POST-SCRIPTUM, EN RÉPONSE AUX CRITIQUES
Parmi les objections qui peuvent être faites à une doctrine, celles qui viennent de partisans déclarés d'une doctrine contraire doivent être, toutes choses égales d'ailleurs, considérées comme ayant moins de poids que celles qui viennent d'écrivains qui ne sont attachés à aucune doctrine contraire, ou qui n'y sont attachés qu'en partie. La prévention, réelle dans le premier cas, absente à peu près ou tout à fait dans le second, est une cause bien connue de différence dans la valeur des jugements, pourvu que ceux-ci soient d'ailleurs susceptibles d'être comparés. Par ccmséquent, lorsque l'on est obligé de se renfermer dans un espace restreint, on fait bien de répondre aux objections des critiques indépendants plutôt qu'à des objections qui, au
Ml CLASSIFICATION DES SCIENCES.
fond, ne sont que des arguments indirects en faveur d'une doctrine contraire, antérieurement adoptée.
C'est pour cette raison que je me propose de me borner ici, autant que possible, aux critiques dirigées contre la classification ci-dessus par M. le professeur Bain dans son récent ouvrage sur la logique. Avant de répondre à celles qui sont les plus graves, essayons de déblayer le terrain en écartant d'abord celles qui le sont moins.
Lorsqu'il discute mes vues touchant la place que doit occuper la logique dans une classification des sciences, M. Bain remarque, en passant, que la logique, la plus abstraite des sciences, emprunte beaucoup à la psychologie, que je range parmi les sciences concrètes ; et il prétend trouver une contradiction entre ce fait et mon assertion que les sciences concrètes ne peuvent servir d'instrument pour la découverte des vérités appartenant aux sciences abstraites* Ailleurs il relève encore cette apparente anomalie, en disant : t H tfest pas possible de trouver des
raisons légkmies de mettre la psychologie tout entière au nombre des sciences concrètes. C'est une science analytique au suprême degré, comme M. Spencer le sait parfaitement. »
Pour une réponse complète, donnée implicitement, je puis renvoyer M. Bain au chapitre 56 des Principes de Psychologie, où j'ai soutenu que < si, en tant qu'objective, la psychologie doit être classée parmi les sciences concrètes, sciences qui diminuent graduellement en étendue à mesure que leur spécialité augmente ; en tant que subjective, elle constitue une science tout à fait à part, unique dans son espèce, indépendante de toutes les autres sciences, et antvthétiquement opposée à chacune d'elles. Un idéaliste pur ne reconnaîtra pas cette distinction, je le suppose; mais pour tout autre, je crois, il doit être évident que la science des existences subjectives trouve un corrélatif dans toutes les sciences des existences objectives, et qu'elle en est aussi absolument distincte que le sujet est distinct de l'objet.
La psychologie objective, que je classe parmi
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les sciences concrètes, est purement synthétique, tant qu'elle se borne comme les autres sciences, à des données objectives; toutefois pour l'interprétation de ces données, on tire un grand secours de la correspondance observée entre les phénomènes de la psychologie objective, tels qu'ils se représentent dans les autres êtres, et les phénomènes de la psychologie subjective, tels qu'ils se présentent sur le théâtre de la conscience. Or c'est la psychologie subjective seule qui est analytique, et qui aide au développement de la logique. Cette explication fait disparaître l'apparente contradiction dont il s'agit.
Nous pouvons maintenant passer à une difficulté soulevée par M. Bain relativenaent au langage dont je me suis servi pour expliquer la nature des mathématiques. Voici ce qu'il écrit :
€ Premièrement on peut trouver à redire au langage dont il se sert dans sa discussion sur les sciences les plus abstraites, lorsqu'il parle des formes vides qu'on y considère. Dire de l'espace et du temps qu'ils sont des formes vides, c'est
dire que le premier peut être conçu sans Tidée préalable d'une substance étendue quelconque, et que le second peut être conçu sans l'idée d'une succession concrète, quelle qu'elle soit. Or, cette doctrine est on ne peut plus contestable. >
J'accorde à M. Bain que € cette doctrine est on ne peut plus contestable > ; mais je n'admets pas qu'elle s©it impliquée dans la définition que j'ai donnée de la science abstraite. Je parle de l'espace et du temps, comme on en parle, et comme il est seulement possible d'en parler dans les tnathématiques pures. Si, pour les points, les lignes et les surfaces, les mathématiques font habituellement usage de certains objets concrets, elles ne les emploient habituellement que comme représentant des points, des lignes et des surface» purement idéales ; et leurs conclusums ne sont légitimes qu'à la condition qu'il en soit ainsi. Dans leurs définitions, elles refusent aux points les dimensions, aux lignes la largeur, aux plans l'épaisseur. La géométrie, il est vrai, emploie des représentations matérielles
de l'étendue linéaire, superficielle ou solide; mais elle nie hautement leur matérialité, et ne s'attache qu'aux vérités de relation qu'elles présentent. Admettant avec M. Bain que la conception de l'espace nous est suggérée par les idées que nous avons de l'étendue; ayant essayé, comme je l'ai fait dans les Principes de Psychologiey de prouver que cette conception est une idée complexe, embrassant toutes les relations de coexistence qui se sont successivement présentées à l'esprit en présence de la matière, je soutiens cependajnt qu'il est possible d'abstraire ces relations de la matière, et de les formuler en vérités abstraites; je soutiens aussi que ce genre d'abstractions ne diifère en rien des abstractions que l'on fait habituellement dans d'autres cas, de celle, par exemple, à laquelle on a recours, pour formuler (comme on le fait dans le système de M. Comte) les lois générales du mouvement, en ne tenant aucun compte des propriétés des corps dont on s'occupe, excepté de celle de recevoir, de conserver et de transmettre certaines quantités de mouvement, bien que ces propriétés ne puissant
être conçues comme existant en dehors de l'étendue, attribut que l'on néglige à dessein.
Prenant d'autres objections de M. Bain, non dans l'ordre où elles se trouvent, mais dans Tordre qui convient le mieux au but que je me propose, je cite le passage suivant :
c La loi du rayonnement de la lumière (en raison inverse du carré des distances), est considérée par M. Spencer comme concrète-abstraite, tandis que les perturbations causées par les mi* lieux ne peuvent être traitées qu'en optique, science concrète. Nous n'avons pas besoin de remarquer qu'une séparation de ce genre est inconnue à la science. >
Il est parfaitement vrai < qu'une séparation de ce genre est inconnue à la science. > Mais, malheureusement pour l'objection, il est parfaitement vrai aussi que cette prétendue séparation n'est ni proposée par moi, ni impliquée dans ma classification. Comment M. Bain a-t-il pu se tromper ainsi sur le sens que j'ai donné au mot c concrète » ? C'est ce que je ne puis comprendre. Après avoir remarqué que c jamais per-
sonne n'a tracé comme moi, une ligne de démarcation entre les sciences concrètes-abstraites et les sciences concrètes, il me reproche une anomalie qui n'existe que dans la supposition que j'ai tracé cette ligne à l'endroit où on a l'habitude de la tracer. Guidé, à ce qu'il paraît, par la conception de M. Comte qui regarde Toptique comme une science concrète, et appliquant, sans s'en douter, cette conception à ma classification, il porte à mon avoir une contradiction qui ne m'appartient pas. Si M. Bain veut se donner la peine de relire la définition des sciences concrètes-abstraites, ou d'étudier leurs subdivisions telles qu'elles sont présentées dans le tableau II, il verra, je crois, qu'on y trouve réunies les lois les plus spéciales et les lois les plus générales de la redistribution de la lumière ; et s'il passe à la définition et à la classification des sciences concrètes, il verra, je pense, non moins clairement que l'optique ne peut en faire partie.
M. Bain pense qiie je n'ai aucune raison de mettre la chimie au nombre des sciences cori-
crètes-abstraites, et d'exclure de son domaine la considération des formes brutes des diverses substances dont elle s'occupe ; et il fonde son dissentiment sur le fait que les chimistes décrivent habituellement le minerai et les matières impures avec lesquelles les éléments, etc., se trouvent naturellement mêlés. , Sans doute les chimistes en agissent ainsi. Mais ont-ils pour <^la la prétention de considérer la description du minerai d'une substance comme une partiç intégrante de la science qui étudie sa constitur tion moléculaire ainsi que la constitution de tous les composés particuliers dans lesquels elle entre? je serais très-surpris qu'ils eussent celte prétention. Les chimistes placent ordinairement en tête de leurs ouvrages une division qui traite de la physique moléculaire; mais ils ne regardent pas pour cela la physique moléculaire comme, une partie de la chimie. S'ils mettent également entête de la chimie de chaque substance une esquisse de sa minéralogie, je ne pense pas qu'ils considèrent pour cela la seconde comme faisant partie de la première. La chimie proprement
dite n'embrasse que Tétude de la constitution des propriétés et des divers degrés d'affinité des substances considérées comme absolument pures; et elle ne reconnaît pas plus les substances impures que la géométrie ne reconnaît les lignes irrégulières.
