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Edouard Maynial, Casanova et son temps

Ce scandale, que l'illustre escroc ne prémédita point, ne saurait durer.

Songez que lorsqu'en 1820 Carlo Angiolini apporta à l'éditeur Brockhaus de Leipzig le manuscrit intitulé Histoire de ma vie Jusqu'à lan 1797, le double souhait d'une spéculation heureuse et d'une suftisante correction fit réduire exagérément un texte trop touffu ; l'édition allemande, purgée par G. de Schutz de maintes pages scabreuses ou diffamatoires, s'enrichit de contresens et d'inexactitudes qu'amplifia la fâcheuse traduction française de Jung et Aubert de Vitry. Sur quoi Brockhaus, enfin soucieux d'exactitude, confia à un certain Jean Laforgue,, professeur de français à Dresde, le soin de publier un texte acceptable ; or, ce Laforgue s'acquitta de sa tâche de façon à mériter l'exécration des érudits et des simples amateurs de documents authentiques : ce Laforgue, ignorant et benêt, expurgea une fois déplus et, pour mieux les défigurer, récrivit en grande partie les Mémoires ... Et voilà les sources empoisonnées où n'hésitèrent point à puiser avec le plus équitable et le plus désolant éclectisme tous les éditeurs qui vinrent ensuite.

Confrontez deux des principales éditions, celles de Garnier et de Rosez ; voyez comme elles s'accordent ; quand la première porte :

« Irène quilta Trieste au commencement du carême avec la troupe dont elle faisait partie ; je la retrouvai trois ans plus tard à Padoue, avec sa fille, devenue charmante, et avec laquelle je renouvelai connaissance de la façon la plus tendre.

la seconde affirme :

lOi VIES ET œUVRES D AUTREFOIS

Elle quitta Trieste avec toute la troupe vers le milieu du carême. Le lecteur la retrouvera cinq ans plus tard à Padoue lors de mes relations intimes avec sa fille... matre pulchra filia pulchrior.

Ou bien encore, il nous faut choisir entre ces versions relatives à Saint-Germain : « il y a six ou sept ans qu'il est mort à Schleswig » — « j'appris depuis que le célèbre charlatan était mort en Silésie »...

Avouez qu'on ne saurait se désintéresser plus manifestement de la chronologie, de la topologie, de toutes ces strictes disciplines par où s'avère le respect dû aux textes. Avouez que nous traitons ce sympathique Casanova avec quelque désinvolture, que nous ne manifestons à sa mémoire nulle honnêteté, qu'il serait en droit de se plaindre... Certes, Jacques Casanova, chevalier de Seingalt, n'a rien fait pour mériter le frivole abandon où nous laissons maintes œuvres illustres et maints grands écrivains.

Il est temps, il est urgent que ce scandale soit rayé de nos préoccupations ; les grands écrivains peuvent attendre ; Casanova ne mérite pas cette pieuse indifférence ; bientôt, prochainement, nous connaîtrons enfin le texte complet de ses Mémoires ; une édition définitive nous sera offerte, et ce sera la seule exacte, la seule correcte, et comme la première. L'homme de lettres à qui nous en serons redevables bénéficiera des travaux de nombreux devanciers ; car il y a des « casanovistes » en France, en Allemagne, en Italie ; il en est à Madrid et à Prague, à Copenhague et à Constantinople : la disgrâce dont est injustement frappée la mémoire littéraire de leur héros exalte leur zèle ; ils multiplient les plus ingénieuses enquêtes.

En France il y a M. le docteur Guède : nul n'a plus patiemment approfondi l'œuvre et la carrière fertile en incidents et en exploits variés de l'aventurier vénitien ; le docteur Guède a suivi Casanova pas à pas sur toutes les routes de l'Europe ; avec lui il s'est évadé des Plombs, et l'a contraint à confesser la relative facilité d'une opération trop célébrée ; il l'a accompagné à Barcelone où les archives de la citadelle n'ont point oublié les noms des prisonniers qu'énumèrent les A/e'mo/res ; aux Enfants-Trouvés à Paris, où certain acte de naissance témoigne que Casanova ne s'est point vanté mensongèrement d'une paternité clandestine ; dans les études des notaires parisiens, où l'on conserve maints actes, baux, contrats et inventaires propres à donner une idée assez précise de ses affaires privées... Très malheureusement, le docteur Guède écrit peu ; il est de ces collectionneurs qui jouissent jalousement de leur trésor et n'en font les honneurs qu'aux initiés ; un jour sans doute, il consentira de plus amples largesses ; et ce sera une mine précieuse ouverte à nos curiosités.

