‹ Classiques et romantiquesChapitre 15 sur 27 · PAUL-LOUIS COURIER ET L AMOUR DU GREC · texte numérisé non relu

PAUL-LOUIS COURIER ET L AMOUR DU GREC

gens d'honneur, qu'il entreprend dans les bibliothèques et les musées d'étranges manigances, qu'il néglige les injonctions de la morale élémentaire et du strict devoir, qu'il vole presque, et qu'il déserte.

C'est une histoire touchante, puisqu'enfin nous n'avons point encore abjuré tout à fait la dévotion du grec, puisque les Muses helléniques nous sont chères et n'ont point perdu le privilège de couvrir leurs disciples d'une sorte de protection sacrée. Certes, nous sommes touchés, nous sommes émus, nous admirons cette fidélité à l'idéal antique, ce dévouement à la beauté, cette foi en l'éternel prestige de Pallas- Athéné. Nous sommes parfois, comment dirai-je ? surpris, un peu déconcertés devant les conséquences de ce culte intransigeant et exclusif, et l'espèce de bouffonnerie où aboutit le désaccord trop flagrant de ce passé et de ce présent, le contraste de cette sérénité morte et des fièvres d'un siècle tumultueux.

Vingt années durant, Paul-Louis-Gourier promène à travers l'Europe ses caissons et ses canons sans jamais oublier le rêve le plus innocent; il est né pour traduire Longus ; parmi le fracas des batailles, il ne cesse de prêter l'oreille au pipeau de l'idylle antique ; tant de vie qui bouillonne autour de lui ne saurait le distraire de cette bergerie gracieuse et si lointaine ; il est né pour restituer à la France un petit roman grec; ne lui demandez point de s'émouvoir aux grands espoirs de l'humanité, aux chutes des royaumes et des républiques : l'élégance un peu mièvre et si menue d'une pastorale de basse époque fait toute sa préoccupation ; ses héros, en un temps qui connut les Conventionnels, et tant de grands vainqueurs, Napoléon, Chateaubriand, ses héros se

nomment Daphnis et Dorcon, et les xVIéthymniens retiennent son intérêt bien plus que nos Provençaux, nos Gascons ou nos Parisiens.

Dès l'école, il a trouvé sa voie, qu'il s'empresse (railleurs de ne point suivre ; à Châlons, en 1792, rlève-officier, il s'esquive, et fuit les cours de tactique... pour l'amour du grec. Valmyest de moindre importance que la prosopopée d'un sophiste. Pourquoi, pourquoi, distrait, peu mondain, quasi-timide, incapable d'exactitude, de discipline, d'élan, pourquoi, indolent et rieur, et sans force de caractère, pourquoi, désireux de silence, de voluptés confinées, bénédictin fantaisiste, exégète Ccipricieux, consentil à rejoindre la garnison de Thionville? Il y consent; dès lors commence cette invraisemblable carrière qui est un perpétuel défi aux lois militaires, étonnante partie de quatre coins, où Paul-Louis Courier semble n'avoir d'autre but que d'éviter les occasions de combattre et la rencontre de ses chefs.

Sous-lieutenant à Thionville, en 1793, il fait du grec. Capitaine, il déserte devant Mayence ; il déserte, et comme l'indulgence des révolutionnaires est grande , on l'envoie inspecter les forges de F Ariège et du Tarn. Que croyez-vous qu'il inspecte ? il traduit le Pro Ligario\ et il rêve de Longus...

A Toulouse, il s'abandonne à de moins platoniques fredaines ; sa vie cesse d'être édifiante. Ah ! c'est en grec qu'il rédige le budget de ses dépenses secrètes ; un de ses amis nous révèle le rapide développement d'une comptabilité où l'amour ne nuit point à l'érudition : « J'eus occasion de remarquer que son livre-journal s'était enrichi à cette épo-

PAUL-T,OUIS COURIER ET L AMOUR DU GREC ISl

que de plusieurs articles en langue d'Homère. » A Rome, il découvre la science des inscriptions, et s'en fait un roman ; à peine se souvient-il qu'il est soldat, 11 ne s'en souvient plus du tout, lorsqu'on ne sait quelle escapade le ramène à Paris vers 1800 ; la maréchaussée elle-même l'oublie, et ne reconnaît point l'homme de lettres qu'il est devenu ; il en profite pour regagner sa chère Touraine, où il fignole des gloses minutieuses, assis sur un tonneau^ entouré de « vendangeuses un peu crottées », et qui sout ses « bacchantes ». Deux ans il échappe au service actif: rappelé à Strasbourg, sa manie s'exaspère : il y devient l'émule de redoutés philologues, et manifeste enfin une science pénétrante d'autodidacte, que Schweighauser accueille de douteuses louanges et de pesantes épigrammes.

Et ce sera ainsi toujours ; ses missions militaires à travers l'Italie sont des promenades archéologiques ; il est nonchalant, et voyage à petites journées. Chargé de surveiller un ravitaillement par mer, il s'enfuit sans aucune élégance, et sans chagrin abandonne aux Anglais une cargaison de canons. Il est brave par boutades, et fort prudent à Pordinaire. Enfin le soulèvement des Galabres stimule son audace sommeillante; il risque sa vie, il ne la risque point inutilement, ce qui serait encore la plus sûre manière d'affirmer de la vaillance. Il rechigne devant les embuscades et regimbe devant les pièges des routes calabraises.

Un instant les spectacles variés d'une insurrection le distraient de ses livres ; il découvre la vie, avoue un commencement d'enthousiasme, des projets de récits colorés, dramatiques... Hélas ! créer lui demeure

interdit : sa force ne va qu'à enclore quelques souvenirs en de brefs tableaux qui n'excèdent point les proportions de lettres familières ; il compose laborieusement de jolies lettres, il en garde copie, et raïfine, et renchérit, et perfectionne les précieux brouillons ; le style l'hypnotise, et s'il ambitionne — l'espace d'un matin — de glorifier l'expédition (l'Egypte, c'est qu'il escompte la facilité de développements à la Salluste. La vie et la vérité ne comptent guère à ses yeux, et beaucoup moins qu'un idéal (le rhétorique élégant et glacé; il est un ciseleur de menues phrases, et n'est que cela ; il n'est qu'un homme de lettres, insincère et livresque... il se venge de sa sécheresse, de ses insuccès, de son impuissance, en daubant sur son temps, ses compatriotes, en exaltant nos ennemis les Anglais ; il écrit lestement des pages cruelles, et se plaît aux petits jeux d'une ironie féroce.

On pille fort cians la ville, et l'on massacre un peu. Je pillerais aussi, parbleu, sije savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là, mais sans aucun espoir... Nous sommes dans une maison pillée : deux cadavres nus à la porte, sur l'escalier je ne sais quoi ressemblant à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée, à ce qu'elle dit, qui crie, mais qui n'en mourra pas, voilà le cabinet du général Reynier ; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un morceau de pain. Que mangerons-nous? Cette idée me trouble...

