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Fénelon et Mme Guyon, Documents nouveaux et inédits

nous en avertit avec insistance; Bossuet s'acharnait à atteindre par delà Fénelon la prophétesse; les démentis de Fénelon ne prouvent rien contre les faits ; en vain réclame-t-il pour lui seul une responsabilité qui ne lui appartient pas tout entière; en Tain s'efforce-t-il de rompre une solidarité trop évidente; stratagème de généreux défenseur ! Bossuet n'en fut point dupe : après lui l'érudition moderne relève l'évolution des idées de Fénelon. Avant de connaître INIme Guyon, Fénelon penche vers une dévotion tendre : l'érudit Crouslé constate que ses élans vers Dieu sont plutôt familiers et confiants que passionnés : <( ses règles de direction sont ordinairement sévères et plutôt austères qu'attendries ». Fénelon n'aspire qu'à une « intimité paisible avec Dieu ». Ne lui demandez pas de passionner la dévotion. — jNIme Guyon paraît; les écrits de Fénelon trahissent un étrange appétit du néant, le renoncement à toute volonté, à toute conscience; l'abdication de la personnalité, l'abandon de tout l'être aux mystérieux caprices de la divinité permettent seuls d'atteindre à l'état d'absolue perfection : le quiétisme aboutit à l'inertie fataliste, au désir du Nirvana boudhique :

« ... II est sensible qu'à un certain moment, antérieur à la connaissance de Mme Guyon, Fénelon paraît très modéré et très sage dans ses préceptes sur l'oraison, et qu'après sa rencontre avec la prophétesse, il va aux dernières conséquences du raffinement dans l'amour pur, et enfin jusqu'à la soif idéale de l'anéantissement. » (Crouslé.)

Tels sont les faits. Mais par quels prestiges Fénelon fut-il séduit ? Comment recclésiasti({ue prudent,

le méridional pratique, fin, « précautionneux », le courtisan avisé, inquiet de l'opinion, lia-t-il partie avec cette déséquilibrée, demi sainte, demi folle, plus folle en vérité que sainte ? C'est ce que l'on ne s'était point, jusqu'ici, mis en peine d'éclaircir; l'allègre explication de Saint-Simon : « Leur esprit se plut, leur sublime s'amalgama » n'explique rien. La raison de cet amalgame, le motif de cette attraction, de cet engouement subit et durable ? Nul ne les avait encore aperçus; « c'est ce qui nous échappe », avoue l'érudit et honnête Grouslé — faute d'avoir consulté les documents que publie enfin M. Maurice Masson.

S'il est une explication, un secret que réussit à dissimuler, même aux contemporains, la complexe et fuyante nature de Fénelon, nul doute que la correspondance échangée entre l'abbé et Mme Guyon pendant les deux premières années de leurs relations ne nous livre une partie de ce secret et de cette explication. Sur la foi d'éditeurs trop prompts à s'effaroucher d'apparences hétérodoxes, cette correspondance, dite secrète, passa longtemps pour apocryphe. Brunetière inclinait à la croire authentique : l'authenticité semble définitivement prouvée par une très forte démonstration de M. Maurice Masson.

De cette correspondance, M. Maurice Masson tire à peu près tout ce qu'elle peut donner; il en tire les éléments essentiels de ce « Télémaque spirituel » dont Fénelon fut le héros enthousiaste, douloureux, héroïque, et qui fut, en effet, un étrange et assez beau roman. Il n'est point malhabile aux analyses gracieuses et fortes ; il évoque en des pages alertes un Fénelon ardent et aventureux qui « mêle dans ses

aspirations et ses projets le fantastique et le réel » ; tout jeune, le futur auteur de Télémaque se grise de beaux rêves « qu'il poursuivait passionnément sans les sentir inattingibles » (inattingibles ! ]SI. JNIaurice Masson écrit sans hésiter : une àme imprécautionnée ! un sage précautionné !) et l'on sait de lui des lettres enthousiastes et folles ; et son imagination surexcite sa piété :

« Le merveilleux biblique s'était si fortement incorporé à sa pensée qu'elle se mouvait comme naturellement en plein miracle. On ne raurait point surpris en lui montrant quelque David parmi les bergers de Sainte-Modane ; il aurait reçu d'un cœur docile la révélation divine par la bouche d'un pastoureau ignorant, et aurait suivi à l'aveugle « un Chinois ou un Arabe » s'il l'avait cru envoyé de Dieu. »