En Danemark, il y a M. Tage E. Bull, à qui rien n'échappe de ce qui peut intéresser un vrai casanoviste ; Tage E. Bull nous donnera, en collaboration avec le vénitien Aldo Rava, une bibliographie casanovienne; et ce sera un très gros livre, fruit d'un immense et difficile labeur. Un de ses compatriotes, le docteur L. Bobé, éclairera les relations de Casanova et de Saint-Germain: le Danemark se souvient encore de Saint-Germain et du fameux arcane ou eau de jeunesse, cette jouvence qui lit déraisonner Louis XV et Mme de Pompadour ; vous en doutiezvous ? « Toutes les pharmacies du Danemark en

vendent encore ; dans des quantités de plus en plus petites, il est vrai, car les jours sont loin où le landgrave de Hesse-Gassel payait à un médecin de Slesvig, le docteur Lossau, la somme de 1200 rixdalers (plus de 5,000 francs) par an, uniquement pour préparer les médicaments de Saint-Germain. »

Dès maintenant nous pouvons rendre justice aux œuvres essentielles de F. W. Barthold (GescAzc^/lichen Personlichkeilen in J. Casanova's Memorien), Armand Baschet [Preuves curieuses de Vautheniicilé des Mémoires de Casanova)^ et Alessandro d'Ancona [Aventurière del secolo XVIII) : il faudrait citer encore les noms de Symons en Angleterre, de Brockhaus et Ottmann en Allemagne, de Charles Henry, Octave Uzanne, Malher, Philippe Monnier en France, de Rinaldo Fulin, Bazzoni, Lanza, AdemoUo, Ettore Mola, Malfatti, Belgrano, Masi Bargellini, Carletta, Corrado Ricci, Frati, Dolcetti, etc., etc., en Italie; et l'on renonce à dénombrer les fiches accumulées au cours d'un demi-siècle dans V Intermédiaire des chercheurs, les articles, les notes et notules qui s'envolent quotidiennement des bibliothèques et archives d'Europe, les curiosités qui partout rivalisent et s'entr'aident et s'élancent sur toutes les pistes où le moindre indice signale un souvenir probable de Casanova.

Ainsi Casanova, le vrai Casanova nous sera prochainement révélé ; on peut se demander si cette révélation constituera un événement littéraire ; on se

le demande sans oser l'espérer ; il est bien vrai que Jean Laforgue écrivait platement, et qu'il élimina du texte des Mémoires les hardiesses de langage et les tournures par où se rehausse le relief d'un style ; il est certain que Jean Laforgue travailla avec un zèle constant et un indéniable succès à rendre insipide la langue de Casanova ; ce vandalisme dûment constaté, rien ne prouve que le dommage ait été grave. Casanova, parmi tant de titres qu'il revendiqua tour à tour, affectionna celui d'homme de lettres ; il n'en était guère, en ces temps reculés, qu'il fût plus aisé d'usurper. Nous sommes toutefois bien obligés de croire que sa faconde dépassait infiniment sa verve d'écrivain ; ses dupes innombrables — toutes n'étaient point sottes — témoignent de son charme, et de cette séduction qui accompagnait le chatoiement de son insidieuse parole ; il fat, en un siècle de causeurs, un étourdissant compagnon ; si quelques-unes de ses pages échappèrent, ainsi qu'il semble probable, au tripatouillage de ses collaborateurs imprévus, on hésitera à lui attribuer un rang parmi les littérateurs de son temps ; du moins ce rang serat-il modeste ; entre tant de conteurs son originalité paraît douteuse ; et si ses Mémoires sont comparables, pour la diversité des situations, le mouvement, le romanesque des aventures à tels exemples fameux du roman picaresque, on n'ira point prétendre que le style en soit supérieur ou même égal à celui de Lesage.