Tel récit de nos défaites est si brutal qu'on y croirait discerner quelque honteuse rancune qu'il nous aurait vouée. Au reste au sortir d'une cruelle débâcle un seul événement lui semble notable :

PAUL-LOUl?; COURIER ET L AMOUR DU GREC 183

V^oiis croirez aisément, Monsieur, qu'avec de pareilles distractions, je n'ai eu garde de penser à l'antiquité. S'il s'est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, ne visenda quidem pulavi. J'avais sauvé du naufrage de mes pauvres nippes un petit volume dont je lisais tous les jours quelques pages. Je l'appelais mon bréviaire. C'était une Iliade de Turnèbe que peutêtre vous avez vue dans les mains de l'abbé Barthélemi ; car cet exemplaire me venait de lui [qiiam dispari domino !), et je sais qu'il avait coutume de le porter dans ses promenades. Pour moi, je le portais partout, afin de n'être jamais seul. Mais l'autre jour, je ne sais pourquoi, je le confiai avec ma valise à un soldat qui me conduisait un cheval de main. Cet homme fut tué et dépouillé. J'ai perdu huit chevaux tués ou pris, mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent, mes domestiques. Je ne regrette que mon Homère, et pour le ravoir je donnerais la chemise qui me reste. C'était toute ma société, ma consolation, mon unique entretien dans les haltes et les veilles...

Ah ! voilà qui serait héroïque — admirez ici l'effet de la sincérité — si par ailleurs l'auteur était moins pressé de se guinder sur une singulière affectation d'ironie. Cet homme fort n'est point toujours plaisant, ni autant qu'il pense l'être.

Paul-Louis Courier a fait la campagne de Galabre ; il a traduit je ne sais plus quel livre de Xénophon ; il a découvert, chance inouïe, un fragment inédit de Longus.

Voici donc, dites-vous, récompensé cet amour du grec, ce bel amour, ce fol amour, et comme légitimé aux yeux de la postérité le vaudeville hellénico-militaire de cette invraiitmblable existence ?

Ah ! que non !

184 VIES RT OEriVRKS D ATTTRKFOIS

Ou du m!)ius dans le même temps quil rencontrait la gloire, la gloire selon ses vœux, Paul-Louis Courier connaissait une étrange infortune, et qui nous gâte la joie de 1 applaudir. L'amour du grec l'induit en un déplorable ptiché. L'histoire de la tache d'encre est célèbre ; M. Robert Gaschet lexpose fort congrûment, et, espérons-le, définitivement. Or, quelque parti pris d'indulgence que Ton adopte, elle n'est point à l'honneur de Paul-Louis Courier : il découvre un texte inédit de son cher Longus et, pour s'en assurer l'exclusive propriété, macule le manuscrit. Cette aventure flaire un irritant parfum de déloyauté et de malhonnêteté. Fi donc !

Après l'éclat de ce fâcheux méfait, après les enquêtes, les polémiques, les avanies qu'il dut subir, Paul-Louis Courier n'a plus que la ressource d'une constante insolence ; il raille terriblement l'armée. Napoléon, les gens en place, les savants... Il est une manière de révolté, un raté pessimiste et douloureux — que le mariage n'apaisera point.

Et voilà ce que lui rapporta son amour du grec... avant que de nouvelles colères, et de nouveaux griefs et des rages plus justifiées ne fassent épanouir en fleurs empoisonnées son séduisant atticisme.

Il resterait à montrer que cet amant malheureux et jaloux dut à sa frénétique passion des joies délicates ; il importerait surtout de n'être point dupe de ses mensonges et de ses perpétuelles affectations :

PAU?.-LOUIS COKRIKR ET I. AMOtJR FlIT GRFC IRn

il n'a point certes le génie ondoyant, la vaste curio site, la passion d'un Stendhal ; il en a fréquemment les cauteleuses façons, et ce désir, et cet art de se grimer qui trompent d'abord la postérité. M. Robert Gaschet, qui nous donne un loyal essai biog'raphique, insiste peu sur ce trait ; je souhaite qu'il y revienne quelque jour ; son esquisse de la psychologie de Paul-Louis Courier y gagnerait en vérité profonde.

M. Maurice Barrés, quand il avait vingt ans, so plaisait, durant de longues journées, à découvrir Rome, les Promenades de Stendhal à la main ; le soir, il fréquentait la villa Médicis : le directeur, M. Hébert, lui disait : « Vous aimez Stendhal ? C'était un vieux monsieur de beaucoup d'esprit, mais quinteux. Je l'ai bien connu. Oui, monsieur Barrés, c'était mon cousin, et quand j'ai été envoyé à votre âge à la Villa, mes parents m'ont commandé d'aller le saluer à Givita-Vecchia. Il s'y ennuyait à périr ; il passait les soirées chez l'unique libraire de l'endroit. Je crois bien que le pape lui avait interdit l'entrée de Rome. Pourquoi ? Sans doulo ses Promenades avaient déplu. Monsieur Barrés, je ne sais pas si mon cousin vous aurait autant amusé que ses livres ^. »

Maurice Barres est stendhalien ; il a, pour l'être,

1. Correspondance de Stendhal (1800-1842), publiée par Ad. Paupe et P. -A. Chéramy; préface de Maurice Barrés, 3 vol. Cf. A. Paupe. Histoire des Œuvres de Stendhal.

quelques solides raisons ; il est, de par ses premières œuvres, l'un des coryphées du beylisme ; sans lui, le prestige de Stendhal eût été moins souverain sur toute une génération... Maurice Barrés, néanmoins, n'hésite pas à évoquer la posture assez humble du consul d'une bourgade italienne — quelle médiocre carrière ! quelle plate existence ! bien faite pour ralentir l'activité d'esprit de l'homme le plus impétueux.

Stendhal était-il aussi amusant que ses livres ?

Les Steudhaliens sont les plus habiles gens du monde : leur ferveur craindrait de nous offenser si elle n'admettait des restrictions : un Casimir Stryienski, un Bélugou, un Paupe, exégètes et éditeurs d'une œuvre plus qu'à demi ignorée, apôtres d'un véritable culte, admettent et pratiquent les règles d'une interprétation prudente : eux-mêmes nous suggèrent des doutes : il nous présentent avec d'infinis ménagements l'idole-Stendhal... Nous nous prosternons, à condition justement qu'on ne nous inflige ni excessive discipline ni dogmatisme intransigeant. Maurice Barrés, par la réserve d'usage, ne désarme point nos défiances ; s'il loue l'âme de Stendhal qui « fut toujours la plus sincère, la plus naïve », nous n'avons garde d'oublier que celte sincérité et cette naïveté n'excluaient ni la rouerie ni le goût de la supercherie et de la mystification... s'il vante en Stendhal le « héros », nous nous souvenons que le protégé du comte Daru manifesta à l'endroit des exploits guerriers un mépris précoce et durable ; s'il range Y « immortel Stendhal » parmi u les classiques de la moralité », s'il exalte Thonneur selon Stendhal, si, pour flétrir mieux notre déchéance, il

188 VIES ET OEUVRES n AUTnEFOTS

oppose au « muflisme » de notre temps les « sentiments d'honneur qui composent l'âme de Fabrice Del Dongo et de Julien Sorel lui-même » et de l'auteur responsable de Fabrice et Julien Sorel, nous demeurons perplexes, prêts à nous rebeller, car nous croyons savoir avec quelque certitude que Stendhal, chevalier douteux d'une morale imprécise, est peu qualifié pour être vénéré à l'égal de l'un des directeurs de la conscience moderne.

