aucun bruit dans la maison, sous la simple lucarne ronde penchée sur nous. Nous sommes appuyés l'un sur l'autre à camuse de l'étroitesse de l'escalier. Sa tiédeur entre en moi ; je me sens tourmenté par cette lumière obscure qui rayonne d'elle. Je partage avec elle la chaleur de son corps, et sa pensée en personne. L'ombre a baissé autour de nous. Je vois à peine la femme assise là, pliée, chaude et creuse comme un nid.
Je l'appelle tout bas par son nom — et on dirait que c'est un aveu que je crie! Elle se tourne, et il me semble que c'est la première fois que je vois sa figure nue. Je mets mon bras autour de ses épaules. Elle me dit : « Embrassemoi. » On ne parle pas, on balbutie, on murmure, on rit.