N'allez point croire toutefois que la laborieuse résurrection des authentiques Mémoires ait été entreprise pour le plaisir de deux ou trois douzaines de dilettantes, et je ne sais quel public de lecteurs hon-

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teux : « 11 y a des œuvres, comme des hommes, écrit fort justement M. Edouard Maynial, qui sont audessus de leur réputation. Ce sont leurs lecteurs qui ont fait tort aux unes, comme aux autres les mauvaises relations. Celles de Casanova étaient de la pire espèce, et longtemps ses lecteurs n'ont guère mieux valu, » Collégiens précoces à l'imagination excitable, vieillards préoccupés de séniles galanterieSj ce n'est point pour vous satisfaire que d'honnêtes érudits se vouèrent aux plus ingrates recherches, qu'une petite armée d'enquêteurs explora durant un demi-siècle les archives de l'Europe, que fut enfin accomphe la fastidieuse besogne d'où surgira savamment commentée, exacte, garantie, l'édition modèle, l'édition-étalon, immuable, définitive !

Et je n'ignore point que toutes ces enquêtes, et ces besognes et ces labeurs ne parurent point si ingrats ni si fastidieux à tous ces chercheurs ; le plaisir de la plus mince découverte récompense magnifiquement une âme d'érudit ; d'ailleurs l'érudition a pour ainsi dire sa fin en soi-même ; il convient de la ranger parmi ces activités heureuses de se dépenser, et qui n'ambitionnent presque rien au delà du bénélîce d'un salutaire exercice ; si bien qu'elle demeure fréquemment indifférente à l'objet même de ses recherches et ne s'en préoccupe guère plus que d'un prétexte ; merveilleuse indiflerence, la première des vertus professionnelles qu'une discipline vraiment scientihque enseigne aux jeunes savants: elle est la cause déterminante des plus héroïques et parfois des plus singulières abnégations: et par exemple, si le culte n'en était efficacement entretenu et prêché, verrait-

on dans nos Universités, ouvertes aux collaborations féminines, de vraies jeunes filles se charger parfois des plus scabreuses missions ? Demandez à une philologue si les pires audaces d'un scribe moyennâgeux l'inquiètent ou seulement l'émeuvent... Heureux les érudits qui s'avisèrent de contrôler les récits de Casanova ! Nul sujet plus vaste sans jamais atteindre à la grandeur ; son ampleur est faite de la multiplicité des infimes problèmes qu'il propose à nos sagacités patientes ; petits problèmes, petites énigmes, gros mensonges sans portée qu'il s'agit de démasquer, vantardises, cryptographie malicieuse que l'on devra transpercer d'une lumière implacable et vengeresse ; joli désordre où hommes et choses perdent leurs proportions et se mêlent au mépris de toutes les lois d'une juste perspective ; on dirait d'un puzzle prodigieux, un peu puéril, et tout de même fort sérieux, puisque d'innombrables parcelles de vérité historique habitent ce brillant chaos... Ordonner ce puzzle, un coin minuscule de ce puzzle, quel triomphe pour un érudit ! Certes, nous aurions tort de plaindre les « casanovistes ». Et telle est la complexité du jeu auquel ils se plaisent que la seule volupté d'en vaincre les difficultés sufiit à expliquer leur application et leur zèle quasiment fanatique ; n'allez point subtilement leur prêter d'autres desseins, je ne sais quelles curiosités, je ne sais quelle passion secrète ; il nous plairait, il n'est point improbable que Casanova doive à de bonnes âmes candides tant de soins par où survivra le récit de ses noirceurs, la complaisante peinture de ses vices et de son infamie.

En somme, nous comprenons très bien cette débauche d'enquêtes micrographiques ; le zèle des casanovistes ne nous scandaliserait pas, même s'il nous paraissait utile ou superflu à la façon d'un sport; le sport est sans doute le moins critiquable des luxes... Mais les casanovistes ne l'entendent point ainsi ; l'admirable est qu'ils entendent faire œuvre utile, et qu'ils nous contraignent à envisager très sérieusement jusqu'aux plus frivoles en apparence de leurs démarches et de leurs écrits.