Immédiatement après, critiquant la distinction fondamentale que j'ai établie entre la chinoie et la biologie, considérées l'une comme concrèteabstraite, l'autre comme concrète, M. Bain s'exprime ainsi :
( Mais les objets de la chimie et les objets de la biologie sont tous également concrets; les corps simples de la chimie et leurs différents composés, sont considérés par le chimiste comme des touts concrets, et sont décrits par lui non par rapport à un seul facteur, mais par rapport à tous leurs facteurs. »
On nous fournit ici l'occasion favorable d'élucider la question générale. Il est vrai que, dans des vues d'identification, un chimiste décrit toutes les qualités sensibles d'une substance, qu'il tient compte de sa forme cristalline, de sa
pesanteur spécifique, de son pouvoir de réfracter la lumière, de son action magnétique ou diamagnétique. Mais considère-t-il pour cela ces phénomènes comme faisant partie de la science de la chimie? Il me semble que le rapport entre le poids d'un corps et son volume, rapport qui se détermine en mesurant la pesanteur spécifique, est un phénomène physique et non un phénomène chimique. Je pense aussi que le physicien réclamera, comme partie de sa science, toutes les recherches touchant la réfraction de la lumière, quelle que soit la substance qui produit cette réfraction. Et la circonstance que le chimiste peut constater la propriété magnétique ou diamagnétique d'un corps, comme moyen de reconnaître ce qu'il est, ou comme moyen d'aider les autres chimistes à s'assurer s'ils ont devant eux le même corps, ne sera regardée ni par le chimiste, ni par le physicien, comme une preuve que l'on fait passer un phénomène magnétique du domaine de Tun dans le domaine de l'autre. En résumé, bien que le chimiste, dans Tétude d'un corps simple ou composé, puisse, tout en
examinant sa constitution moléculaire et ses affinités, constater certaines qualités physiques qu'il y rencontre, il ne change pas par cela même ces propriétés physiques en propriétés chimiques. Quoi que les chimistes puissent mettre dans leurs livres, la chimie considérée comme science, n'embrasse que les phénomènes de structure et de changements moléculaires, de compositions et de décompositions (1). Je souliens donc que la chimie n'étudie rien comipe tout concret, différente en cela de la biologie qui
(1) Quelqu'un dira peut-être que les phénomènes accidentels, comme ceux de la chaleur et de la lumière produites durant les opérations chimiques, doivent être classés parmi les phénomènes chimiques. Selon moi, cependant, le physicien prétendra que tous les phénomènes de redistribution de mouvement moléculaire, quelle qu'en soit l'origine, sont du domaine de la physique. Mais quelque difficulté qu'il y ait à tracer la ligne qui sépare la physique de la chimie (et comme je l'ai indiqué en passant dans les Principes de Psychologiej § 55, les deux sciences sont intimement unies par les phénomènes de l'allotropie et de l'isomérisme), cette difficulté n'existe pas moins pour la classification de M. Comte que pour toute autre, et je puis ajouter qu'il ne résulte de là aucun inconvénient pour la classification que je défends. La physique et la chimie ayant été rangées par moi au nombre des sciences concrètes-abstraites, la difficulté qu'il peut y avoir à les distinguer l'une de l'autre ne peut affecter en rien la distinction que j'ai établie entre la grande classe de sciences à laquelle elles appartiennent toutes deux, «t les deux autres grandes classes.
étudie un organisme comme tout concret. Ceci devient plus évident encore si on examine les caractères des recherches biologiques. Tous les attributs d'un organisme, depuis les plus généraux jusqu'aux plus spéciaux; — depuis les phénomènes de structure les plus apparents jusqu'aux plus cachés; depuis les mouvements externes qui frappent d'eux-mêmes notre attention jusqu'aux plus petites subdivisions de ses nombreuses fonctions internes; depuis les caractères qu'il possède à l'état de germe jusqu'aux divers chai^ements de grandeur, de forme, d'organisation et d'habitudes qu'il subit jusqu'à la mort ; depuis les caractères physiques qui le distinguent comme tout, jusqu'aux caractères physiques de ses cellules, de ses vaisseaux et de ses fibres microscopiques ; depuis les propriétés chimiques de sa substance en général, jusqu'aux propriétés chimiques de chaque tissu et de chaque sécrétion; — ces attributs, dis-je, et ces phénomènes, la biologie les embrasse tous, ainsi que beaucoup d'autres, et non-seulement elle comprend tout cela, mais elle coni-
prend aussi, comme but idéal de la science, ce consensus ou cet accord de tous les phénomènes dans leurs coexistences et dans leurs successions à former un tout individuel, paîrfjaitem^t un ^ occupant une pkce déterminée^^éàis l'espace et le temps. C'est ce caractère d* individualité dans son objet qui fait de la biologie, comme de toute autre science de la même classe, une science concrète. De même cpie l'astronomie s'occupe de corps qui ont chacun leur nom propre, ou qui sont classés d'après leur position (comme cela se fait pour les plus petites étoiles), et considère chacun d'eux comme un individu distinct; de même que la géologie, tandis qu'elle aperçoit obscurément dans la lune et les plus proches planètes d'autres groupes de phénomènes géologiques (qu'elle considérerait comme des louts indépendants si la distance ne s'y opposait), s'occupe de ce groupe individuel de phénomènes que présente la terre; de même la biologie s'occupe soit d'un individu distingué de tous les autres, soit de parties ou de produits appartenant à un individu, soit de la structure
OU des fonctions communes à beaucoup d'individus déjà connus du même genre, et supposées communes à d'autres individus qui leur ressemblent dans la plus grande partie ou dans la totalité de leurs attributs. Chaque vérité biologique correspond à un objet particulier, individuel, ou à plusieurs objets particuliers, individuels de la même espèce, ou à plusieurs espèces composées chacune d'objets individuels. Constatons donc ici les contrastes et les différences. Les vérités des sciences concrètes-abstraites n'impliquent nullement l'individualité spécifique. Ni la physique molaire^ ni la physique moléculaire, ni la chimie ne s'en préoccupent. Les lois du mouvement s'expriment sans que l'on tienne aucun compte de la grandeur ou de la forme des masses qui se meuvent; celles-ci peuvent être indifféremment des soleils ou des atomes. Les rapports entre la contraction et la perte du mouvement moléculaire, entre la dilatation et l'absorption du mouvement moléculaire, s'expriment dans leurs formes générales sans que l'on fasse attention à l'espèce de la
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matière; et si pour une espèce particulière de matière on cherche à déterminer ces rapports, on le fait sans tenir compte de la quantité de cette matière, encore moins de son individualité, n en est de même de la chimie. Lorsqu'elle recherche le poids atomique, la structure moléculaire, l'atomicité d'une substance, et les proportions dans lesquelles elle se combine, etc., peu lui importe qu'il s'agisse d'un gramme ou d'un kilogramme, — la quantité étant absolument étrangère à la question. Elt il en est de même des attributs plus spéciaux : Le soufre, considéré chimiquement, n'est pas le soufre, considéré sous sa forme cristalline, ou sous sa forme visqueuse et allotropique, ou considéré comme liquide, ou comme gaz, mais le soufre considéré indépendamment de tous ces attributs qui se tirent de la quantité, de la forme, de l'état, etc., et qui lui donnent l'individualité.
