Essai politique sur Alexis de Tocqueuille
ronge ; il n'abdique point l'action pour laquelle il n'est point né, mais où il s'obstine, parce que telle est sa conception du devoir civique, ou, si vous préférez, du devoir tout court. Il meurt avec la poignante certitude d'un demi-échec, et le remords d'une existence insuffisamment remplie, tout entière vouée au bien public, au service de la patrie et de l'humanité, jamais égale au but qu'il se proposait; il meurt dans le désespoir de l'empire naissant. Il laisse le souvenir d'une haute figure un peu grise et falote ; les mieux intentionnés vantent avec Sainte-Beuve ses « qualités du lendemain » ; d'un commun accord sa mémoire est reléguée parmi les poussières de ces dérisoires Panthéons, cimetières des grands rêves que les foules comprennent mal et honorent distraitement.
Que ne sut-il composer avec sa pensée, et non point la renier, mais ne point l'introduire en un domaine où elle n'avait que faire ? Est-il rien de plus incommode pour un parlementaire qu'un système politique ? et ne convient-il pas de ne point mêler au commerce ^des hommes une encombrante philosophie ? Moins de science et plus de complaisance, au lieu de fierté un souriant mépris, quelques banales flatteries, quelque ruse, Tocqueville eût été, selon la figure du temps, un « oracle ». Mais toujours il manqua déplorablement d'habileté.
L'homme parut trop abrupt à ses contemporains ; le penseur ne recueille point auprès de ceux qui de-
vraient hautement se revendiquer de lui le bénéfice de sa générosité ; et certes il est flatteur de n'être point tout à fait oublié des maîtres de nos grandes écoles, de retenir quelques instants l'attention de la jeunesse studieuse, voire d'inspirer une amitié posthume à un Boutmy, à un A. Sorel. Mais n'est-il point significatif qu'un Tocqueville ne figure point, et ne figurera jamais, parmi les saints chômés de notre démocratie ?
Éternellement il portera la peine de son aristocratisme intellectuel : ses réserves, sa modération, qui est une élégance, déplaisent bien plus que n'enthousiasment ses audaces de pensée, sa prescience de l'évolution politique, son goût des réformes sociales. Et sans doute il fut l'un des représentants de ce libéralisme inefficace où s'enlisèrent tant de bonnes volontés du siècle dernier ; et quoi qu'en pense M. R. -Pierre Marcel, on ne saurait guère songer à ressusciter une aussi pâle doctrine où s'équilibrent jusqu'à se neutraliser des éléments contradictoires; le libéralisme, même prôné par Tocqueville,n'a pour nous rien d'excitant. Mais Tocqueville précisément n'est point le prisonnier d'une théorie qu'il contribue à perfectionner, que d'autres inventèrent. Un Tocqueville vaut mieux que les idées dont il accepte de devenir le peu redoutable champion, que celles même dont la pleine responsabilité lui incombe ; c'est son inspiration qu'il importe de découvrir, si haute et si humainement généreuse, c'est son intelligence, si pénétrante et si loyale, sa conscience infaillible qu'il faut louanger, et ces éclairs de génie par où il dépasse prodigieusement la coutumière sagesse de l'égoïsme bourgeois. Ses
œuvres seront dignes de vivre alors même que ses idées seront périmées. On souhaiterait que notre temps en méconnût moins résolument la valeur d'émulation.
On souhaiterait pareillement qu'une biographie détaillée nous fût offerte où abonderaient les utiles sujets de méditation ; le spectacle est infiniment attachant de cette énergie que n'abat point une sorte de découragement chronique, de ce perpétuel sacrifice où il semble que Tocqueville puise incessamment des forces nouvelles, de cette lutte où s'acharne une âme délicate sans jamais perdre de vue son lointain idéal.