Et voici un argument dont se serait fort bien passé leur cause, mais qu'ils invoquent avec une conviction croissante : les aventures de Casanova ne sont point toutes imaginaires ; on s'en doutait, mais on ne soupçonnait point que la part de la réalité et des souvenirs vécus fût aussi grande en cette épopée du charlatanisme, et de la crapuleuse intrigue. Casanova a vraiment rencontré la plupart des personnages qu'il portraicture ; il a visité les villes et les pays qu'il dépeint, constaté les mœurs qu'il décrit. Il est une manière d'historiographe capricieux, mais fréquemment véridique, des événements auxquels il assista : son œuvre mérite le titre qu'il lui donna ; il est un mémorialiste à peine plus suspect que tant d'autres dont nous invoquons couramment le témoisrnaofe. Casanova devient Pauxiliaire inévitable de nos plus graves historiens ; et si vous me demandiez une preuve de cette soudaine dignité où se hausse l'homme des Plombs, je vous citerais ces lignes que signa naguère M. Morel Fatio : « Qu'on ne s'étonne

pas de nous voir invoquer ici le témoignage de cet auteur décrié. Plusieurs travaux récents ont démontré la parfaite exactitude des renseignements de Casanova sur les choses d'Italie et de France. Nous avons constaté qu'il n'était pas moins bien informé des choses d'Espagne, de celles, bien entendu, qui étaient de sa compétence. »

La compétence de Casanova va plus loin qu'on ne l'eût supposé... Félicitons de cette découverte les casanovistes qui tout de même en tireront, aux yeux du public, un surcroit de considération. Quelque lustre en rejaillira sur la mémoire du chevalier de Seingalt; assez habile pour mettre la postérité dans l'impossibilité de nuire à sa réputation, avait-il prévu que nos scrupules accorderaient à ses Mémoires une utilité, et parfois comme une excuse honorable ? Il était peu soucieux d'honneur; n'allons point l'accabler d'une vaine louange, mais servons-nous de ses écrits ; souffrons que nos historiens les consultent avec une prudence avertie; Casanova est un témoin qu'il ne faut point toujours ni d'abord récuser ; il ne sera jamais un témoin de moralité... Rééditons ses Mémoires ; ils prendront rang parmi les innombrables documents d'où nous extrayons une connaissance approximative du passé ; ils sont à demi historiques ; leur venin en semblera désormais comme stérilisé ; déjà s'évapore ce parfum de scandale qui longtemps parut faire leur prix ; seuls quelques moralistes, psychologues moroses, quelques artistes misanthropes en retrouveront Tarome évanescent... Casanova connaîtra la paix majestueuse de l'édition définitive.

Né en 1768 d'une famille de « haute finance », le baron François- Auguste de Frénilly fut toute sa vie un « aristocrate féroce » ; Louis XVIII, toujours spirituel, l'appelait M, de Frénésie. Ce frénétique aristocrate était riche, il le fut toute sa vie. Il sut avec le même bonheur sauvegarder l'intransigeance de ses « principes » et l'intégrité de son patrimoine : la Révolution, l'Empire bouleversent la France et l'Europe : en 1815 le baron de Frénilly est aussi riche, il n'est pas moins aristocrate qu'en 1789. Il n'est point de ceux qui risquent dans les conflits des hommes leur opinion ou leurs capitaux ; en présence des événements les plus graves, un Frénilly s'abstient : à peine le voit-on un instant enrôlé dans le bataillon royaliste de la garde nationale des Filles Saint-Thomas : il assiste à la journée du 10 août en défenseur du château ; il s'échappe de la bagarre le

1. Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France (1768-1828), publiés avec introduction et notes par Authub Ghuqlet.

LES MEMOIRES DE FRENI'LLY 113

plus aisément du monde; il traversera sain et sauf toutes les bagarres...

Il n'émigre point, vit assez commodément dans ses terres, à Paris où les autorités révolutionnaires l'inquiètent peu. Ni sollicitations, ni sommations ne feront qu'il se compromette ; une fois, il fut sur le point de songer à jouer un rôle : c'était sous le Directoire, qu'il haïssait; Frénilly et son ami Terray, las de leur oisiveté, eussent accepté d'entrer dans la diplomatie, si on leur eût offert un poste honorable.