Et c'est sans doute par ces contrastes que nous attire l'étrange auteur de la Chartreuse de Parme : il s'applique dès sa jeunesse à dérouter ses contemporains par des contradictions voulues; il mène ou teint de mener simultanément plusieurs carrières ; il est essentiellement un personnage masqué ; sa vie est un perpétuel carnaval. La biographie de Stendhal est prodigieusement amusante ; son temps ne le prend pas au sérieux, et généralement l'ignore ; les natures simples et franches ne le pouvaient souffrir, et Ton sait quel dégoût horrifié il inspire à cette excellente Sand. Plus heureux, nous avons percé les énigmes industrieusement accumulées par ce Lemice- Terrieux de génie ; nous connaissons jusque dans le détail le complexe roman de son existence... La Correspondance est de toutes ses œuvres celle qui reflète le plus complètement le caractère, les aventures, l'esprit divers, le génie si fort et inquiétant de ce merveilleux comédien.

Et l'on ne sait en vérité si l'on admire plus la tenace perspicacité ou le désintéressement des Sten-

STEMDHAL ET LES STENDHALIENS 189

dhaliens ; ils ont fait la gloire de Stendhal; en travaillant à l'affermir, il se pourrait qu'ils l'eussent ébranlée : il est permis de penser que, moins mystérieux, Stendhal paraîtra beaucoup moins intéressant aux générations futures ; déjà Maurice Barrés le proclame, Stendhal, qui fut à la mode aux environs de 1880, ne l'est plus en 1908. Maurice Barrés exagère, et vous verrez que la publication de la Correspondance va provoquer un renouveau de beylisme... Mais enfin les Stendhaliens n'en ont pas moins mis une hâte peut-être inconsidérée à satisfaire nos curiosités.

Hâte très méritoire, si l'on considère de quelle tâche laborieuse ils se sont acquittés : leur activité est de celles qui font le plus grand honneur à notre érudition littéraire : Paul Bourget, qui fut un stendhalien pratiquant pendant la période vraiment féconde de sa carrière, a loué comme il convenait les premières recherches de Casimir Stryenski : quelle ingénieuse patience ne fallait-il point pour explorerîe fatras des manuscrits de Stendhal déposés, oubliés dans la bibliothèque de Grenoble ! Les manuscrits de Stendhal sont des grimoires que lui-même renonçail à déchiffrer ; par crainte des perquisitions policières ou amour du rébus, il se plaisait à en ordonner les feuillets de la façon la plus déconcertante, et à multiplier les renvois en signes cabalistiques : de ces informes archives stendhaliennes allaient sortir le journal de jeunesse, un roman presque achevé, Lamiel, et cette Vie de Henri Brulard qui est la plus savoureuse autobiographie... Depuis, nous avons connu une conspiration de chercheurs : nous devons à leurs efforts combinés cette

190 VIES. ET œUVRES D AUTREFOIS

Correspondance dont Ad. Paupe esquisse discrètoment la curieuse histoire. Lorsque parurent en 1855 les deux volumes de la Correspondance inédite, quelques lettrés seulement s'avisèrent d'en bien voir l'intérêt : équitable à son corps défendant, Barbey d'Aurevilly écrivait :

« Donc, pas de surprise ! pas de révélation nouvelle ! pas de naturel véritable dans les lettres de cet homme, dont l'esprit n'ondoie point, ne se contredit point, et qui aimait tant le naturel, — nous a-t-il dit et répété dans tous ses livres et sur tous les tons, — mais qui l'aimait probablement comme les roués aiment les femmes candides ! Pas de dédoublement de l'homme et de l'auteur, rien, en un mot, de ce qu'on trouve parfois dans les délicieux recueils qu'on appelle des Correspondances ; et cependant, malgré tout cela, malgré la déception, malgré cet esprit connu, et d'autant plus connu qu'il se distingue par une de ces physionomies qu'on n'oublie plus quand on les a regardées, la Correspondance de Stendhal a le charme inouï de ses autres œuvres, — ce charme qui ne s'épuise jamais, et sur la sensation duquel il est impossible de se blaser 1 »

Ce charme, Sainte-Beuve ne le méconnaissait points qui relisait aux heures de lassitude la Correspondance inédite. Pourtant l'éditeur n'avait point respecté le texte des lettres : l'honnête et décevant Romain Colomb, exécuteur testamentaire de Stendhal, avait « tripatouillé » la correspondance : Casimir Stryienski découvrit les fraudes pieuses de Romain Colomb; sans retard, il les dénonça en ces Soirées du Stendhal Club, qu'il n'est point superflu de relire avant d'ouvrir la nouvelle et définitive Correspondance; honnête Colomb! pudique Colomb! et .si épris de correction grammaticale ! Stendhal écrit :

STE>DHAL ET LES STENnHALIENS 191

« Un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des amants, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l'on prend du punch léger à minuit et demi, est l'endroit du monde où je me trouve le mieux. » Colomb corrige : « dont toutes les femmes sont aimables ». Stendhal écrit: « Quand je compare à ce qu'était pour moi la vue de la jolie Jambe de Sophie... » Colomb rectifie : « la vue de la personne de Sophie... » Stendhal : « Les chambellans du prince empêchaient les curieux de rester à l'endroit vers lequel S. A. R. roula ses pas impériaux », Colomb transcrit : « ses pas impérieux ». Colomb coupe, taille, soude arbitrairement, dénature... Honnête Colomb, qui ne pouvait, un demisiècle à l'avance, deviner nos infinis scrupules ! Il eut en Mérimée un collaborateur imprévu, et c'est un joyeux incident que la « correction » d'une lettre de Stendhal par son capricieux ami : la lettre, adressée à Mérimée, étant plutôt vive, Colomb prie le destinataire d'en faire disparaître les « drôleries trop acidulées » : Mérimée s'exécute, le plus platement du monde : cet homme d'esprit lit avec peine les lignes suivantes : .

<.< Le vrai babilan doit se tuer pour ne pas avoir l'embarras de faire un aveu. Moi (mais à 43 ans et 11 mois je ferais un bel aveu; on me dirait, qu'importe? je mènerais ma femme à Rome. Là, un beau paysan, moyeniiant un sequin, lui ferait trois compliments en une nuit... >

Cet homme d'esprit rature et bravement écrit :

« Là, un beau i)aysan... se chargerait do me rcmplarer avec avanlag-e ! »

Ah ! méfions-nous des revisions posthumes et des services d'amis !

Ad. Paupe et P. A. Chéramy nous rendent bien entendu le texte autlientique intégral de cette lettre et de toutes celles que le zèle de Colomb mutila; ils nous rendent les originaux de la Correspondance inédite, auxquels '\\^ ont joint les lettres publiées à la suite de Souvenirs d'Égotisme, les Lettres intimes, toutes celles qu'ont fait connaître MM. Farges, Chuquet et Stryienski, et enfin — cela regarde M. P. A. Chéramy — d'assez nombreuses lettres inédites... il en était encore. Leur recueil ne contient qu'un très petit nombre de lettres adressées à Mérimée : les amateurs de littérature pimentée déploreront éternellement le geste de Mérimée jetant au feu la correspondance de Stendhal, moyen très spirituel de se soustraire à la besogne où l'entraîna un jour le si honnête Colomb !