La sainteté l'attire : le souvenir de François de Sales et de Jean de la Croix vit en lui. Une naturelle curiosité le guidera vers Mme Guyon : Mme Guyon est une âme privilégiée : il espère connaître par elle « ces états mystiques qu'il n'avait point éprouvés», et où son âme, avide de jouissances rares et d'émotions religieuses, désirait atteindre. Mme Guyon sera pour lui une « âme d'expérience » : il écrira :

« J'ai cru Mme Guyon une très sainte personne, avec une lumière fort particulière par expérience sur la vie intérieure. Je la crus fort expérimentée et éclairée sur les voies intérieures quoiqu'elle fût très ignorante. Je crus apprendre plus sur la pratique de ses voies en examinant avec elle ses expériences, que je n'eusse pu faire en consultant des personnes fort savantes, mais sans expérience par la pratique. »

Et il faut bien en croire les affirmations répétées, et que tout d'ailleurs corrobore, de Fénelon luimême. Mais M. Maurice Masson découvre dans le tempérament de Fénelon les raisons du surprenant empire que très vite le sujet s'arrogea sur l'observateur : n'oublions pas que l'archevêque de Cambrai fut « un faible » : une santé chancelante, « une langueur universelle » et qui lui fait « la vie triste et sèche », une perpétuelle inquiétude expliquent ces changements d'humeur, ces « hauts et bas qui le secouent rudement », ces alternatives d'orgueil et d'humilité, d'abattement et de ferme courage qui le déconcertent lui-même, ce besoin de tendre et réconfortante amitié, ce goût des aveux qui soulagent et des bienfaisantes confessions ; Fénelon est un « pauvre homme » que le sentiment de sa détresse intérieure pousse vers la guérisseuse d'âmes : « son cœur surtout demandait un médecin. Il alla à Mme Guyon comme il aurait été à M. Chirac. » Mme Guyon l'adopte, elle le console, le pacifie. Avec la plus compatissante complaisance, M. Maurice Masson vous dira les secrets de cette thérapeutique spirituelle et les jouissances qu'elle procure au prélat endolori, le charme des instants où ils « se taisent ensemble » dans la joie et dans le calme, la douceur de cette tendresse enveloppante, la vertu d'apaisement de ces doctrines, de ces oraisons, de ce commerce.

Mme Guyon était laide. Fénelon l'assure de son « attachement froid et sec » ; il l'aime « en Dieu » ; on sait ce que lui coûta cet amour; il demeura toujours fidèle à celle qui fut » la directrice et presque la maîtresse de sa vie », et proche « du dernier

âge », il lui adresse ces strophes, dont on peut railler le rythme essouflé et les rimes pauvres, mais où s'exprime en une plainte très douce et désespérée l'ardeur mélancolique d'une inaltérable affection.

Adieu, vaine prudence, Je ne te dois pkis rien, Une heureuse ignorance

Est ma science :

Jésus et son enfance,

C'est tout mon bien.

Jeune, j'étais trop sage.

Et voulais tout savoir.

Je n'ai plus en partage

Que badinage, Et touche au dernier âge

Sans rien prévoir.

Au gré de ma folie Je vais sans savoir où, Tais-toi philosophie !

Que tu m'ennuies !

Les savants je défie.

Heureux les fous !

Loin de toute espérance Je vis en pleine paix; Je n'ai ni confiance

Ni défiance, Mais l'intime assurance

Ne meurt jamais.

Amour, toi seul peux dire, Par quel puissant moyen Tu fais sous ton empire

Ce doux martyre, Où toujours l'on soupire

Sans vouloir rien.

Content dans cet abîme Où l'amour m'a jeté, Je n'en vois plus la cime.

Et Dieu m'opprime :

Mais je suis la victime De vérité.

État qu'on ne peut peindre ; Ne plus rien désirer.

Vivre sans se contraindre

Et sans se plaindre.

Enfin ne pouvoir craindre De s'égarer.