Quarante ans plus tard Frénilly ne songe point sans terreur à cet instant de faiblesse : « Dieu sait où un premier pas m'aurait mené ! » Dieu aidant, Frénilly demeura oisif : à un dîner chez Staël, il rencontre Bourgoing, qui lui offre le titre d'attaché à l'ambassade d'Allemagne ; Frénilly, jugeant « ce début trop mince », refuse... Frénilly, oisif, gère sa fortune, se marie sous le Consulat, et sous l'Empire élève ses enfants : « Il existe, écrit-il, un métier commun à tous les états, et dont aucun ne dispense, c'est celui de propriétaire : il faut savoir administrer, accroître et défendre son bien, l'étudier, le connaître, et si le ciel m'a départi un talent, c'est celui-là, que j'ai poussé jusqu'à la minutie. » Vers la fin de l'Empire le potager de Frénilly est le plus beau de France, ses plantations sont admirées des agronomes... Frénilly n*a servi ni un régime, ni un parti; cet aristocrate, en qui survivent de solides instincts bourgeois, est riche ; il juge du haut de sa fortune et de son immuable intransigeance les déboires et les palinodies de ses conte uiporains.

En i8i/i, Frénilly endosse l'habit de garde national, qu'il avait quitté le 10 août 1792 ; il court au-

devant du comte d'Artois. Il passe en Angleterre durant les Cent jours, rentre en France après Waterloo ; il écrivaille ; il ne néglige ni ses placements ni ses cultures ; il multiplie ses plantations ; son potager prospère ; ses revenus ne diminuent point... Les ultras le font élire député en 1821, l'introduisent en 1824 au Conseil d'État ; il est en 1827 de la fournée des soixante-seize pairs.

Il émigré au lendemain de la Révolution de 1830 ; cet exil volontaire fut l'unique faute de sa vie : il l'expie cruellement ; il erre en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Autriche, sans pouvoir secouer un long ennui ; il aime mieux « radoter que végéter » ; il écrit ses souvenirs qu'il mène jusqu'en 1827.

Frénilly pendant la plus grande partie de sa vie n'a pas d'histoire. J'ose dire que là est son essentiel mérite à nos yeux ; son abstention lui confère une espèce d'originalité.

Il y eut entre 1789 et 1815, une France qui ne fit point la guerre, qui ne prit aucune part aux émeutes ni aux tumultes populaires, qui n'intrigua, ni ne complota, qui se désintéressa de la diplomatie, de la politique, de l'administration, une France passive, spectatrice quasi-muette sinon indifférente de la plus prodigieuse aventure... Nous oublions communément cette France-là, séduits par l'autre, agissante et guerrière, audacieuse, violente, éloquente. Frénilly fut de cette France qui vécut à l'écart des discordes civiles... mais non point d'une

vie humiliée ou morose ; Frénilly appartient à un groupe social qui se divertit, voyage, jouit de ses châteaux en province, de ses hôtels à Paris, ne cesse de vaquer à ses intérêts, à ses plaisirs avec la plus surprenante liberté d'allures. Du Rhin aux Pyrénées, des Alpes à l'Océan, Frénilly court les routes : à peine la Terreur l'arrête-t-elle un instant ; il a des terres à surveiller, des amis à visiter ; il se souvient de bals innombrables ; il évoque l'existence brillante et facile d'une classe sociale que les historiens n'ont point accoutumé de nous faire connaître ; il l'évoque avec une extraordinaire abondance de détails précis. Cette précision, cette abondance sont pour nous d'un grand prix. Comment toutefois n'avouer point quelque perplexité ? Frénilly écrit ses souvenirs de de 1837 à 1848, au hasard de ses étapes d'exil, à Rome, à Bologne, à Trieste, à Ischl, à Innsbruck, à Gratz « pour tuer le temps » ; il ne consacrera à son récit que ses « heures de lassitude », ses « mauvaises heures », « et, par exemple, je le commence aujourd'hui 24 février 1837, à Rome, parce qu'il pleut, parce que je n'ai ni la force de ne rien faire, ni le courage de rentrer pour un jour dans cette carrière des parlements qui veut de la suite et de la méditation » ; il n'a point, assure-t-il, d'annales sous la main ; il se trompe sur la date des faits les plus connus. Pourtant Frénilly, à quarante ans d'intervalle, reconstitue avec minutie l'itinéraire de ses excursions de jeunesse ; il n'omet ni un « raoùt » ni une partie de campagne ; il énumère les noms de tous ceux ou de toutes celles qu'il y rencontra ; il crayonne d'innombrables portraits ; il n'oublie ni un tic, ni un détail de toilette ; il sait le nom, la figure des laquais,