Trois gros volumes ! plus de sept cents lettres : Ah ! je ne sais si le peintre Hébert a calomnié Stendhal, mais voici le plus étourdissant répertoire de Faits, d'idées, de jugements, d'anecdotes ; et voici l'œuvre de Stendhal où l'on apprend le mieux à connaître l'homme, sa vie, et son génie... après que l'on a reçu de l'excellent Stendhal de M. A. Chuquet les nécessaires leçons de défiance. Stendhal s'y révèle tout entier dans la stupéfiante diversité de ses aptitudes, de ses goûts, de ses expériences, Français de formation classique, qui participe aux fièvres du Consulat et de l'Empire, et se terre et s'exile sous

la Restauration et la monarchie de Juillet; soldat, fonctionnaire civil, commerçant; déraciné cosmopolite, Parisien italianisé, dandy sceptique et jouisseur, essayiste et romancier de tendances si diverses que romantiques, réalistes, naturalistes et psychologues ont des titres presque égaux à se réclamer de lui ; artiste, philosophe, au total et toujours amateur, dilettante supérieur, agité, incomplet, délicieux... Stendhal est là tout entier, avec ses passions, ses curiosités, ses théories, son cynisme, Stendhal analyste, conteur, maître es psychologie, professeur de bonheur et conseiller d'énergie; et nulle part peutêtre Stendhal n'est lui-même avec plus de franchise, de naturel et d'éclat que dans certaines de ces lettres, et ce sont sans doute quelques pages de cette Correspondance qu'il faudra citer désormais, si l'on entend prouver par des exemples les mérites del'écrivain. Parmi tant de documents curieux, piquants, précieux à des titres divers, notons que les plus significatifs au regard du psychologue sont peut-être ses lettres à Pauline Beyle, où Stendhal semble développer, à son insu, une sorte de confession. Barbey d'Aurevilly, d'autres après lui, ont exalté en Stendhal l'écrivain « dont le talent n'a pas fait la vie, mais dont la vie, au contraire, a fait le talent ». Qui donc nierait les enrichissements que Stendhal dut à la vie ? Encore n'est-il point superflu d'observer que, dès la vingtième année, les traits essentiels de son esprit et de son caractère sont fixés : quelle netteté dans les conseils de ce jeune homme ! Quel ferme jugement ! Quel sens psychologique ! Quelle entente des passions ! Quelle science de Thomme et du monde ! Le classicisme et la « philosophie » se sont

m VIES ET œUVRES D AUTREFOIS

concrétisés pour lui dans les enseignements du grand-père Gagnon; il a médité nos moralistes, nos philosophes, nos logiciens; c'est d'eux qu'il tient tout ce qu'il sait; il leur doit sa lucidité, sa puissance ; deux siècles de littérature psychologique aboutissent à cette préparation dont bénéficie ce jeune bourgeois ambitieux : ambitieux, follement ambitieux, ambitieux de se grandir et de jouir.

Il se peint lui-même dans ses lettres à une sœur qu'il souhaite former à son image; dans le modèle qu'il propose à Pauline, nous reconnaissons le vrai Stendhal, son goût classique, sa force de passion, et, ingénument étalés, son machiavélisme et son amoralisme. 11 donne à sa sœur des leçons de littérature et des leçons de conduite ; ses lettres commentent Corneille et font l'éloge de la dissimulation; sa pédagogie n'est point morose; ce frère conte à sa sœur ses bonnes fortunes et ses amours... Et déjà ces lettres nous surprennent, nous émerveillent; cette correspondance vive, sérieuse, frivole, profonde, affranchie des convenances, n'est jamais ni médiocre, ni banale; certes, c'est déjà souvent de l'excellent Stendhal... Et je ne pense pas que l'on mette de sitôt ce volume aux mains de nos pensionnaires, mais il serait bon qu'elles ne fussent point privées de maint enseignement élégamment donné par le plus spirituel des m,aîtres : écoutez-le dire à Pauline les <,<; contes v qu'il a lus un matin :

« Le roi chassait dans les forêts de Versailles. ^ trois ou quatre lieues de cette ville, un garde du çQrps tombe en galopant et se casse la cuisse; le roi se tourne vers M. de R... at lui dit:

4 — Monsieur, vous avez votre ç8i,rrotS€b faitçi^-moi

STENDHAL ET LES STENDHALIENS lïtS

le plaisir de ramener ce jeune homme à Versailles.

« M. de R... contait cela le lendemain dans une maison.

« — Ce malheureux, disait-il, me faisait une peine terrible; tous les mouvements de la voiture le mettaient dans des douleurs affreuses; il jetait des cris, il grinçait des dents; cela me mettait dans l'état que vous pouvez imaginer. Heureusement, je me souvins que j'avais dans mes poches de l'eau de la reine de Hongrie.

« — Vous lui en donnâtes?

€ — Non, j'en avalai une gorgée, et cela me remit jusqu'à Versailles.

« Ces deux traits sont vrais : remarque cette manière de conter, voilà le bon ton simple, aisé, concis ; un provincial n'eût pas manqué d'y mettre du pathétique et même de l'horrible, eût décrit la cassure de la cuisse, eût parlé du sang. Le talent qui fait fuir ces défauts à M. S... se nomme délicatesse. »

Cette délicatesse, Stendhal ne devait jamais «'en départir, illa poussa parfois jusqu'à l'excès, voisin de la sécheresse. Nous aurions aujourd'hui quelque besoin que l'on remît en honneur ces principes de discrétion et de sobriété littéraires...

Et j'aimerais analyser avec quelque détail les lettres de Stendhal au baron de Marqueste — le Lussinge des Souvenirs d^Egotisme — où s'avouent les soucis du romancier, ses haines vigoureuses, ses enthousiasmes; les lettres à M. Stritch, toutes remplies de comptes rendus où la critique de Stendhal, malveillante à l'égard de Hugo qu'il estime « somnifère », s'affirme hostile à Molière, jugé inférieur à Regnard; lettres à Sutton Sharpe, à Sainte- Beuve, à Romain Colomb...; les lettres aux ministres, aux éditeurs, les lettres d'intérêt, leslettresd'amour...

Rendons grâce aux Stendhaliens dont la piété fureteuse et tenace nous gratifie d'un maître-livre.

Balzac, qui était méridional, mais que les discours officiels proclameront éternellement tourangeau, Balzac s'est plu, comme la plupart des écrivains de son temps, à mystifier ses contemporains ; non point en arriviste ingénu, à la façon de ce bon Nodier^, non en ironiste aristocratique et glacé, comme Mérimée... non, mais en Gascon qui aime à rire, qui aime le gros rire ; sa vie est pleine de galéjades énormes ; n'importe qui citerait vingt anecdoctes.

Nous sommes donc avertis.

Nous n'ignorons point en outre que Balzac ne sut guère s'affranchir des travers de l'homme de lettres ; géant de la corporation, il n'en illustre point que les essentielles qualités ; il en possède les travers les plus apparents et, il faut bien l'avouer, les plus ridicules ; il n'a point que de l'orgueil, il ne répudie point la vanité, ces vanités puériles qui mènent au

cabotinage, et font que certains auteurs ressemblent à ces gens de théâtre dont ils médisent ; il est doué de cette espèce d'insincérité congénitale qui empêche tant d'écrivains de parler d'eux-mêmes et de leurs œuvres — je ne dis point avec modestie (quelque immodestie accompagne une nécessaire foi en soimême) — mais avec seulement une approximative exactitude ; en sorte que le moindre gribouilleur tend à créer autour de sa vie et de ses gestes une apparence de légende... Avec un Balzac, la légende prend vite corps; elle s'amplifie à la mesure de qui lui fournit le premier prétexte ; elle s'enrichit de la plus abondante substance ; elle grandit parmi les rumeurs de la notoriété ; la gloire, semble-t-il, la consacre.