Juge auditeur à vingt et un ans, s'il abandonne sa charge de magistrat désigné aux rapides avancements, nous sommes certains qu'un fier scrupule détermina sa démission; candidat, député, l'histoire de ses rapports avec les ministres, son cousin Mole, Louis-Philippe, Louis-Napoléon, tous les puissants du jour, serait le plus magnifique enseignement de dignité et d'indépendance ; et enfin et surtout quelle amère et profitable leçon ne faudrait-il point retirer d'une exacte peinture de son agitation parmi le monde qui élabore au jour le jour la politique et qui en vit ? Certes, le régime électoral est encore d'une étonnante simplicité : Tocqueville écrit à son père, le 30 octobre 1837 :
«... Mes affaires vont toujours bien. Mais vous savez mieux que personne quelles chances imprévues présente un collège électoral aussi nombreux que le nôtre. 700 électeurs! Je vous répète, du reste, avec une grande satisfaction, qu'on n'a jamais vu dans le pays de candidature aussi
honorablement et je puis dire noblement soutenue que la mienne. Je n'ai pas été faire une visite, ni écrit une lettre, et malgré cela. . . »
A^e d'or des candidats ! Mais si les expériences de Tocqueville semblent peu instructives, quelle ne serait point la durable actualité d'un fidèle tableau de sa carrière parlementaire ! Eternelle opposition du désintéressement et des bas appétits, delà pensée libre et des sordides calculs, du talent qui s'isole et de la médiocrité coalisée ? Histoire d'hier et de toujours, qu'illustre de façon émouvante l'auteur de la Démocratie en Amérique. D'illusions, nul n'en eut moins que lui; battu aux élections de 1837, il souscrit aisément aux condoléances presque joyeuses que lui adresse Royer-Collard :
«... Votre caractère est complet, et votre esprit très près de ce qu'il sera jamais ; mais votre autorité n'est pas ce qu'elle sera plus tard... Il importe qu'elle soit établie et surtout autant inattaquable qu'il est possible, quand elle se produira dans les affaires publiques... Le moment sera venu, quand vous aurez terminé votre grande entreprise et mis par là le sceau à votre réputation. Car vous serez plus fort, plus puissant, plus imposant. La vie du député aujourd'hui, est une vie vulgaire, si même elle n'est pas abrutissante pour le plus grand nombre. Ce n'est pas là qu'il faut chercher la gloire : il faut l'y apporter. •»
Deux ans plus tard, il est à même de vérifier ces terribles paroles, d'une clairvoyance hélas ! insuffisamment pessimiste, car la gloire elle-même en impose peu aux assemblées : Tocqueville avoue bientôt son impuissance, que n'atténue point une honorable notoriété ; il se désespère, redoutant,
écrit-il, « que la destinée de notre génération ne soit de s'agiter sans fin et sans gloire au milieu de cette fourmilière incommode que nous avons actuellement sous les yeux ». Durant neuf années, il accumule de nouvelles raisons de désespérer, sans renoncer à son mandat ni ralentir son activité. Ses discours, ses rapports, ses votes, les directions qu'il donne à notre diplomatie, ses précaires triomphes, sa vie magnifiquement triste de lutte et de souffrance, voilà ce qu'il conviendrait de nous peindre et de nous détailler. Nous avons grand besoin de semblables exemples ; nous avons grand besoin qu'un noble sujet d'édification civique nous soit vigoureusement proposé.
Tocqueville proclamé l'un des saints et des patrons authentiques de notre démocratie, rien de plus désirable, rien de plus improbable ! Il est trop haut, trop grave, trop insoucieux de plaire. Une ironique Providence décora de trop d'élégance, d'aristocratique vertu, et peut-être de préjugés patriciens, cet ami de la liberté; un sort contraire le priva trop absolument de mérites vulgaires et du seul prestige auquel demeurent sensibles les masses, j'ai nommé le Succès. Nos parlementaires n'apprendront de lui nulle intrigue; nos jeunes arrivistes seront peu curieux de sa définition du devoir. Il reste à recommander sa mémoire, à conseiller la lecture de ses œuvres et la méditation de son insigne exemple aux meilleurs d'entre les honnêtes gens.