M. Bain trouve c plus qu'arbitraire » la distinction cpie j'ai établie entre la science concrète de l'astronomie et cette science concrèteabstraite des mouvements modifiés par l'action
réciproque de masses hypothétiques dans l'espace; il s'exprime ainsi :
« Nous pouvons supposer une science qui c se bornerait uniquement aux facteurs », ou aux éléments séparés, sans aller jusqu'à l'étude d'une troisième réalité qui résulterait de leur combinaison. Cette hypothèse est intelligible et trèssoutenable. En astronomie, par exemple, la loi du mouvement s'exécutant toujours en ligne droite, pourrait, ainsi que la loi de gravitation, se discuter, abtraction faite de toute espèce do mobile ; et ces deux théories entreraient dans la partie concrète-abstraite de la mécanique; et elles pourraient alors être réunies dans une partie concrète pour l'étude du mouvement d'un projectile ou d'une planète. Telle n'est pas, cependant, d'après M. Spencer, la ligne de démarcation. Il permet à la mécanique théorique de faire cette combinaison particulière, et d'arriver aux lois du mouvement planétaire, dam le cas il une seule planète. Ce qu'il ne permet pas, c'est d'aller jusqu'à l'hypothèse de deux planètes, ou d'une planète et d'un satellite, modi-
fiant réciproquement leur mouvement^ ce qu'an appelle communément < le problème des Urois corps. >
Si j'avais dit ce que M. Bain me fait dire, j'aurais dit une absurdité; mais il s'est trompé sur ma pensée; et sa méprise vient en partie de ce que, ici, comme ailleurs, il prend le mot c concret > dans le sens que lui a donné M. Comte, comme si je l'avais pris dans le même sens, et en partie de ce que je ne me suis pas expliqué assez clairement. Je n'ai pas le moins du monde voulu dire que la science concrète-abstraite de la mécanique, lorsqu'elle traite des mouvements des corps dans l'çspace, se borne à l'explication du mouvement planétaire tel qu'il se produirait, s'il n'existait qu'une seule planète. Je n'aurais jamais pensé que mes paroles pussent être interprétées ainsi (voyez p. 28). Les problèmes concrets-abstraits sont, en fait, susceptibles d'une complication indéfinie, sans jamais aller au delà de la définition. Je n'ai point, comme M. Bain le prétend, tracé de ligne de démarcation entre la combinaison
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de deux facteurs et la combinaison de trois, ni entre la combinaison de tout autre nombre de facteurs et un plus grand nombre. Mais je sépare la science qui s'occupe de la théorie dés facteurs, pris isolément, ou combinés deux à deux, trois à trois, quatre à quatre ou en plus grand nombre, de la science qui, donnant à ces facteurs la valeur qui se tire de Vobservor tion des objets actuels j se sert de la théorie pour expliquer les phénofnènes actuels.
Il est vrai que, dans ces départements de la science, on ne reconnaît pas toujours la distinction radicale qui existe entre la théorie et les applications de la théorie.
c Newton, dit M. Bain, a, dans le premier livre des Principes^ pris le problème des trois corps, Ta appliqué à la lune, et Fa suivi dans toutes ses conséquences. Ainsi ceux qui écrivent sur la mécanique théorique continuent de faire entrer dans leurs livres le problème des trois corps, la théorie de la précession, et l'explication des marées. »
Mais si imposante que soit l'autorité de New-
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ton comme mathématicien et comme ast^nome, et si grands que soient les noms de L^place et Herschell, qui, dans leurs ouvrages, ont également mêlé les théorèmes aux :applications qu'ils en ont faites, je ne pense pas qife^ces faits soient d'un bien grand poids, à moins qu'il ne soit bien démontré que ces écrivains, en agissant ainsi, aient eu l'intention d'émettre leurs idées louchant la dassîfication des sciences. Ge mélange d'éléments divers qui se trouve dans leurs ouvrages, et qui n'y a été intrcMluît que pour plus de commodité, n'est, au fond, que Findice du développement incomplet de la science ; ce qui se rencontre dans d'autres sciences plus simples qui, plus tard, ont franchi leurs étroites limites. Ce fait est prouvé par deux exemples que nous pouvons citer : le mot géométrie qu'il est impossible maintenant d'appliquer à la science telle qu'elle existe, lui convenait autrefois parfaitement, lorsque le petit nombre de vérités qu'elle renfermait, n'étaient enseignées que comme préparation à l'arpentage et à l'architecture; mais à une époque comparativement an-
*'cienne, ces vérités, relativement simples, se séparèrent de leurs applications, et furent réunies, par les géomètres grecs en un corps de doctrine théorique (1). Une épuration du même genre se produit maintenant dans une autre division de la science. Dans la Géométrie descrij^ive de Monge, les théorèmes étaient mêlés à leurs applications, à la projection et au tracé des plans. Mais, depuis son époque, la science et Tart se sont séparés peu à peu; et la géométrie descriptive, ou, pour lui donner un nom qui lui convient mieux, la géométrie de position, est aujourd'hui reconnue par les mathématiciens comme un système très-étendu de vérités, dont cpielques-unes ont été déjà réunies dans des livres ne renfermant rien qui soit relatif aux méthodes pratiques pouvant servir à Tusage de l'architecte et de ringénieur. Pour repousser d'avance un
(1) On peut dire que le mélange des problèmes et des théorèmes dans Ëuclide est en contradiction avec le fait que je cite ; et il es vrai que dans ce mélange, nous trouvons les traces de la première forme de la science, mais il est à remarquer que ces problèmes sont tous purement abstraits, et do plus, que chacun d'eux peut ôtre présenté comme théorème.
Ôh CLASSIFICATION DES SCIENCES.
exemple que Ton pourrait citer contre nous, je ferai remarquer que, si dans les ouvrages d'algèbre destinés aux commençants, les théories des relations quantitatives, traitées algébriquement, sont accompagnées de groupes de problèmes à résoudre, la matière de ces problèmes n'est point pour cela considérée comme faisant partie de la science de l'algèbre. Dire qu'elle en fait partie, serait dire que l'algèbre embrasse, comme parties intégrantes, les conceptions des distances, des rapports de la vitesse et du temps, ou des poids et des volumes et des pesanteurs spécifiques, ou des surfaces labourées et des jours et des salaires, puisque toutes ces choses, ainsi que beaucoup d'autres, peuvent être prises pour termes de ses équations. De même que ces problèmes concrets, résolus par les procédés algébriques, ne peuvent être considérés comme faisant partie de la science abstraite de l'algèbre, de même, selon moi, les problèmes concrets de l'astronomie ne peuvent être en aucune manière incorporés à cette division de la science concrète-abstraite qui développe la théorie de
l'action et de la réaction des corps libres s'attirant les uns les autres.
Sur ce point je me trouve en désaccord nonseulement avec M. Bain, mais aussi avec M. Mill, qui soutient les propositions suivantes :
« Il y a une sience abstraite de l'astronomie, savoir : la théorie de la gravitatioUj qui pourrait s'appliquer également bien à l'explication des faits d'un système solaire tout à fait différent de celui dont notre terre fait partie. Les faits actuels de notre propre système, les dimensions, les distances, les vitesses, les températures, la constitution physique, etc., du soleil, de la terre, et des planètes, îsont proprement l'objet d'une science concrète, semblable à l'histoire naturelle ; mais la science concrète est plus inséparablement unie à la science abstraite que dans tout autre cas, puisque le petit nombre de faits célestes, réellement accessibles à nos observations, sont presque tous nécessaires pour découvrir et pour démontrer la loi de gravitation comme une propriété universelle des corps, et par conséqient trouvent nécessairement place
dans la science abstraite conâme devant lui servir de principes fondamentaux. » — Auguste Comte et le positivismey p. 43.
Dans ce passage, M. Mill reconnaît la distinction fondamentale entre la partie concrète de Tastronomie ,qui s'occupe des corps actuellement répandus dans Tespace, et une autre partie qui s'occupe de corps hypothétiques, hypothétiquement répandus dans l'espace. Cependant, il regarde ces deux parties comme inséparables, parce que la seconde tire de la première les données d'où l'on tire la loi de l'action et de la réaction des corps les uns sur les autres. Mais la vérité de cette prémisse, et la légitimité de cette conclusion peuvent être également^ mises en doute. La découverte de la loi d'action et de réaction n'est pas due primitivement à l'observation des corps célestes, elle n'en dérive que secondairement. La conception d'une force dont l'action varie en raison inverse du carré des distances, est une conception a priori qui se déduit rationnellement des principes mécaniques et géor métriques. Bien que différente, quapt à son dri-
gine, des nombreuses hypothèses empiriques de Kepler touchant tes orbites et les mouvements planétaires, elle fut dans ses rapports avec les phénomènes astronomiques, semblable à celles qui parmi ces hypothèses furent confii-mées par Texpérience : ce fut une de c6s nombreuses hypothèses possibles, dont les conséquences ont pu être observées et vérifiées; ce fut une hypothèse qui, confrontée dans ses conséquences avec les résultats de l'observation, se trouva fournir une explication de ces derniers. En résumé, la théorie de la gravitation eut son origine dans Texpérience des phénomènes terrestres mais elle trouva sa vérification dans Texpérience des phénomènes célestes. Passant maintenant de la prémisse à la conséquence, je ne vois pas comment, même en prenant pour vraie leur prétendue parenté, ces sciences seraient nécessairement inséparables, comme on le suppose; pas plus que Je ne vois comment la géométrie doit rester inséparablement unie à Tarpentage, parce que celui-ci lui ^ donné naissance. En algèbre, comme nous l'avons montré plus haut.
les lois des relations quantitatives s'étendent à une multitude de phénomènes extrêmement hétérogènes ; et ce fait établit clairement la distinction entre la théorie et ses applications. Ici les lois des relations quantitatives entre les masses, les distances,. les vitesses et les moments, s'appiiquant en grande partie (quoique non exclusivement) aux phénomènes concrets de l'astronomie, la distinction entre la théorie et ses applications est moins évidente; mais au fond, elle est aussi grande dans un cas que dans Tautre.