Nous savons cela, nous savons tout cela.

Nous n'ignorons point enfin que l'érudition coqtemporaine, si cruelle aux légendes, n'a nullement épargné celle de Balzac.

Il n'importe; nous nous soucions fort peu que la vie véritable du plus grand de nos romanciers soit infiniment émouvante et plus belle — d'une beauté amère et fréquemment sublime — que la légende. Les brouillards romantiques ne se dissipent point si aisément. En dépit de tout ce que nous savons, en dépit de ce que nous soupçonnons ou devinons, en dépit des éradits et de nos implacables chercheurs, Balzac demeure, aux yeux de presque tous les Français lettrés, comme un héros à demi légendaire.

Je n'y verrais quant à moi nul inconvénient, si la légende n'était à bien des égards médiocre, et pour le moins superflue : étant par définition mensongère, et de plus inutile, et fâcheuse à bien des égards, ne

se trouvera-t-il pas quelqu'un pour la démentir point par point ? Elle n'en serait pas moins chère à la foule... Mais la vérité nue serait précieuse à tous ceux qui souhaitent approfondir la psychologie du génie, ou simplement étudier les conditions de la production littéraire.

Un écrivain a des dettes et de grandes ambitions : il a d'abord l'ambition de payer ses dettes. Il ambitionne la gloire, mais d'abord ses créanciers sont là, pressants, impitoyables... Et l'écrivain écrit : il a du génie, ce dont il faut à la fois le plaindre et le féliciter. Un homme de génie paie difficilement ses dettes; ou s'il les paie, ce n'est point que son génie l'y ait aidé... bien au contraire. En sorte que Balzac toute sa vie a deux ennemis qui ne s'accordent point entre eux^ qui le harcèlent sans trêve, qu'il ne peut vaincre séparément ni terrasser h la fois; ce qu'il accorde à l'un, l'autre lui en fait un grief. Et voilà le drame, en vérité simple et parfaitement insoluble. Balzac devait succomber après une double lutte, des efforts contrariés, la résistance la plus folle au désastre imminent.

Au total le combat pour l'argent, le combat quotidien et banal, engagé et soutenu avec les armesles plus défavorables; un perpétuel défi au bon sens, au sens commun, à la sagesse sociale qui enrichit un homme d'affaires, le plus médiocre commerçant, ou le plus quelconque intrigant, mais non point l'artiste en tant qu'artiste, ni surtout l'homme de génie; un combat, un détî, le roman effroyable de rhonnôte homme qui a des dettes, des créanciers, des procès, les affaires les plus embrouillées, les plus difficiles,

AtJTOUR DE BALZAC 199

et qui espère, et bravement s'exténue... Qu'on me décrive, simplement, minutieusement, avec une exactitude défiante du lyrisme ce combat, ces efforts, ces démêlés inglorieux, ce terrible labeur, les misères de l'écritoire, les souffrances du travail forcé... Un tel récit, sobre et sans commentaire, nous serait précieux. Tant que nous ne le posséderons point, quelque déclamation se mêlera à nos verbeux éloges de cette grande infortune.

Premier point; le génie viendrait ensuite; avec quelle dignité, avec quel imposant relief ne surgirait-il point de cette épouvantable aventure !

Au lieu de cela, on nous ressasse de ténébreuses histoires, des anecdotes, des mots, tout l'a peu près des on-dit, les fanfaronnades et les gasconnades où Balzac par jeu, par fausse habileté, par fierté, ou pour se venger de la sottise universelle, s'efforça d'envelopper, de parer, hélas ! et de masquer la poignante réalité. Il est surprenant, il est infiniment regrettable que, par ce temps d'érudition, nous ne possédions point encore une définitive (!), une suffisante biographie de Balzac.

Appelons de tous nos vœux une biographie de Balzac.

Et d'abord ne négligeons aucun des livres, où le biographe, que nos vœux sollicitent, devra puiser; les plus modestes méritent de retenir notre attention, et ceux mêmes où l'auteur, tout en nous instruisant, nous déçoit.

Or, je l'avoue, le docteur Cabanes ^ ne réalise point les espérances que son livre permet d'abord de concevoir. Ce chercheur apporte çà et là d'utiles précisions; il cherche un peu au hasard, et entreprend à bâtons rompus d'ingénieuses découvertes; il intitule quelques chapitres : La dernière maladie et la mort de Balzac; L'hygiène de Balzac; La mégalomanie de Balzac; Balzac physiologiste, occultiste, chimiste, précurseur scientifique; Balzac et les médecins; Les médecins de la Comédie humaine... il mêle l'essentiel et la curiosité. Mais enfin ce médecin va envisager de son point de vue de médecin certaines légendes qui relèvent de sa compétence, qui s'offrent à sa critique et en quelque sorte l'appellent; vous l'espérez ; vous espérez en ce praticien qui nécessairement s'est fait une opinion, qui ne peut se dispenser d'avoir une opinion sur tels détails de la vie de Balzac, telle théorie outrecuidante du travail, le régime physique, l'économie d'une existence surmenée. Or, le docteur Cabanes n'invoque presque point sa compétence, et n'entreprend nullement la critique méthodique dont il lui eût été si aisé de nous gratifier. 11 oublie volontiers son titre, et se fait de son dilettantisme une élégance.

Et sans doute, il y a les textes fameux, les « aveux » de Balzac écrivant :

« Je suis couché à six heures, avec mon dîner dans le bec, et je dors jusqu'à minuit et demi. A une heure Auguste me pousse une tasse de café à mon réveil, et je vais d'une seule traite, travaillant de ime heure du matin à une heure de l'après-midi. Au bout de vingt jours cela fait joliment d'ouvrage. »

Ou encore :

« Je n'ai qu'une heure à donner au monde, de cinq à six, pendant mon dîner. J'ai juré d'avoir ma liberté, de ne devoir ni une page ni un sou, et dussé-je crever comme un mousquet, j'irai courageusement jusqu'à la fin. »

Ou encore, dans une lettre à Mme de Hanska :

« Couché à six heures, après mon dîner, levé à minuit, je suis là, penché sur cette table que tu connais, assis sur ce fauteuil que tu vois, à cette cheminée qui me chauffe depuis six ans, travaillant jusqu'à midi. Puis viennent les rendez-vous d'affaires, les détails d'existence dont il faut s'occuper; puis, souvent, à quatre heures, un bain; puis à cinq heures, le dîner. Et je recommence intrépidement, nageant dans le travail, vivant dans une robe de chambre blanche, à ceinture de soie, que tu devrais connaître. »

Dans cette robe blanche de dominicain, ô badauds, cette robe fameuse, ceinturée d'une chaîne d'or de Venise où pendent un canif d'or, un plioir d'or, une paire de ciseaux d'or ; dans cette robe, de cachemire en été, de iine laine en hiver, qui recouvre un large pantalon blanc, et dissimule à peine des pantoufles de maroquin rouge, « richement brodées d'or i>, si bien que ce forçat apparaissait « plus garrotté qu'un Scythe, et resplendissant comme un mage » ; dans cette robe, ô mes frères de lettres, qui devait occuper si fort l'imagination des feuilletonistes du siècle, et inspirer à maints d'entre eux les plus étranges débauches vestimentaires !