le nombre des carrosses, et jusqu'à la robe des chevaux... Gela ne laisse pas que d'être inquiétant, et l'on eût aimé pénétrer le secret d'une aussi surprenante mémoire : pourquoi M. Arthur Chuquet, qui illustra de notes savantes et spirituelles le texte de Frénilly, n'a-t-il point tenté d'élucider ce petit problème ?

Et sans doute Frénilly ne s'appesantit point sur ses souvenirs d'enfance : adolescent, il entend que nous n'ignorions rien de ses études, de ses goûts, de ses amitiés : le voici à Reims, où deux années il étudie le droit en compagnie d'un abbé ignorant et fantasque ; il voyage, découvre la Normandie, le Rhin, la Hollande, l'Angleterre ; séjourne-t-il à Paris, trois fois par semaine il est admis au cercle intime de d'Alembert ; il rencontre Gondorcet, « grand homme bellâtre, engoncé, sentencieux, doctrinaire, académique en tout et transpirant l'orgueil partons les pores, haineux, jaloux, ambitieux... », l'abbé Maury, dont il admire Y « exubérance de santé, de muscles et de poumons », l'abbé Dellile, « fluet, exigu, cacochyme, léger comme la plume, tout nerfs et imagination, mais aplati par ce colosse de Maury », Marmontel, « papillon émérite, devenu vieux et pesant, qui dormait sur trente mille livres de rente amassées en petits contes moraux, en petits opéras-comiques ot en petits articles du Mercure », l'abbé Morellet, « bénéficier, prêtre sans croire en Dieu, et pensionné par l'Eglise pour la détruire, garçon philosophe quand Voltaire l'appelait l'abbé Mords-les, et passé maître dans les dîners du baron d'Holbach... »

Condorcet, Maury, Delille, Marmontel, Morellet... Frénilly les oublie tous auprès de la petite Renaud, de l'Opéra italien, « petite sylphide pétillante d'esprit, de grâce et de gentillesse, qui... eût peut-être avancé beaucoup mon éducation si les chevaux de poste ne fussent venus fort à propos nous enlever ». Les chevaux de poste enlèvent Frénilly et son abbé : l'abbé et Frénilly explorent méthodiquement la Suisse ; les Souvenirs ne nous font grâce ni d'un relais, ni d'une auberge : désormais le flux des anecdotes coule intarissable, mais non point monotone.

Abondance, précision, variété, variété pittoresque : Frénilly exècre les « garçons philosophes », la philosophie, l'abstraction ; il excelle à observer les mœurs dans leurs manifestations concrètes et à saisir le sens de leur évolution ; comment ne distinguerait-il pas que dès 1787 « tout dégringolait » ?

Tout dégringolait : abbés et prélats arboraient l'habit court, brun ou violet; présidents, magistrats, se montraient en frac et en catogan; la perruque, favorable aux distinctions sociales, était abandonnée de tous ; les femmes proscrivaient les paniers, remplacés par les jupes serrées et les « pierrots » ; « en panier la coquette la plus légère avait l'air d'une matrone; en pierrot, la plus sévère matrone eut l'air d'une linotte ». Une transformation du costume décèle de nouvelles tendances d'esprit et de caractère.

« Cependant, notre abjuration n'était pas complète, nous portions encore les bas de soie blancs, les souliers

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à boucle, et la poudre... Nos fracs aussi conservaient quelque nuance de parure; ils étaient de très beau drap rayé en soie, et on les relevait par une garniture de boutons très brillants et très chers...

« Mais le négligé complet prenait pas à pas le dessus.