Pour mieux voir combien cette distinction est grande, employons une comparaison. Voici un homme vivant : tout ce que nous connaissons de lui se réduit à peu près à ce que nous révèlent nos sens de la vue et du toucher, ou fornie un ensemble assez considérable pour une biographie volumineuse. D'un autre côté, voici un personnage imaginaire qui, semblable aux héros des anciens romans, peut être la person- Tiification d'une vertu ou d'un vice, ou qui, semblable à un héros moderne, présente dans
REPONSES AUX CRITIQUES. ttl)
son caractère mixte, dans les divers mobiles qui le font agir et dans toute sa conduite, une apparence de réalité. Mais, si exacte et si complète que soit la peinture de cet être fictif, elle ne peut le transformer en un être réel et vivant. De même llgnorance où nous pouvons être de ce qui concerne un homme réellement existant ne peut le transformer en un personnage imaginaire. Entre la fiction et la biographie nous trouverons toujours un abîme infiranchissable. Il en est ainsi des sciences dont il s'agit, celle qui s'occupe des mouvements que reçoivent et communiquent des corps ima^naires, et celle qui s'occupe de l'action et de la réaction réciproques de corps réellement existants dans l'espace, resteront éternellement séparées l'une de l'autre. Nous pouvons porter la première au plus haut degré de perfection possible par l'introduction de trois, de quatre, ou d'un plus grand nombre de facteurs, nous pouvons supposer toutes les conditions nécessaires pour former une sorte de système solaire : la description de ce système solaire idéal sera toujours aussi
différente de la description du système solaire actuel que la fiction Test de la biographie.
Le caractère radical de cette distinction devient en quelque sorte plus évident encore si l'on observe que de la plus simple proposition de la mécanique générale, nous pouvons, sans avoir d'intervalle à franchir, passer à la proposition la plus complexe de la mécanique céleste. Nous prenons un corps se mouvant avec une vitesse uniforme, et nous commençons par la proposition qu'il continuera de se mouvoir pour toujours de la même manière. Ensuite, nous posons la loi de son mouvement accéléré sur la même ligne, lorsqu'il est soumis à l'action d'une force constante. Plus tard, nous compliquons la proposition en supposant que la force s'accroît sous l'influence d'un corps attirant qui se rapproche; et nous pouvons formuler une série de lois d'accélération, résultant d'autant de lois supposées d'attraction croissante (lois dont celle de la gravitation fait partie). Ajoutant alors un autre facteur, en supposant que le corps so meut dans une direction
différente de celle suivant laquelle agit le corps attirant, nous pouvons déterminer, d'après les degrés de puissance des forces supposées, si sa course sera hyperbolique, parabolique, elliptique ou circulaire, — nous pouvons en commençant considérer comme infinitésimale cette force hypothétique additionnelle, et formuler les résultats différents à mesure qu'elle s'accroît peu à peu. Le problème prend un nouveau degré de complication, si l'on fait intervenir une troisième force, agissant dans quelque autre direction; et en considérant d'abord cette force comme infinitésimale, nous pouvons l'élever successivement à un degré quelconque de puissance. Pareillement, en introduisant facteur après facteur, et en ne donnant d'abord à chacun d'eux qu'une puissance insensible par rapport au reste, nous arrivons, par une infinité de degrés, à une combinaison d'une complexité aussi grande que nous voulons.
Ainsi donc la science qui s'occupe de l'action et de la réaction réciproques de corps imaginaires placés dans l'espace, est la suite néces-
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saire, le développement continu de la mécanique générale. Nous avons déjà vu qu'elle ne peut former qu'un tout absolument discontinu avec cette science qui s'occupe des corps célestes et qui dès le principe a reçu le nom d'astronomie. Ces faits étant reconnus, il me semble qu'il ne peut rester aucun doute touchant sa véritable place dans une classification des sciences.
Laissant de côté les objections de moindi^e importance, soit parce qu'elles ont été indirectement réfutées, soit parce qu'elles exigeraient ici trop de place, qu'il nous soit permis d'exposer rapidement les arguments généraux qui établissent notre thèse. Nous avons ici deux procédés à notre disposition : l'un des deux ne convient qu'à ceux qui admettent la doctrine générale de Y évolution; c'est celui que nous allons employer d'abord*
Nous prenons pour point de départ la concentration de la matière nébuleuse. Suivant les redistributions de cette matière jusqu'au moment où, en se condensant, elle forme des sphé-
roïdes, tournant sur eux-mêmes, et laissant derrière eux des anneaux concentriques, qui se hrisent chacun de leur côté et parviennent quelquefois à former des sphéroïdes secondaires, doués du même mouvement, nous arrivons enfin aux planètes, telles qu'elles existent à leur origine. Jusqu'ici nous considérons les phénomènes qui se sont produits comme purement i astronomiques; et tant que notre terre, considérée comme un de ces sphéroïdes , ne fut formée que de matières gazeuses et fondues, elle n'offrit aucune donnée distincte pour une science concrète plus complexe; dans le laps du temps cosmique, il se forme une croûte solide, qui, des milliers d'années s'écoulant, s'épaissit, et, après d'autres milliers d'années, se refroidit assez pour permettre la précipitation d'abord des différents composés gazeux, et finalement de l'eau. Alors les expositions changeantes des différentes parties du sphéroïde aux rayons du soleil commencent à produire des effets appréciables, jusqu'au moment où se sont enfin produits les phénomènes météorologiques, et plus tard les phénomènes
géologiques tels que ceux que nous connaissons maintenant; phénomènes déterminés peut-être en partie par la chaleur du soleil, en partie pai^ la chaleur interne de la terre, et en partie par Faction de la lune sur l'océan ! Comment sommes-nous arrivés à ces phénomènes géologiques ? à quelle époque les révolutions astronomiques ont-elles fini et les révolutions géologiques commencé ? Pour voir qu'il n'y a pas de division réelle entre elles, il suffit de poser cette question. Mettant de côté toute idée préconçue, nous ne trouvons rien de plus qu'un groupe de phénomènes devenant de plus en plus compliqués sous l'influence des mêmes facteurs primitifs; et nous. voyons que nos divisions arbitraires ne reposent que sur des raisons de convevenance. Franchissons un diegré. A mesure que la surface de la terre continue de se refroidii^ passant insensiblement par tous les degrés de température, la formation de composés inorganiques de plus en plus complexes devient possible; plus tard sa surface, descend à ce degré de température qui permet d'exister aux com-
posés les moins complexes des espèces appelées organiques; et finalement la formation des composés organiques les plus complexes devient possible. Les chimistes nous montreiA aaqoor* d'hui que ces composés peuvent être, au moyen de la sjnilièse, formés dans leurs laboratoires, — chaique degré de complexité ascendante rendant possible le degré plus élevé suivant. De là on peut inférer que, dans les myriades de laboratoires, se diversifiant sans fin et dans leurs matériaux et dans leurs conditions, que renferma la surface de la terre pendant ces milliers d'années qu'il lui a fallu pour passer successivement par tous ces degrés de température, des synthèses successives du même genre ont eu lieu; et que la substance instable, si complexe de laquelle sont sortis tous les organismes, fut formée à son tour par portions microscopiques; et que c'est d'elle que s'est produite, par des intégrations et des différentiations continuelles, l'évolution de tous les organismes. Où donc tracerons-nous la ligne de démarcation entre la géologie et la biologie? La synthèse du com-
posé le plus complexe n'est qu'une continuation des synthèses par lesquelles tous les composés plus simples ont été formés. Les mêmes facteurs primitifs ont coopéré avec ces facteurs secondaires, météorologiques et géologigues, auxquels ils avaient eux-mêmes donné naissance.