Certes, il y a les textes, les textes fameux, les aveux, les vantardises de Balzac; et l'on n'ira point prétendre que tout cela n'est que mensonge ; on n'insinuera point que Balzac ait été nonchalant ou

paresseux ou inactif; mais on se demandera si ce prodigieux travailleur sut jamais mesurer avantageusement, ou même raisonnablement l'emploi de ses forces, s'il n'en eût point, avec plus de sagesse, tiré une utilisation meilleure et plus durable; on se demandera si la règle de vie dont il est si fier, si les régimes qu'il préconise, les horaires qu'il vante, les drogues, l'hygiène dont il publie libéralement les recettes ne ralentirent point, au lieu de le favoriser, son labeur; on se demandera enfin si ce régime, il le vécut vraiment, à quelles époques, et pendant combien de temps ; avec quelle ponctualité, ou quelles atténuations ; et s'il pratiqua les théories médicales dont il avait la tète comme farcie, et ce qu'il convient d'en penser, et ce que penserait un savant d'aujourd'hui de cette physiologie et de cette fantaisiste thérapeutique.

Balzac, déclare le docteur Cabanes, abusa du café, et peut-être du thé ; et l'on sait que le café et le thé fournirent au romancier la matière d'une littérature tour à tour lyrique, dramatique ou plaisante et burlesque, puisqu'enfin le thé de M. de Balzac, ce thé conservé dans la boite Kamtschadale parmi les replis d'un papier de soie couvert de caractères hiéroglyphiques, ce thé fin comme du tabac de Latakieh, jaune comme de l'or vénitien, arrosé de sang humain, et doué des plus merveilleuses vertus, une seule province chinoise en produisait une quantité médiocre, réservée au souverain de l'empire du Milieu, qui en avait octroyé quelques feuilles au tsar, dont le ministre.,. Balzac abusa du thé, mais on ne nous dit point avec quel résultat.

AUTOUR DK BALZAC 203

1\ no fumait point; et l'on regrette d'en donner le démenti à Lamartine, qui l'a dépeint « les dents inégales, ébréchées, noircies par la fumée du cigare », mais sa haine du cigare est évidente ; ils s.ojit de Balzac ces aphorismes où s'avoue une rancune personnelle : « le cigare infeste l'ordre social », « le tabac détruit le corps, attaque l'intelligence et hébète les nations », le second si éloquemment péremptoire, qu'il sert d'épigraphe au Bulletin de la Société contre iabus du tabac ! Pourtant Balzac, qui haïssait le cigare, et n'autorisait point la plus inoffensive cigarette, non pas même le léger papelito espagnol, en vérité Balzac prisait ; le docteur Cabanes apporte à ce propos d'horribles précisions :

« Un de nos confrères, bien âgé aujourd'hui, mais qui a conservé intacte la vérité de la mémoire et de l'intelligence, comme dans ses jeunes ans, M. le docteur Tripier, nous contait naguère que Balzac était « le priseur le plus outrancier et le plus graveolent» qu'il eût jamais rencontré. A la salle d'exposition de l'Hôtel des Ventes, où il se rendait presque tous les dimanches, dans les environs de 18i4, on le senlaiî, avant de l'avoir vu déployer son mouchoir à carreaux bleus, et quel mouchoir ! « Dans la conversation chacune de ses phrases était ponctuée d'une prise de tabac. Employait-il le tabac comme désinfectant? L'ail n'eût pas pu lui plus mal réussir. »

Ce qui n'empêche pasle docteurCabanès de déclarer: « il ne semble pas que Balzac ait fait aluus du tabac. »

Balzac connut le haschich, mais en repoussa la tentation.

Balzac abusa-t-il de l'amour ?

Ici encore il y a des textes, des textes fameux, et par exemple le témoignage de Gautier :

« Il nous prêchait une étrange hygiène littéraire. Il fallait nous cloîtrer pendant deux ou trois ans, boire de l'eau, manger des lupins détrempés comme Protogène, nous coucher à six heures du soir, nous lever à minuit, et travailler jusqu'au matin... w'yre surtout dans la chasteté la plus absolue ; il insistait beaucoup sur cette dernière recommandation, très rigoureuse pour un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Selon lui, la chasteté réelle développait au plus haut degré les puissances de l'esprit, et donnait à ceux qui la pratiquaient des facultés inconnues. Nous objections timidement que les plus grands génies ne s'étaient interdit ni l'amour, ni la passion, ni môme le plaisir, nous citions des noms illustres. Balzac hochait la tête et répondait : « Ils auraient fait bien autre chose sans les femmes I » Toute la concession qu'il put nous accorder, et encore la regrettait-il, fut de voir la personne aimée une demi-heure chaque année. Il permettait les lettres ; cela formait le style. »

Une demi-heure chaque année ! le bon Théo n'en revenait pas, et Ton sait d'ailleurs que Balzac s'accorda quelques licences, que sa continence fut intermittente, et que sur ce chapitre son extraordinaire discrétion ne souffre point la lumière complète; sa sœur, Mme Surville, nous met en garde : « Je crois qu'il aurait pu être le plus fat de tous les hommes, s'il n'en avait été le plus discret. » Ne lui avouait-ii point sa vie amoureuse dans le temps même où il se targuait de son ascétisme auprès de belles jalouses, et s'efforçait de répandre la légende de ses mœurs d' « anachorète » ! Et sans doute l'œuvre de Balzac est toute remplie de l'éloge de la chasteté ; mais nous saisissons précisément ici le contraste entre la vie et la théorie. C'est encore Mme Surville qui nous guide : aux louanges inconsidérées de George Sand, qui s'ébahit bonnement,

la sœur du romancier répond: « Il ne mérite pas ces éloges : hors le travail qui primait tout, il aimait et goûtait tous les plaisirs de ce monde. »

Hors le travail, ah! sans doute; Balzac travailla prodigieusement, et l'on se demande comment il concilia cet invraisemblable labeur avec ses multiples soucis, ses plaisirs, ses romans, et surtout ses théories, ses invraisemblables théories... car ce grand homme, qui eut de la vie d'autrui une vue si nette et si réaliste, semble bien avoir presque toujours édifié sa propre existence sur des chimères ; esprit chimérique, et qui se débattait parmi les plus banales, les pl,us obsédantes matérialités, et qui veut nous faire prendre ses imaginations pour des réalités, et d'abord se persuade soi-même, et entend nous imposer un insoutenable roman...

C'est ce roman qu'il conviendrait enfin de contrôler, de rectifier, et sur bien des points de ruiner. Le docteur Cabanes y travaille, mais non point avec toute l'application soutenue qui eût été désirable. Voici des précisions médicales sur la dernière maladie et la mort de Balzac ; nous en souhaiterions bien davantage sur la vie, le régime et l'hygiène qu'il affirme avoir pratiqués.

L'hygiène de Balzac ! Et d'abord une hygiène du travail littéraire est-elle concevable ? quelles règles appliquer à la diversité des tempéraments ? La santé du corps et de l'esprit favorise-t-elle la fécondité littéraire ? Ou bien une supérieure harmonie des forces

306 VIES ET IBUVRES D A^UTREFOIS

humaines n'est-elle point la marque du plus excep» tionnel génie ? ainsi Gœthe...