Tout cela est bien déduit, assez solidement étayé et neuf dans le détail et les preuves. Peut-être M. Maurice Masson néglige-t-il trop de voir qu'une psychologie plus poussée de Mme Guyon ne nous serait point inutile : roman à deux ! la conduite de Fénelon ne nous sera parfaitement intelligible que lorsque nous serons édifiés sur Mme Guyon,

Car enfin cette femme fut-elle la folle qu'il nous paraît, et qu'il parut à son temps, raisonneur, ennemi du sentiment, des fantaisies du « sens propre », et qui ne parla jamais qu'au figuré le langage des

mystiques ? M. Maurice Masson, qui ne se prononce pas, semble en douter : le doute est permis; certes, le génie de Mme Guyon n'égale pas celui d'une Thérèse ou même d'une Chantai ; n'est-il pas cependant de même nature ? Sa démence mystique ne séduisit point que de beaux esprits chimériques ou de précieuses exaltées ; ses disciples n'étaient point tous capables de crédulité enfantine ; comment affirmer qu'un Ghevreuse « honnête homme », épris de science et de métaphysique, eût été à la merci d'une extravagance vulgaire ?Etil n'est point seul ! J'avoue n'être point touché par la très spécieuse distinction établie par Bossuet entre vrais et faux mystiques ; on ne voit pas d'ailleurs que le rationalisme moderne puisse en faire état. Et si les protestants de Hollande, de Suisse, d'Angleterre, d'Amérique tiennent encore aujourd'hui Mme Guyon pour une initiatrice inspirée delà vie intérieure, si Schopenhauer témoigne de son « respect » pour cette « belle et grande âme », devons-nous point admettre qu'il serait temps de réviser le jugement porté sur elle par l'Eglise catholique, et qui, si lourdement, pèse encore sur sa mémoire ? Et s'il nous importe assez peu qu'elle reconquière dans l'innombrable famille des mystiques la place à laquelle elle a peut-être droit, il ne nous est point indifférent que justice soit enfin rendue aux indulgences, aux curiosités, aux hardiesses sentimentales et intellectuelles du grand esprit — et si séduisant par ses curiosités et ses audaces de pensée — que fut Fénelon.

Enfin la psychologie si ingénieusement pénétrante et informée de M. Maurice Masson ne me satisfait

point complètement : M. Maurice Masson se laisse-t-il entraîner par les besoins de sa cause ? Exagère-t-il certains traits de la physionomie de Fénelon ? Pouvait-il échapper au danger de les exagérer en une rapide esquisse destinée à les mettre en lumière et non point à nous donner une idée d'ensemble du caractère et de l'intelligence de l'archevêque de Cambrai ? Son argumentation provoque des réserves et fait souhaiter je ne sais quel complément d'impartiale analyse : je consens que Fénelon n'ait point joui d'une très robuste santé : ses défaillances physiques déterminèrent-elles, aussi nécessairement que le proclame M. Maurice Masson, les particularités de son humeur, ses préférences et ses penchants intellectuels ?

M. Maurice Masson semble portraicturer un neurasthénique, un podagre, que mènent ses nerfs excitables et débilités : or, c'est l'harmonieux équilibre de toutes ses facultés que révélait, au dire de Saint-Simon, l'expression ordinaire de son visage ; M. Maurice Masson lui-même observe que ce malade avait « une raison... merveilleusement sûre et fine ».

« Aucun esprit, dit Crouslé, ne nous paraît plus libre que le sien. « Plus libre, plus raisonnable, insistons. Défions-nous de ses airs de victime souffrante; suspectons, ou plutôt, comprenons mieux son langage de méridional et de mystique d'intention, ne prenons point trop à la lettre ses lamentations de « pauvre homme ». J'eusse aimé que M. Maurice Masson précisât davantage le caractère des lettres « secrètes » qu'il publie. Compromettantes, ces lettres ! M. Maurice Masson soutient avec raison que l'on n'y trouve rien que Fénelon n'ait répété ailleurs : que n'ajoute-

t-il qu'elles fournissent le plus éclatant témoignage de l'inaptitude de Fénelon à vivre la vie mystique. Comparez ces lettres et celles de Mme Guyon ! quelle froideur, quelle impuissance lyrique, quelle sécheresse d'âme ! rien qui rappelle les images physiques, la candide sensualité d'un François de Sales : nourri de rêves platoniciens, Fénelon ne s'enthousiasme que pour la beauté la plus idéale et la plus décolorée, la beauté abstraite ! La correspondance de Mme Guyon déborde du plus ardent lyrisme — assez platement exprimé. — Fénelon s'efforce de dégager de cet incohérent fatras des formules claires : il résume, discute, ne suit son amie que de loin, rebelle aux mystiques envolées : « Vous raisonnez trop », lui répète-t-elle : il répond : «Je veux aller, sans savoir où, partout où Dieu me mènera, pourvu que ce soit lui, mais je ne voudrais pas me dépouiller de ma propre sagesse, pour marcher à l'aveugle sans savoir que c'est celle de Dieu qui m'en prive. L'état de pure foi demande bien qu'on ne cherche à rien voir, pour le chemin par où Dieu me conduit, mais il ne demande pas qu'on marche sans savoir si c'est Dieu qui nous fait marcher ; autrement ce ne serait plus foi en Dieu, mais foi en son propre égarement. » Fénelon s'efforça de pratiquer plutôt qu'il ne connut les joies de r « amour pur », et si sa tendresse est grande pour l'amie qu'il vénère comme une sainte, cette tendresse est sans exaltation : Crouslé, à qui il faut bien revenir, avait dit : « L'énergie de ses sentiments ne va pas ordinairement au delà d'une flatteuse sympathie et d'un intérêt caressant. Dans son cercle intime, la vie dut être facile, riante, égayée par l'esprit et