Nulle part nous ne trouvons de vide dans la série qui va toujours se compliquant, car il y a une connexion manifeste entre ces niouvèments que divers composés complexes subissent diirant leurs transformations isomériqués, et ces changements de forme subis par la niatière plastique primitive que nous appelons vivante- Les phénomènes biologiques, malgré les différences qui les distinguent dans la suite, sont à leur origine inséparables des phénomènes géologiques, — inséparables de la série de transformations continuelles produites par l'action des forces physiques dans les matières qui forment la surface de la terre. Il est inutile de parcourir d'autres degrés. Que du groupé des phénomènes biologiques naisse et se développe graduellement le groupe des phénomènes plus
particuliers que nous appelons psychologiques, cela n'exige aucune démonstration. Et lorsque nqns; arrivons aux phénomènes psychologiques de Tordre le plus élevé, il est clair qu'en suivant le développement graduel de l'humanité depuis les simples familles en^ntes jusqu'aux tribus et aux nations plus ou moins grandes et plus ou moins civilisées, nous passons insensiblement dés phénomènes de l'activité humaine individuelle aux phénomènes de l'activité humaine collective. En résumé, n'est-il donc pas évident que dans cette classe de sciences formée par l'astronomie, la géologie, la biologie, la psychologie et la sociologie, nous avons un groupe naturel dont les parties ne peuvent être désunies ni placées dans un ordre inverse? Ici il y a à la fois pour les phénomènes dépendance au point de vue de leur origine et de leur génération, et dépendance au point de vue de la manière dont ils peuvent être expliqués. Dans le temps cosmique, les phénomènes se sont produits dans cet ordre de succession ; et l'explication scientifique et complète de chaque groupe
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dépend de TexpUcation scientifique des groupes précédents. Aucune autre science ne peut être intercalée entre les membres de ce groupe sans détruire leur continuité. Placer la physique entre rastronomie et la géologie, ce serait ouvrir une lacune dans l'histoire d'une série continue de transformations ; et il en serait de même, si Ton plaçait la chimie entre la géologie et la biol(^e. Il est vrai que la physique et la chimie sont nécessaires pour expliquer ces séries successives de faits; mais il ne s'ensuit pas qu'elles doivent être elles-mêmes placées parmi ces séries.
La science concrète, composée de ces cinq sciences concrètes particulières, formant ainsi un tout d'une parfaite cohérence et se distinguant de toute autre science, on peut poser la question de savoir si toute autre science forme également un tout dont les parties soient unies d'une manière indissoluble, ou si elle admet quelque division secondaire formant un tout également distinct : — on peut répondre que ce dernier cas est le vrai. Un théorème de statique
RÉPONSES AUX GHITIQUES. 79
OU de dynaimqae, si simple qu'il soit, a toujours pour matière sur laquelle il porte quelque chose qui est conçu comme étendu, et comme déployant une force ou des forces, — comme étant un siège de résistance, ou de tension, ou des deux à la fois, et comme capable de posséder plus ou moins de force vitale. Si nous examinons la plus simple proportion de statique, nous voyons que la conception de la force est toujours jointe à la conception de l'espace, avant que la proposition puisse se former dans la pensée ; et si nous examinons également la plus simple proposition en dynamique, nous voyons que la force, l'espace et le temps sont ses éléments essentiels. La quantité dans les termes est indifférente; et ceux-ci, poussés par la réduction jusqu'au delà des limites de la perception, s'appliquent aux simples molécules : la mécanique molaire ^t la mécanique moléculaire se tiennent et se continuent. Des questions concernant les mouvements relatifs de deux molécules ou d'un plus grand nombre, la mécanique moléculaire passe aux différents modes d'agré-
80 GLASSIFIGATION DES SCIENCES.
gation entre plusieurs molécules, aux changements dans la quantité et Tespèce des mouvements possédés par elles comme membres d'un agrégat, et aux changements de mouvements transmis par l'intermédiaire des agrégats formés par elles (comme ceux que présente la lumière en mouvement).
Étendant chaque jour son domaine, elle va jusqu'à l'étude des parties constituantes de chaque molécule composée d'après les mêmes principes. Et ces combinaisons et ces décompositions de molécules plus ou moins composées qui constituent les phénomènes de la chimie, sont aussi considérées comme des faits du même ordre, car les affinités des molécules l'une pour l'autre, et leurs réactions par rapport à la lumière, la chaleur, et les autres manifestations de la force, sont regardées comme le résultat des divers mouvements déterminés mécaniquement dans leurs différentes parties composantes. Sans suivre jusqu'au bout cette marche progressive dans l'interprétation mécanique des phénomènes moléculaires, il suffit de remarquer
que les éléments essentiels daiis toute conception relative à la chimie, sont des unités occupant une place dans l'espace, et exerçant une action les unes sur les autres. C'est donc là le caractère commun de toutes ces sciences que nous groupons à présent sous les noms de mécanique, physique et chimie. Laissant de côté la question de savoir s'il est possible de concevoir la force séparée des substances étendues où elle se produit, nons pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que, si l'on supprime la conception de la force, on supprime en mêitie temps la science mécanique, physique et chimique. JJnies étroitement, comme elles le sont par' ce lien, ces sciences perdraient leur liaison et leur continuité, si l'on intercalait entre elles une autre science quelconque. Nous ne pouvons placer la logique entre la mécanique molaire et la mécanique moléculaire. Nous ne pouvons placer les mathématiques entre le groupe des propositions qui concernent l'action des molécules homogènes les unes par rapport aux autres, et le groupe des propositions qui concernent
l'action des molécules hétérogènes les unes par rapport aux autres (propositions dont Tensemble prend le nom de chimie). Évidemment ces deux sciences restent en dehors du tout étroitement uni dont nous venons de parler, — séparées cpi'elles sont de lui par une distance infranchissable.
Par quoi sont-elles radicalement séparées?
par l'absence de la conception de force. Bien qu'il soit très-vrai que la logique et les mathématiques se servent de termes qui doivent être nécessairement capables d'affecter le sens intime, et par conséquent d'exercer une action ; cependant il est vrai aussi que ces sciences ont pour caractère distinctif non-seulement de ne faire dans leurs propositions aucune allusion à cette force, mais même de prétendre l'ignorer absolument. Au lieu d'être, comme dans toutes les autres sciences, un élément non-seulement reconnu mais essentiel, la force, en mathématique et en logique, est un élément qui non-seulement n'est pas essentiel, mais qui à dessein n'est pas même reconnu. Les termes par les-
RÉPONSES AiJX CRinqUES. 83
quels la logicpie exprime ses propositions sont des signes qui n'ont pas la prétention de représenter des chos^, des propriétés ou des facultés d'une espèce plutôt que d'une autre, et qui pourraient aussi bien servir pour exprimer des attributs appartenant aux membres de quelque série connexe de courbes idéales qui n'ont jamais été tracées que pour représenter autant d'objets réels. Quant à la géométrie, loin d'employer des lignes et des surfaces réelles comme éléments des vérités qu'elle démontre, elle considère au contraire ces vérités comme ne devenant absolues que lorsque ces lignes et ces surfaces deviennent idéales, — que lorsque la conception de toute substance douée de force est exclue.
Qu'on me permette maintenant de présenter d'autres arguments, qui ne supposent pas l'adhésion à la doctrine de Yévalutiony mais qui établissent ces distinctions fondamentales avec une clarté au moins égale.
Les sciences concrètes, prises toutes ensemble ou une à une, ont pour objets des agrégatSy —
soit un agrégat entier d'existences sensibles, soit quelque agrégat secondaire séparable de cet agrégat entier, soit quelque agrégat tertiaire séparable de ce dernier, et ainsi de suite. L'astronomie sidérale s'occupe de la totsilité des masses visibles distribuées dans l'espace; et elle les considère comme des individus dont on peut reconnaître l'identité, comme occupant une place déterminée et soutenant, tous, relativement les uns aux autres, relativement aux groupes partiels, et relativement au groupe entier, des rapports constants.