« Quand la botte eut passé le seuil d'un salon, la victoire fut consommée : j'ai fait moi-même cette folie d'aller l'après dîner à cheval au Bois de Boulogne en culotte de nankin, bas de soie et escarpins, et de revenir chez moi passeï- de petites bottes à revers jaunes, pour souper en ville. Celait le suprême de l'impertinence et la quintessence du bon ton... »

Puissance de la mode qui s'impose aux plus forcenés aristocrates, et souvent trahit la contagion des idées :

«... La Révolution était fort à l'aise dans les salons, en force dans les uns, en minorité dans les autres, mais pourtant honorablement reçue, parce qu'au lieu d'y entrer en sabots comme elle l'eût fait en province, elle entrait en escarpins, frisée, et portant les noms qui trouvent toujours les portes ouvertes... 11 y a beaucoup de nuances et de dégradations, beaucoup de blanc d'argent devenu gris-perle, beaucoup de couleur de rose qiii tirait insensiblement sur le rouge, et déjà c'était chose peu commune de rencontrer à Pa.is ces couleurs primitives, nettes et tranchées, que l'isolement conservait intactes en province... »

La province ignore le jacobinisme « habillé d'airs de cour » ; Frénilly s'y attarde : à Beaucaire, la foire le retient; il visite Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux; il se fixe à Poitiers; à Poitiers Frénilly danse beaucoup, et sans doute s'initie — car il est tout le contraire d'un esprit frivole — à l'administration des vastes propriétés; nous sommes en 1789, en 1790... Aristocrate forcené, Frénilly s'inquiète

peu des événements publics : le moyen toutefois d'ignorer la Révolution, qui soulève jusqu'au fond des provinces l'épouvante et l'enthousiasme ! Frénilly accourt à Paris pour ne point manquer le spectacle de la fête de la Fédération, Sa mère donne des dîners; elle hérite de son oncle Saiat-Waast trente mille livres de rente et l'hôtel de Jonzac, qui est une somptueuse merveille : Mme de Frénilly répare, agrandit l'hôtel de Jonzac ; elle donne des bals ; sa fille a vingt ans : « Une grande fortune, un grand mérite, de la beauté, de l'esprit, des talents ne suffisent pas pour aplanir les chemins; il faut que ces capitaux soient placés pour qu'ils rapportent, c'està-dire qu'ils se trouvent en évidence, à la hauteur, au rang, au niveau qui leur conviennent pour être vus, pour être appréciés et recherchés »... Nous sommes en 1792 : l'heureux temps ! la joyeuse époque I Depuis longtemps l'hiver n'avait pas été si brillant; chez sa mère, Frénilly rencontre « de la bonne et loyale aristocratie financière encore saintement murée de ses vieilles mœurs »; ailleurs, il se frotte aux beaux esprits royalistes ; sur tous et sur toutes son invraisemblable mémoire a retenu des anecdotes touchantes, piquantes, et les légendes et les médisances qui couraient les salons...

L'heureux temps : « Nous dansions, nous jouions la comédie, nous faisions des orgies de campagne : jamais on n'avait été plus en train de s'amuser. » Ce n'était point insouciance ou ignorance du péril prochain : « Nous voyions clair, nous étions sur nos gardes et préparés à tout; mais le sentiment qui nous remplissait tous, c'était une pleine confiance, une impatience extrême d'en finir avec la canaille par un

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coup décisif, un vif désir qu'elle le provoquât, et une entière certitude de la victoire. » La canaille fit le 10 août : Frénilly vit le roi se réfugier à l'Assemblée :

« Le douloureux cortège se mit en marche; il descendit en silence le grand escalier de FHorloge, bordé de vieilles moustaches suisses qui ruisselaient de larmes. Le roi et la reine marchaient les premiers, Mme Elisabeth suivait entre les deux enfants... Viennent ensuite une cinquantaine de personnes de leur service. Nos deux compagnies enveloppaient le groupe... Nous restâmes au pied de l'escalier qui descendait de la terrasse. Nous n'y étions pas depuis un quart d'heure que nous vîmes avancer le long de la terrasse des sans-culottes armés de piques que surmontaient des espèces de casques rouges et noirs. A mesure qu'ils approchaient, nous reconnûmes cinq têtes que ces cannibales venaient d'abattre dans la cour des Feuillants... »