exempte d'orages. » Flatteuse sympathie, intérêt caressant ! Le contraste si violent de leurs deux natures fît qu'il éprouva pour Mme Guyon un intérêt plus profond, une sympathie plus voluptueusement obstinée, une grande, tenace et saine amitié...

Je ne fais qu'indiquer de rapides restrictions : qui donc rassemblera tous les faits, toutes les observations, toutes les analyses : qui donc peindra Fénelon à grands traits vigoureux ? Qui donc fera revivre l'attachante et insaisissable figure de ce troublant vaincu ?

Plus heureux, Bossuet nous apparaît dans une lumière rayonnante : ignorons-nous rien de ses mérites, de ses vertus, de ses talents ? Sa vie et ses œuvres nous sont familières : nous avons cessé de le considérer « comme un marbre, — d'autres diraient comme une borne — planté au milieu du siècle de Louis XIV ». Avec une érudition aisée, un tact fin et sûr, un rare bonheur d'expression, M. Alfred Rebelliau nous révélait naguère « le Bossuet vrai qui a changé, lutté, qui a vécu ». Qui donc nous dira les étonnantes vicissitudes de la vie et de la pensée de Fénelon? Fénelon porte-t-il la peine d'avoir été inconsidérément loué par Voltaire, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Marie-Joseph Chénier ? Ne saurions-nous oublier sa retentissante défaite ? Nos plus autorisés connaisseurs ne peuvent se mettre d'accord sur les mérites de son style ; nul n'est en mesure de porter sur son caractère un jugement formel. C'est une gloire littéraire qu'il importe de réhabiliter, une grande mémoire qui sollicite un historien, un critique et un juge.

L'an 1624, l'Anglais Howell étant à Paris, malade, reçut la visite de docteurs français ; l'un d'eux, doctoralement, vanta les qualités de l'aie; l'aie n'est point seulement le plus délicieux breuvage : les Anglais, parce qu'ils se gorgent d'ale, sont vigoureux, endurants, habiles à tirer de l'arc... Howell laissa dire et cependant but à ses amis avec « la meilleure liqueur du raisin de France » . Gomme tel de ses compatriotes qui se proclamait amiral de Bordeaux, duc de Bourgogne, comte de Champagne, vicomte des Canaries et baron de Xérès, Howell préférait le vin : « Ce vin produit de bon sang, le bon sang produit la bonne humeur, la bonne humeur crée de bonnes idées, de bonnes idées produisent de bonnes œuvres, de bonnes œuvres élèvent l'homme jusqu'au ciel, ergo le vin

1. L. CH\nLA.yyE, L'Influence française en Angleterre au dixseptième siècle. La vie sociale, la vie liltéraire. Élude sur les relations sociales et littéraires de la France et de l'Angleterre surtout dans la seconde moitié du dix-septième siècle.

élève l'homme jusqu'au ciel. Et si cela est vrai, il y a beaucoup plus d'Anglais qui vont au ciel comme cela qu'autrement. » Très peu de Français au dix-septième siècle savent apprécier la rude saveur de l'aie ; beaucoup d'Anglais doivent au vin de France le réconfort d'une gaieté légère, et cette douce excitation, si favorable à l'hygiène spirituelle des hommes du Nord; gaieté, hygiène, parfois talent, exaltation heureuse, le salut en ce monde !

Les mets français s'accommodent du vin de France ; nos vignerons et nos cuisiniers remportent de communes victoires ; leur suprématie d'invisibles alliés n'est point, aujourd'hui encore, de celles dont nous devons faire fi. Au dix-septième siècle, nos cuisiniers conquirent l'Angleterre : le joyeux Ragoût fit grande figure à la cour des Stuarts ; il eut des confrères français dans toutes les demeures seigneuriales ; nul ne put les déloger, non point même Addison, défenseur éloquent du roast-beef national : « C'est, assurait-il, cette nourriture qui a formé cette race vigoureuse d'hommes, les vainqueurs de Grécy et d'Azincourt. » Et que serait-il advenu en vérité à Blenheim et à Ramillies si les soldats de ^Malborough s'étaient contentés de fricassées et de ragoûts, de bisques et de potages, et de ces liqueurs et de ces pâtisseries, et de « ces petits riens A'^enus de France » dont les élégants se régalaient aux soupers fins du Green Garret ?...