L'astronomie planétaire, séparant de cet agrégat qui embrasse toute cette partie relativement petite qui constitue le système solaire, s'occupe de cette partie comme d'un tout, — observe, mesure, calcule les grandeurs, les formes, les distances, les mouvements de ses membres primaires, secondaires et tertiaires ; et prenant pour ses recherches les plus larges les actions et les réactions réciproques de tous ces membres considérés comme parties d'un assemblage coordonné, elle prend pour ses recherches
les plus étroites les actions de chaque membre considéré comme un individu, possédant un certain nombre de propriétés actives intrinsèques qui sont modifiées par un certain nombre de propriétés actives extrinsèques. Parmi ces agrégats, la géologie (mot employé ici dans toute sa compréhension) en choisit un qui exige une étude attentive, et s'y bornant, elle rend compte des actions et de la structure terrestres, passées et présentes; et prend pour problèmes les plus spéciaux les formations locales avec leurs causes; pour problèmes les plus généraux lès transformations sériaires subies par la terre entière. Tandis que le géologue s'occupe de cet iagrégat petit par rapport à l'univers, mais grand par lui-même, le biologiste s'occupe de petits agrégats formés des parties de la substance superficielle de la terre, et considère chacun d'eux comme un tout coordonné dans sa structure et dans ses fonctions ; ou, lorsqu'il s'occupe d'un organe particulier, il le considère comme un tout formé de parties subordonnées ellesmêmes ou tenant au système de coordination de
l'organisme tout entier; Il laisse au psychologue ces agrégats spéciaux de fonctions qui savent accommoder la réaction des organismes aux influences multiples des agents qui les entourent; et il les lui laisse, non pas simplement parce qu'ils sont d'un ordre de spécialité plus élevé, mais parce qu'ils sont la contre-partie de ces agrégats ou états de conscience qui sont l'objet de la* psychologie subjective, science qui se sépare entièrement de toutes les autres sciences. Finalement, le sociologiste considère chaque tribu et chaque nation comme un agrégat présentant une multitude de phénomènes, simultanés et successifs qui se lient et se tiennent comme les parties d'une seule combinaison. Ainsi, dans tous les cas, une science concrète s'occupe d'un agrégat concret (ou de plusieurs agrégats concrets); et elle embrasse comme matière propre tout ce qui peut être connu de cet agrégat relativement à sa grandeur, sa forme, ses mouvements, sa densité, sa texture, l'arrangement général de ses parties, sa structure microscopique, sa composition chi-
mique, sa température, etc., et relativement aussi aux nombreux changements, matériels et dynamiques, qu'il subit depuis le moment où il commence d'exista:* comme agrégat jusqu'au moment où il cesse d'exister comme tel.
Aucune science concrète-abstraite ne se corn* porte de cette façon. Prises toutes ensemble, les sciences concrètes-abstraites décrivent les différentes espèces de propriétés que possèdent les agrégats; et chaque science concrète-abstraite s'attache à une certaine classe de ces propriétés. Gdle-ci étudie et formule les propriétés communes à tous les agrégats; celle-là, les propriétés des agrégats ayant des formes spéciales, des états d'agrégation spéciaux^ etc.; d'autres prennent dans les agrégats certaines parties constituantes, les tiennent séparées des autres, et en étudient les propriétés. Mais que les agré-* gats puissent être considérés comme des objets individuels, c'est ce qu'ignorent implicitement toutes ces sciences. Une propriété isolée, ou un ensemble de propriétés réunies, voilà ce dont elles s'occupent exclusivement. Il n'importe en
rien à la mécanique que la masse en mouvement qu'elle considère soit une planète ou une molécule^ un morceau de bois mort jeté dans la rivière ou le chien vivant qui saute après lui ; . dans l'un et l'autre cas, la courbe décrite par le corps en mouvement se conforme aux mêmes lois. Il en est de même pour le physicien, loi^qu'il prend pour sujet d'étude le rapport entre le volume changeant d'un corps et sa quantité variable de mouvement moléculaire : considérant son sujet en général, il ne tient aucun compte de l'espèce de matière ; et l'étudiant en particulier par rapport à telle ou telle espèce de matière, il laisse à l'écart tout ce qui concerne la grandeur ou la forme; excepté dans les cas plus particuliers encore où il recherche les effets qui peuvent être produits sur la forme, et encore dans ces cas mêmes laisse-t-il de côté la grandeur du corps. Il en est de même du chiniiste. Quelle que soit la substance qu'il examine, non-seulement il ignore quelle elle est, en étendue ou en quantité, mais il n'exige pas même qu'elle soit perceptible. La partie de car-
RÉPONSES AUX CWTIQUES. 89
bone sur laquelle il fait ses expériences peut avoir été visible ou invisible sous ses formes de diamant, de graphite ou de charbon, — cela lui est indifférent. Il le suit sous ses déguisements divgrs et dans ses combinaisons variées; — il le trouve tantôt uni avec l'oxygène pour former un gaz invisible; — tantôt caché avec d'autres éléments dans des composés plus complexes, comme l'éther, le sucre et l'huile. A l'aide de Tacide sulfurique ou d'un autre réactif, il le précipite sous la forme d'un résidu cohérent ou d'une poudre impalpable; et d'autres fois, par l'application de la chaleur, il le force à se révéler comme un élément du tissu animal.
Évidemment, en constatant ainsi les affinités et l'équivalence atomique du carbone, le chimiste n'a rien à faire avec un agrégat quel qu'il soit; il s'occupe du carbone comme d'une chose qui n'existe dans aucun état particulier de combinaison, comme d'une chose dépouillée de quantité, de forme et d'apparence, en un mot comme d'une chose abstraite et idéale; et il le conçoit comme doué de certaines puissances ou pro-
priétés, d'où résultent les phénomènes particuliers qu'il décrit : constater ces puissances ou ces propriétés, voilà son unique but.
Enfin les sciences abstraites de leur côté igm)rent également la réalité des agrégats et des puissances que les agrégats ou leurs parties composantes peuvent posséder; elles ne s'occupent que des relations : — relations entre les agrégats, ou. entre les parties. des agrégats, relations entre les agrégats et leurs propriétés, relations entre les propriétés, ou relations entre les relations. La même formule logique est également applicable, que les termes soient des hommes et leur non-existence, des cristaux et leurs plans de clivage, ou des lettres et leurs sons. Quant aux mathématiques, elles s'occupent exclusivement de rapports, c'est ce que l'on peut voir en constatant qu'elles emploient précisément la même expression pour caractériser un triangle infiniment petit, que pour caractériser le triangle qui a Sirius pour sommet et le diamètre de l'orbite de la terre pour base. Je ne puis comprendre comment on peut
mettre en doute la légitimité des définitions de ces groupes de sciences. Il est impossible de nier que chaque science concrète a pour objet un agrégat ou des agrégats inorganiques, organiques, ou super-organiques (une société) ; et que, ne tenant aucun compte des propriétés de tel ou tel ordre, elle ne s'occupe cpie de la coordination des propriétés réunies de tous les ordres. Il ne me paraît pas moins certain qu'une science concrète*abstraite s'attache à quelque ordre de propriétés, négligeant les autres caractères de l'agrégat qui les possède, et ne reconnaissant même d'agrégats qu'en tant que leur conception est impUquée dans l'examen des propriétés de l'ordre particulier que l'on étudie. Et je pense qu'il est également clair qu'une science abstraite, dégageant ses propositions de toute allusion aux agrégats et aux propriétés, autant que le permet la nature de la pensée, ne s'occupe que des relati(ms de coexistence et de succession, conçues en dehors de tout mode particulier d'existence et d'action. Si donc ces trois groupes de sciences ne sont, res-
peclivemenl, que des théories des agrégats^ des théories des propriétés^ des théories des r^/otionSy il est manifeste que les divisions entre elles sont non-seulement parfaitement claires, mais que les intervalles qui les séparent ne peu* vent être comblés.
Ici peut-être on verra plus clairement qu'auparavant combien est insoutenable la classification de M. Comte. Déjà (p. 13), après avoir ex* posé d'une manière générale ces distinctions fondamentales, j'ai signalé les inconséquences dans lesquelles on tombe lorsque les sciences, conçues comme abstraites, concrètes-abstraites, et concrètes, sont classées dans l'ordre proposé par cet auteur. Ces inconséquences deviennent plus frappantes encore, si à ces noms généraux des groupes on substitue les définitions données plus haut. On aurait alors la liste suivante :
Mathématiques théorie des relations.
(Renfermant les mathématiques.) théorie des propriétés.
Astronomie théorie des agrégats.
Physique théorie des propriétés.
Chimie théorie des propriétés.
Biologie théorie des agrégats.
Sociologie théorie des agrégats.
RÉPONSES AUX CRITIQUES. 9â
Que ceux qui ont adopté une doctrine parti-
culière voient clairement les défauts d'une doctrine opposée, aveugles sur les défauts de celle qu'ils professent, c'est une remarque triviale, mais qui est vraie pour les discussions philosophiques conune pour tout le reste : la parabole de la paille et de la poutre s'applique aussi bien aux jugements des hommes sur leurs opinions respectives qu'à leurs jugements les uns sur les autres relativement au caractère. Peut-être que pour mes amis de l'école positiviste je confirme cette vérité par mon exemple, — de même qu'ils la confirment pour moi par le leur. C'est à ceux qui sont étrangers à l'un et l'autre système qu'il appartient de dire où se trouve la paille et où se trouve la poutre. En attendant, il est clair que l'une ou l'autre doctrine est essentiellement erronée, et qu'aucune modification ne peut les mettre en harmonie. Ou les sciences ne peuvent être classées comme elles l'ont été par moi, ou elles ne peuvent être disposées dans l'ordre sériaire proposé par M. Comte.