Et que l'on ne voie point là une vaine digression : tout se tient ; la vie et l'œuvre d'un grand écrivain sont inséparables ; le docteur Cabanes le sait bien, qui a lu et médité les Essais sur Balzac de Paul Fiat, et en approuve la doctrine littéraire, et cite cette vigoureuse formule : « Le penseur moderne est conduit à envisager le style, ainsi que le sentirent toujours par intuition les grands artistes de lettres, avant et par-dessus tout, comme un fait d'émotion. » Un fait d'émotion, entendez que ne détermine point seulement une opération logique, mais auquel collaborent toutes les facultés de la vie psychique, un fait d'émotion, c'est-à-dire une sorte de synthèse à laquelle participent toutes les forces, et les vertus de l'être intelligent et sensible...

En sorte qu'on n'approfondira jamais la Comédie humaine, si d'abord on ne recherche point les secrètes correspondances entre le style ou les idées et l'auteur : autant dire qu'il est indispensable de commencer par ne rien ignorer de cet auteur : de son tempérament, de sa vie et de son caractère.

C'est une très ridicule aventure, et dont après trois quarts de siècle nous goûtons la saveur, que celle de Jules de Polignac, prince, pair de France, ex-ambassadeur à Londres, premier ministre et confident de Charles X. La bouffonnerie en apparaît mieux en un récit modéré, équitable : les demiteintes de M. Ernest Daudet^ sont ici à leur place ; certes, nul n'accusera cet historien de parti pris contre la monarchie, l'aristocratie, les classes dirigeantes d'hier et d'avant-hier ; M. Ernest Daudet ne compose pas un réquisitoire ; en un style aimable et compassé, il analyse les responsabilités du prince ; il le juge : sévère, mais juste, dira-t-on de ce juge... et, par surcroît, bien spirituel.

« Jules », au pouvoir, c'est la suffisance, l'infatuation, Terreur monumentale — et éternelle — des gens en place, qui perdent, s'ils l'ont jamais pos-

l. La Réooluihn rfc.l830c//<! Procès des minisfrei de Charles X.

sédé, le souci des réalités. Jules, c'est le verbe solennel, l'affirmation tranchante, l'ignorance satisfaite, épanouie, l'aveuglement radieux, persistant, incurable... L'histoire l'eût classé parmi la foule de ces « grandes incapacités méconnues » dont s'égayait un jour la verve de Bismarck ; il n'eut de cesse qu'il n'eût manifesté avec éclat une triomphale sottise. Charles X, ayant besoin d'un sauveur, accueillit cet ami de jeunesse ; on peut croire que Jules fut plus cher au souverain que la couronne, que la France même ; entre ce pompeux hurluberlu et ce royal gaffeur quelle solidarité !

Dès son avènement, Jules fait preuve d'une magnifique inconscience ; une niaise désinvolture caractérise ses discours ; à qui lui signale l'opposition de la France presque tout entière, et la révolte des Chambres, il répond : « Une majorité ! Je n'en veux pas. J'en serais trop embarrassé. Je ne saurais qu'en faire ! » Cet embarras, on le sait, lui fut épargné... à la vive inquiétude de ses collègues ; comme La Bourdonnaye manifeste hautement ses craintes, Polisrnac déclare « insociable » son ministre de l'Intérieur, et lui donne un remplaçant; à la Chambre, les 221 votent une adresse de défiance ; Jules s'esclaffe : « Ils n'oseront rien, ils ne feront rien, tout se passera en vains propos ; il n'y a qu'une ébuUition à la surface; en soufflant dessus, tout disparaîtra. » Jules proroge la Chambre ; il se vante de son audace auprès de Talleyrand qui murmure : « Ah ! vous prorogez ! alors je vais acheter une propriété en iSuisse ! »

Les avertissements se multiplient ; le ministère s'émiette; oncques ne vit- on ministres aussi peu

glorieux de leur portefeuille, membres d'un Cabinet plus empressés à résigner leurs fonctions : roublardise d'un Gourvoisier, d'un Chabrol, qui se défilent ; obscur dévouement d'un Chantelauze, d'un Montbel, qui se laissent persuader, et, la mort dans l'âme, demeurent à leur poste ; que dire d'un Guernon-Ranville qui se laisse intimider !

Jules, aveugle et sourd, rassuré par des apparitions de la Vierge, va de l'avant, dissout la Chambre ; en cas de victoire électorale, il sait ce qu'il fera ; si la déroute survient... pour plus de simplicité, il n'envisage point cette alternative; le roi « avisera », imprévoyance qui faisait dire à l'ambassadeur d'Angleterre : « Quand je vais aux Affaires étrangères, je crois entrer dans le paradis des fous de Milton. Ces fous sont dans une situation déplorable, mais ils se croient toujours à merveille. » Démence contagieuse ; le préfet de police affirme : « Quoi que vous fassiez, Paris ne bougera pas ; marchez hardiment, je réponds de Paris ; sur ma tête, j'en réponds. » Qu'importe après cela la réélection d'une Chambre hostile? Sans hésiter, sans même se renseigner sur les forces de la garnison de Paris, ni seulement informer les bureaux de la Guerre, Jules promulgue les fameuses ordonnances, cependant que, pour ne point contrevenir à l'ordinaire scénario de nos révolutions, Charles X s'en va courre le cerf à Rambouillet...

Ni la brusque rébellion de Paris, ni la défaite de Marmont, ni même le spectacle de la cour fugitive, qui gagne Rambouillet en débandade, ne dessillent les yeux de Jules : le cabinet se disperse ; Chante-

210 VIES ET œUVRRR D AUTREFOIS

lauze et Guernon-Ranville, à pied, en frac, courent les routes, font huit lieues vers Chartres, sont pris au piège de paysans finauds; Todyssée de Polignac est plus longue ; à travers mille périls, il a pu, grâce au courage d'un ami, gagner la Normandie; il est vaincu, traqué ; il n'a rien perdu de sa superbe, ni de sa confiance en soi ; voyez comme il répond aux lamentations de la comtesse de Somalie :

« Ah ! Monsieur, lui dit-elle, quand ils furent seuls, dans quelle position vous nous avez mis ! — Madame, la question n'est pas résolue, répondit avec conviction M. de Polignac : la position est peut-être bien meilleure que vous ne croyez. Ce n'est pas nous qui avons déchiré la charte, mais ceux qui se sont révoltés contre l'autorité du roi. C'est eux qui Font détruite, cette charte, et maintenant la table est rase. »

Stupidité sublime !

Jules enfin va s'embarquer, déguisé en valet de la marquise de Saint-Fargeau ; il met inopportunément des gants pour cirer les chaussures de la marquise, et se fait prendre ; il reçoit en prison la visite de Odilon Barrot, et témoigne une candide surprise de tant d'avanies. Jules ne comprend pas qu'on lui impute la responsabilité du sang versé : Jules en vérité ne comprend pas ; il ouvre de grands yeux, quand Odilon Barrot l'invite à préparer sa défense.

Il fallut des prodiges d'habileté pour soustraire au lynchage Jules, Peyronnet, Chantelauze et Guernon- Ranville : quand s'ouvrit leur procès, Jules ne comprenait toujours pas.

« Les anciens ministres se montrèrent dès ce premier moment tels qu'ils devaient être au cours du procès !