De tels tableaux sont rares dans les Souvenirs de P'rénilly : la Terreur lui fut clémente : voyages et villégiatures; si la Révolution compromet un instant la fortune de ce prudent millionnaire, elle ne le ruine pas : en 179Zi, une sorte de famine sévit dans Paris 5 Frénilly a « du bon vin dans sa cave »... Je crains que nos révolutionnaires n'aient été calomniés. Frénilly boit son vin, Frénilly spécule, amasse « des magasins de sucre », et s'il y perd quelque vingt mille francs, nous ne déplorerons pas plus que lui une aussi négligeable catastrophe : Frénilly a le bon goût de n'y point insister ; il préfère nous entretenir, le plus aimablement du monde, de l'Abbé, que Mme de Frénilly tenait de « ce malheureux Hérault de Séchelles : l'Abbé était un petit chien de Poméranie, noir comme du jais, à l'exception d'un petit rabat blanc... »

En 1795, en 1796, Frénilly « étend le cercle de ses relations « ; il est d'une petite Académie de chansons qui s'assemble chez son ami Vindé :

C'est là qu'en un discret asile D'abeilles un modeste essaim A bâti sa ruche tranquille, Non loin des roses d'un jardin.

Deux fois le mois dans un parterre Chacune, ayant bien butiné.

Porte à la ruche hospitalière Tout le miel qu'elle a moissonné.

En 1797, Frénilly a une pièce reçue aux Français, qui n'est point jouée ; il écrit un vaudeville, les Trois tantes qui est joué et sifflé : galamment Frénilly s'enrôle parmi les siffleurs. La même année il marie sa sœur... Au reste, le Paris du Directoire n'est point mélancolique; Mme de Frénilly donne plus que jamais des dîners; tous les samedis, elle réunit de vieux amis ruinés, « et comme chacun mangeait pour quelques jours, elle appelait ce samedi sonjoiir d'ogres. »

En 1799... ah ! « Paris fut fort brillant dans cet hiver de 1799 » ; le « cercle des relations » de Frénilly est extrêmement étendu si l'on en juge par les noms qu'il cite. Les modes sont pittoresques, modes masculines qui « touchent au beau idéal du ridicule », modes féminines, que l'on met en chansons :

Grâce à la mode On n'a rien d' caché, On n'a rien d' caché, c'est plus commode, On n'a rien d' caché, J'en suis fâché.

122 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS

Frénilly séjourne fréquemment au château du Marais où « la vie est... douce, intime, brillante et bruyante », où Y « on fait une chère excellente... »; les « assises» du Marais prennent finie l""" octobre; de là on va à Champlâtreux, de Champlâtreux à Sannois, chez Mme d'Houdetot, de Sannois à Méry, chez Christian de Lamoignon... « cette société était une volée de pigeons qui, plus ou moins nombreuse, se retrouvait toujours ».

Frénilly qui censure rétrospectivement les consuls, le premier consul, l'empereur, l'entourage de l'empereur, Frénilly échappe aux persécutions politiques : Frénilly s'abstient; il n'en pense pas moins; il réalise l'incroyable : il est libre — Frénilly est heureux, — Son abstention, sa prudence, son bonheur finissent par exiter l'attention sympathique de l'Académie; il faillit en être (du moins l'affirmet-il) ; une malencontreuse brochure qu'il publia en 1814 l'empêcha d'être élu... Sous la Restauration^ Frénilly joue un instant un rôle public : il multiplie sur cette époque les anecdotes; il est jusqu'au bout de ses Souvenirs, précis, abondant, violent, spirituel ; son livre est un répertoire d'où bien peu de contemporains sont absents; mais encore que nous ne dédaignions pas sur la France de Louis XVIII et de Charles X le témoignage d'un « ultra », c'est sans doute la première partie des Souvenirs qui nous offre le plus de nouveauté : voici une France que l'on né-

glige de découvrir, une France qui ignore presque les crises révolutionnaires et guerrières, une France heureuse, voici toute une classe sociale avisée, privilégiée, égoïste — qui ne l'est point ? — Lisez les Souvenirs du baron de Frénilly.

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