POURQUOI JE ME SÉPARE d' AUGUSTE COMTE.
Pendant que les pages précédentes s'imprimaient, il parut dans la Revue des deux mondes, du 15 février un article sur un de mes derniers ouvrages, les Premiers Principes. Je dois remercier M. Auguste Laugel, l'auteur de cet article, du soin avec lequel il a exposé quelquesunes des vues principales de cet ouvrage, et de l'esprit libéral et sympathique avec lequel il les a appréciées. Sous un rapport, cependant, M. Laugel transmet à ses lecteurs un jugement erroné; — jugement qui, sans doute, se déduit pour lui de ce qu'il croit être l'évidence même, et qu'il a incontestablement exprimé avec la plus complète bonne foi. M. Laugel me présente comme disciple de M. Comte sur certains points. Après avoir décrit l'influence de M. Comte, dont
i>6 CLASSIFICATION DES SCIENCES.
il retrouve les traces dans les ouvrages de cpielcpies autres écrivains anglais, particulièrement de M. Mill et de M. Buckle, il prétend que cette influence, bien que non avouée, se reconnaît facilement dans l'ouvrage qu'il entreprend de faire
connaître; et, dans plusieurs endroits de son article, il fait des remarques qui tendent à prouver ce qu'il allègue. C'est avec grand regret que je me vois obligé de contredire un critique d'une si grande bonne foi et d'une si grande habileté. Mais, comme la Revtie des deux mondes est trèsrépandue en Angleterre aussi bien qu'ailleurs, et comme il existe dans certains esprits, tant ici qu'en Amérique, un préjugé analogue à celui qu'entretient M. Laugel, — préjugé qui ne peut que se fortifier par son témoignage, — il me paraît nécessaire de le combattre.
Deux causes de 'nature tout à fait différente ont contribué à répandre la croyance erronée que M. Comte est reconnu comme le créateur de la science proprement dite. Ses ennemis les plus ardents et ses amis les plus dévoués ont, sans le savoir, concouru à la propager. D'un
POURQUOI JE ME SÉPARE d/aUG. COMTE. 97
côté, M. Comte ayant désigné sous le nom de philosophie positive toutes les connaissances définitivement établies cpie les savants ont, par degrés, réduites en système ou en un seul corps de doctrine, et l'ayant d'ordinaire opposé à l'assemblage incohérent des opinions soutenues par les théologiens, c'est devenu une habitude dans le parti théologique de désigner le parti opposé, celui des hommes de science, sous le nom de Positivistes. Et l'habitude de les appeler ainsi a fait naître l'opinion qu'ils s'appellent euxmêmes Positivistes et qu'ils sont les disciples de M. Comte. D'un autre côté, ceux qui ont adopté le système de M. Comte, et qui le regardent comme la philosophie de l'avenir, ont été naturellement portés à voir partout les signes de son progrès, et, partout où ils ont trouvé des opinions en harmonie avec lui, il les ont attribuées à l'influence de son auteur. C'est toujours la tendance des disciples d'exagérer les effets de l'enseignement du maître, et de considérer ce maître comme l'inventeur de toutes les doctrines qu'il enseigne. Dans l'esprit des disciples,
le nom de M. Gomte s'associe à celui de la méj thode scientifique, parce que la plupart ne l'ont comprise que par l'exposition qu'il en a dciinée. Sovâ l'influence inévitable de cette association d'idées, 3s pens»! à M. Gomte chaque fois qu'ils rencontrent des baliitiiâes de penser qui ont quelque analogie avec la méthode scientifique décrite par cet auteur; et, par là, ils sont portés à s'imaginer qu'il a fait naître dans l'esprit des autres les conceptions qu'il a fait naître dans les leurs. De pareilles impressions, cependant, sont, dans la plupart-^des cas, sans fondement. Que M. Gomte ait donné une exposition générale de la doctrine et de la méthode scientifique, cela est vrai ; mais il n'est pas vrai que ceux qui admettent cette doctrine et qui suivent cette méthode soient les disciples de M. Gomte. Ni leurs procédés d'investigation, ni leurs vues concernant la connaissance humaine dans sa nature et dans ses limites, ne diffèrent d'une manière sensible de ce que ces procédés et ces vues étaient avant M. Comte. S'ils sont positivistes^ ils le sont comme l'ont toujours
POURQUOI JE MB SÉPARE D'aUG. COMTE. 00
été, (f une manière plus ou moins conséquente, tous les hommes de science; et, en les désignant par ce nom, ils n'en sont pas plus les disciples de M. Comte, que ne le seraient les savants qui ont vécu et qui sont morts avant cet auteur, si on leur donnait le même titre. M. Comte lui-même ne réclame nullement ce que quelques-uns de ses adhérents sont portés à réclamer pour lui implicitement : « Il y a sans doute, dit-il, beaucoup d'analogie entre ma philosophie positive et ce que les savants anglais entendent, depuis Newton surtout, par philosophie naturelle (voyez Avertissement). > Et, plus loin, il indique le t grand mouvement imprimé à l'esprit humain, il y a deux siècles, par Taction combinée des préceptes de Bacon, des conceptions de Descartes et des découvertes de Galilée, comme le moment où l'esprit de la philosophie positive a commencé à se prononcer dans le monde. » Par conséquent, les procédés généraux d'investigation et la manière d'interpréter les phénomènes, que M. Comte appelle philosophie positive^ sont regardés par lui-même
comme le résultat du travail de deux siècles; il reconnaît qu'à l'époque où il écrivait ils avaient déjà acquis un développement marqué, et il les regarde comme l'héritage de tous les hommes de science. •
. Ce que se proposait M. Comte, c'était de donner à la pensée et à la méthode philosophique une forme et une organisation plus parfaite, et de les appliquer à l'interprétation de ces classes de phénomènes qui n'avaient pas encore été étudiées d'une manière philosophique. C'était une conception pleine de grandeur, et tenter de la réaliser était une entreprise digne de sympathie et d'admiration. Cette conception avait été également celle de Bacon; lui aussi aspirait à une organisation des sciences; lui aussi était persuadé que « la physique est la mère de toutes les sciences » ; lui aussi était persuadé que les sciences ne peuvent avancer qu'à la condition d'être unies et combinées, et il avait vu en quoi consistent cette union et cette combinaison nécessaire; lui aussi avait compris que la philosophie morale et civile ne pourrait
POURQUOI JE ME SÉPARE d'AUG* COMTE. 101
croître et fleurir qu'en tant qu'elle aurait ses
racines dans la philosophie naturelle; et, par
là, il avait aussi entrevu l'idée d'une science
sociale naissant de la science physique. Mais
l'état des connaissances à son époque l'empêcha
d'aller au delà de cette conception générale; et,
en vérité, c'est une chose merveilleuse qu'il soit
allé jusque-là. Au lieu d'une conception obscure
et vague, M. Comte a présenté au monde une
conception claire et nettement définie. En réalî^
sant cette conception, il a montré une largeuc
de vue remarquable, une grande originalité, un
génie d'invention immense, et une puissance
de généralisation extraordinaire. Considéré en
lui-même, son système de philosophie positive,
vrai ou faux, est un monument aux proportions
gigantesques. Mais, après avoir accordé à
M. Comte la haute admiration qu'il mérite pour
sa conception, pour ses efforts à la réaliser,
et pour le talent qu'il a déployé dans cette
tentative, il reste une question à poser : A-t-il
réussi? Un penseur qui réorganise la méthode
scientifique et les connaissances de son siècle,
et qui fait accepter à ses successeurs la réorganisation qu'il a tentée, peut être, à juste titre, regardé comme chef d'école, et ceux-ci peuvent être regardés comme ses disciples.
Mais, parmi les successeurs, ceux qui acceptent cette méthode et ces connaissances du siècle, mais qui n'en acceptent pas la réorganisation, ije sont certainement pas ses disciples. Or, qu'est-il arrivé par rapport à M. Comte? Il en est, mais en petit uQmbre, qui ont adopté ses doctrines presque sans réserve; et ceuxlà peuvent être vraiment appelés ses disciples. 11 en est d'autres qui acceptent comme vrais un certain nombre de ces principes, mais qui rejettent le reste; ceux-là, s'ils sont ses disciples, ne le sont qu'en partie. Eftfift, it en est qui rejettent sa doctrine dans tout ce qu'elle a de particulier; et ces derniers doivent être considérés comme ses antagonistes. Tous les membres de cette classe sont précisément ce qu'ils auraient été, s'il n'avait pas écrit. Rejetant sa réorganisation des sciences, ils ont pris ces sciences telles qu'elles existaient
POURQUOr JE ME SÉPARE D'AUG. COMTE. lOS
avant lui, comme un héritage commun légué par le passé au présent. Et leur adhésion à cette doctrine scientifique ne les met nullement au nombre des disciples de M. Comte. C'est à cette classe qu'appartient la grande majorité des hommes de science. Et c'est à cette classe que j'appartiens moi-même.