Polignac, pénétré de l'excellence de sa cause et de la légitimité de sa conduite, rempli de confiance dans l'issue des débats, semblant ne pas comprendre la gravité des griefs invoqués contre lui ; Peyronnet, solennel, digne, avec cette nuance de forfanterie qui lui était propre; Chantelauze, presque dédaigneux... »

Jules ne comprit jamais : l'aventure serait fort plaisante, sans ses tragiques conséquences; ces conséquences sont à peine évoquées dans le livre de M. Ernest Daudet, qui est comme une discrète monographie d'un cas de cécité politique. Car on n'aperçoit guère que Jules en ce livre, le prodigieux Jules, et quelques comparses parmi lesquels brille ce pittoresque général Daumesnil : l'émeute assiégeait un jour la forteresse de Vincennes où étaient détenus les anciens ministres : Daumesnil parlemente, et trouve une jolie variante de son mot fameux:

« ... Si vous forcez les portes du château, plutôt que de vous livrer ces hommes, dont je réponds envers l'État, je vous jure que je mets le feu au magasin des poudres; de cette manière, ajouta-t-il d'un accent railleur, nous rentrerons tous à Paris par la porte Saint-Antoine. »

Et les factieux de rire à cette héroïque pantalonnade, et de se retirer en criant : « Vive la jambe de bois ! »

En somme, quelques vertus vulgaires et essentielles, voilà ce qui manqua le plus à Alexis de Tocqueville.

Les plus sévères critiques loueront sa force d'esprit, l'ardeur de sa vie spirituelle, sa perspicacité, son courage intellectuel, la noblesse de son caractère; né aristocrate et royaliste, il est le théoricien de la démocratie; cite-t-on parmi ses contemporains une carrière plus constamment déterminée par une pensée indépendante, au mépris de tout intérêt personnel ? Penser fut de tout temps une vocation héroïque : Tocqueville est un incontestable héros; nous ne lui reprochons que sa résignation; il connaît la joie supérieure de devancer son temps, de pénétrer l'avenir, de contempler face à face quelques vérités obscures aux hommes de son époque; cette joie n'échauffe pas son glacial génie; il a le verbe lent et l'écriture mélancolique; certes il suit sa pensée avec une obstination admirable, mais au prix d'incessants regrets, de douloureux scrupules, d'exténuants re-

DE TOGQUEVILLE 213

tours sur soi-même et sur le passé; ses idées démentent ses goûts les plus chers ; il ne s'en console point : il n'a ni rayonnement, ni prestige; sa personne, ses ouvrages commandent un froid respect, et non point l'enthousiasme. Parce qu'il ne se révolte point contre la dure loi qui opprime le développement de la vraie originalité, on ne lui sait aucun gré de sa souffrance; un stoïcisme qui se prive d'attitudes ne recueille nul bravo ; et l'on demeure enclin à taxer de médiocrité un signe certain de beauté morale.

Que n'eut-il quelques-uns de ces solides mérites et de ces tangibles vertus dont se justifient les succès ordinaires ?

Il fut affligé de toutes les distinctions, au beau temps de la platitude bourgeoise et de l'emphase romantique; son éducation l'éloigné de la foule; il abhorre les bavards, les intrigants, les arrivistes; Thiers l'horripile; les vaticinations de Lamartine lui pèsent; il hait le vague, le vide, les ambitions mesquines; à peine retient-il à la Chambre, parmi la nuée des médiocres, les noms des chefs. Sans morgue, il ne dissimule pas le plus courtois dédain. Il a peu d'amis, mais très chauds, et qui comptent. Il n'attend d'eux que la douceur d'une tendre estime. Orateur, il affectionne les discussions graves, élevées; son éloquence réfléchie, volontiers hautaine, convient peu aux réunions publiques. Ecrivain, il dispose d'une langue sans éclat, mais ferme, vigoureuse ; la technicité un peu lourde de son style sera raillée par Barbey d'Aurevilly ; un Tocqueville est pourtant fort au-dessus de l'ordinaire jargon des théoriciens politiques. Il a du goût; ses ouvrages, sa vie tout entière manifestent la délicatesse de ses sentiments,

la finesse et la droiture de son jugement. Distingué, il l'est imperturbablement, jusque dans ses défauts : une certaine gaucherie qui souvent le paralyse, une lenteur à réagir qui contraste avec la spontanéité de ses impressions et la promptitude de son intelligence, une solennité d'allure et de langage monotone et lassante. Distingué, il l'est d'autant plus naturellement, qu'il lui est interdit, le voulût-il, de déchoir, ou seulement de consentir à la familiarité du vulgaire; il est à part; barrière suprême, et qui l'isole à jamais du troupeau, il pense à part; il pense.

Fonction singulière, réservée à un nombre d'hommes ridiculement restreint, et dont le désintéressement nous touche plus que les éclatantes réussites de l'intrigue satisfaite et du courage heureux; ceux ^ qui s'y haussèrent sont dignes d'une exceptionnelle gratitude ; leur gloire mérite d'être exaltée d'autant plus qu'elle exclut la popularité. Un Tocqueville, qui n'obtient point parmi eux le premier rang, nous demeure cher d'appartenir à cette rare élite ; sachons le dédommager de l'indifférence qui accueille communément les austères et trop hauts efforts.

Et certes les meilleurs esprits de son temps ne s'y trompèrent point : plusieurs reconnurent qu'une sorte de génie éclatait dans ses œuvres : Royer- Collard le devina, et la liste ne serait pas si brève de ceux qui applaudirent à ses premiers écrits... Peutêtre cependant sa véritable originalité ne devaitelle apparaître qu'à une assez lointaine postérité ; mieux que ses contemporains, nous discernons les points où il se révéla précurseur et en vérité

prophète — et la principale critique que j'adresserai à M. R. Pierre Marcel, auteur d'uu intéressant essai d'exégèse politique i, c'est précisément d'avoir négligé de mettre fortement en lumière ces divinations et ces prédictions. — Ses contemporains, qui ne prévoyaient point les confirmations de l'histoire, jugèrent l'homme énigmatique ; nul surcroît de crédit n'en rejaillit sur l'œuvre; et nous accordons que les incertitudes du praticien pouvaient sembler déroutantes ; tant de pénétration et une si hésitante tactique, tant de caractère et si peu de résolution, une perpétuelle contradiction de la pensée si ferme et de la conduite si vacillante décourageaient les curiosités, et plus encore les approbations enthousiastes. On lui souhaiterait plus d'assurance et non plus d'audace, plus d'obstination et quelque aveuglement, et non plus de force.

Par quelle inconséquence, se connaissant soi-même, et déplorant d'aussi mal servir les conceptions qu'il ébauchait sans faiblesse, ambitionna-t-il une carrière politique ? Hors de la spéculation il parait dépaysé et n'étonne ses concitoyens que par la persistance de son irrésolution : parlementaire indifférent aux combinaisons des partis, insoucieux des pressions gouvernementales, dédaigneux des bas appétits et des communes terreurs, il impose — oh ! toujours — le respect, il n'acquiert point cette autorité que l'indécision éloigne des plus dignes. En 18/18, il joue les Cassandre. Ministre des Affaires étrangères de Louis-Napoléon, il annonce des périls qu'il ne sait point prévenir. Il se juge implacablement et se

Page 1