Pour en venir maintenant à ce qui me touche personnellement dans la question, qu'il me soit permis de signaler d'abord ces grands principes généraux sur lesquels M. Comte est d'accord avec les penseurs qui l'ont précédé et sur lesquels je suis d'accord moi-même avec lui.
Toute connaissance vient de l'expérience:
voilà ce que soutient M. Comte, et c'est aussi ce que je soutiens; mais je le soutiens dans un sens plus large que lui, car non-seulement je pense que toutes les idées acquises par les individus, et par conséquent toutes les idées transmises par les générations passées dérivent de cette source, mais je pense aussi que les facultés elles-mêmes qui servent à l'acquisition de ces idées sont le produit des expériences accu-
mulées et organisées, transmises par les races antérieures (voyez Principes de Psychologie). Mais la doctrine que toute connaissance vient de Texpérience n'a pas été mise au jour par M. Comte : aussi ne la réclame-t-il pas comme sienne. Il dit lui-même que t tous les bons esprits répètent, depuis Bacon, qu'il n'y a de connaissances réelles que celles qui reposent sur des faits observés ». De plus, le caractère distinctif de l'école anglaise de psychologie est d'avoir étudié particulièrement cette doctrine et de l'avoir définitivement établie. Je ne sache pas que M. Comte, acceptant cette doctrine, ait fait quelque chose pour la rendre plus certaine ou pour lui donner plus de netteté. Dans le fait, cela lui était impossible, puisqu'il rejette cette partie de la science de l'esprit qui seule peut fournir les preuves de cette doctrine.
. C'est, en outre, la croyance de M. Comte que toute connaissance est relative et n'atteint que les phénomènes, et sur ce point je suis entièrement d'accord avec lui; mais personne n'oserait prétendre que la relativité de toute con-
POURQUOI JE ME SÉPARE d'AUG. COMTE. d05
naissance a été proclamée pour la première fois par M. Comte. Parmi ceux qui ont professé cette doctrine et qui lui sont restés plus ou moins fidèles, sir William Hamilton range Protagoras, Aristote, saint Augustin, Boëce, Ayerroês, Albert le Grand, Gerson, Léon l'Hébreu, Mélanchton, Scaliger, François Piccolomini, Giordano Bruno, Campanella, Bacon, Spinosa, Newton, Kant. Sir William Hamilton lui-même, dans sa Philosophie de r Inconditionnel, publiée pour la première fois en 1829, a donné une démonstration scientifique de cette croyance. Recevant cette doctrine de ses prédécesseurs, en commun avec les autres penseurs, M. Gomle n'a rien fait, à ma connaissance, pour son avancement. Et en réalité, il ne pouvait la faire avancer, puisque, comme nous l'avons déjà dit, il regarde comme impossible cette analyse de la pensée qui renferme les preuves de la relativité de toutes nos connaissances.
M. Comte ne veut pas que, dans l'explication des différentes classes de phénomènes, on ail recours à des entités métaphysiques que l'on
considère comme leurs causes, et c'est aussi mon opinion que l'emploi de semMables ei^ités distinctes^ bien que fort commode, sinon / nécessaire même pour les besoins de la pei|sée, est, au point de vue scientifique, tout à tait illégitime. Cette opinion n'est, en effet, qu'un corollaire de la précédente, et elle doit se maintenir ou tomber avec elle. Mais, comme la précédente, elle s'est maintenue pendant des siècles avec plus ou moins de consistance.
M. Comte lui-même cite l'expression favorite de Newton : t physique, garde-toi de la métaphysique! » Cette doctrine, pas plus que la précédente, n'a été établie par M. Comte sur un fondement plus solide. Il n'a fait que la reproduire. Faire plus lui était même impossible; car, sur ce point comme sur les autres, * son scepticisme touchant la psychologie subjective lui interdisait de prouver que ces entités métaphysiques sont de simples conceptions symboliques qui ne sont j pas susceptibles de vérification.
En dernier lieu, M. Comte croit à des lois
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nat^urelles invariables, à des rappoils constants et uniformes entre les phénomènes. Mais beaucoup d'autres avant lui y ont cru aussi. Acceptée même de ceux qui n'ont pas la prétention d'être des savantSj^ la proposition qu'il y a dans l'univers un ordre immuable a, dans le monde scientifique, conservé pendant des siècles l'autorité d'un principe ou d'un postulat, reconnue comme vraie par quelques-uns seulement en ce qui concerne les phénomènes du monde inorganique, mais reconnue par d'autres savants comme universelle. Recevant cette doctrine de ses devanciers, M. Comte l'a laissée ce qu'elle était en elle-même. Bien qu'il ait découvert de nouvelles lois, je ne pense pas que les savants admettent jamais qu'il les ait démontrées de manière à en rendre l'induction plus certaine; il ne les a pas non plus démontrées au moyen de la déduction, en prouvant, comme cela peut se faire facilement, que la constance et l'uniformité des rapports entre les phénomènes est un corollaire nécessaire de la persistance de la force.
Tels sont les principes qui servent de point de départ à M. Comte, — principes qu'on ne l)eut regarder comme appartenant en propre à sa philosophie. < Mais, dira-t-on, où est la nécessité de faire ces observations, puisque aucun lecteur instruit n'attribue à M. Comte la découverte de ces vérités ? » A cela je réponds que, bien qu'aucun disciple de M. Comte ne voulût, de propos délibéré, réclamer pour ce philosophe les vérités dont il s'agit, et qu'aucun adversaire appartenant au parti théologique, pour peu qu'il se soit familiarisé avec la science et la philosophie, ne regarde M. Comte comme le premier qui les ait exposées, cependant il existe une forte tendance à rapporter n'importe quelle doctrine à ceux qui l'ont exposée les derniers et avec un certain éclat, — tendance qui produit des impressions fausses même dans les esprits les plus éclairés. Nous avons sous la main la preuve de ce que j'avance. Dans le numéro de la Revue des deux mondes indiqué plus haut, on peut lire à la page 936 les mots suivants : « Toute religion, comme toute philosophie, a la
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prétention de donner une explication de l'univers; la philosophie qui s'appelle positive se distingue de toutes les philosophies et de toutes les religions en ce qu'elle a renoncé à cette ambition de l'esprit humain » ; et le reste du paragraphe est consacré à l'explication delà doctrine de la relativité de nos connaissances. Le paragraphe qui vient après commence ainsi :
« Tout imbu de ces idées, que nous exposons sans les discuter pour le moment, M. Spencer divise >, etc. Maintenant je demande si ces expressions et ces idées ne tendent pas à produire ou à fortifier l'impression erronée que je voudrais dissiper. Je ne suppose pas un moment que M. Laugel ait eu l'intention de dire que ces idées qu'il présente comme appartenant à la philosophie positive sont particulièrement les idées de M. Comte. Mais, bien que telle n'ait pas été probablement son intention, ses exprès-» sions font supposer le contraire. Dans l'esprit des disciples et des adversaires, les mots philosophie positive signifient philosophie de M, Comte, et être imbu des idées de la philo"-
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Sophie positive^ c'est avoir reçu ses idées de M. Comte. Après ce qui a été dit plus haut, je n'ai pas besoin de répéter que l'opinion que l'on a fait naître ainsi par inadvertance est une opinion fausse. M. Comte n'a fait qu'énoncer ces vérités générales, et les propositions par lesquelles il les énonce ne m'en ont pas donné une idée plus claire qu'auparavant. Si je suis redevable à quelqu'un en particulier de m'avoir rendu ces principes plus clairs, c'est à sir William Hamilton.
Des principes communs à M, Comte et à beaucoup de penseurs anciens et contemporains, passons maintenant aux principes distinctifs de son système. De même que je suis entièrement d'accord avec M. Comte sur ces doctrines fondamentales qui sont notre héritage commun, de même je suis entièrement en désaccord avec lui sur les principes qui fondent sa philosophie propre et qui en déterminent l'organisation. Pour prouver ce que j'avance, il suffira de comparer entre elles les propositions de M. Comte et celles que je leur oppose*
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