La colère d'Addison eût été toutefois moins agressive si nos sommeliers, nos marmitons et nos officiers de bouche n'eussent été accompagnés d'une armée de laquais, de tailleurs, modistes, perruquiers, droguistes, et bientôt de médecins, sculpteurs, peintres,

architectes, acteurs, maîtres de danse et d'escrime et de français.

L'Angleterre s'éprenait de nos modes et de nos costumes, de nos arts et de nos plaisirs: nos rubans, nos plumes, nos mouches, nos masques, nos « boëtes », nos éventails, nos bijoux, nos meubles, nos carrosses, nos jeux, nos belles manières, nos galanteries, le charme de notre société polie, l'élégance et la perfection de notre luxe, l'Angleterre éprise nous enviait tout, et s'efforçait de nous imiter, de nous copier et de nous dépasser. Les gants d'une Anglaise de qualité doivent venir de Paris, et si ses bas de soie verfce ont été fabriqués à Londres, ses jarretières furent achetées à une étrangère qu'annonce dans le Strand le cri « Aux jarretières de France ! » Une x\nglaise a une camériste ou un valet de chambre français, qui n'ignore point l'art de placer la settée, ou la cuppée, ou la frelange, ou la fontange, ou encore la bourgoigne ou la jardinée ; sa tête est parée d'aimables boucles, cruches sur le front, confidents autour des oreilles, crève-cœurs, meurtriers...; sur son sein s'étale ce nœud qu'on appelle assassin ou venez à moi. Elle est parfumée à Veau de Salville ou à Veau d'Hongrie, et possède dans son cabinet de toilette tous les dentifrices, pâtes, poudres et essences, de Monsieur Marchand de Montpellier. Une Anglaise danse le branle, la courante, le menuet, les contre-danses de l'Ile-de-France, les rigaudons, la bourrée, la danse d'amour, la chasse de l'écureuil, la danse aux baisers. Une Anglaise est initiée à tous les raffinements d'élégance ; il y eut à Londres des ruelles que fréquentèrent des illustres.

Une Anglaise ne saurait vivre que conformément

aux Lois de la ^a/a^i/er/e; un Anglais n'avoue point d'autre tailleur que Barroy, d'autre bottier que Piccat ; ses dentelles, Le Gras en imagina le dessin; sa perruque, De Chedreux en ordonna la majestueuse ampleur. Il n'importe que les auteurs de comédies raillent le Monsieur Anglais, ou sir Fopling Flutter, ou le comte Rodophile, ou M- de Paris; la séduction du petit-maître est irrésistible : M. de Paris a une tabatière, il a une calèche et des valets français : « Hé ! Champagne, Norman, la Rose, la Fleur, la Tour, La Verdure! » M. de Paris se bat en duel. Il est maître dans l'art d'écrire des billets doux. Il parle un anglais détestable et ne jure qu'en français : « Ventre bleu! jarnie ! teste bleu! » Il a lu VArt de l'affectation, et prodigue dans sa conversation le galant, le doux, le tendre, le délicat, le bien tourné. Sa maîtresse le congédie ; si le congé est en français, M. de Paris est charmé. Il a de surprenantes délicatesses et de déconcertantes perspicacités : découvrant sur le sable des empreintes de pas, il s'écrie:

« — Je parie cent livres que ce sont trois Anglaises qui nous ont précédés ici.

— Et comment pensez-vous le savoir?

— Parce que j'ai été en France.

— En France j'ai souvent remarqué dans les jardins, quand la société se promenait après une légère averse, l'empreinte que faisaient les pieds des Françaises. J'ai vu tant de bon ton dans leurs pas que le maître de danse du roi de France n'aurait rien trouvé à reprendre même pour un seul pas. Ici, je vois que les orteils des dames anglaises ont l'air d'être prêts à monter les uns sur les autres. »

M. de Paris est une caricature, un modèle; on le raille, on l'admire, on l'envie, on l'imite. La France

du dix-septième siècle enseigne aux Anglais à manger, à se vêtir, à marcher, à saluer, à vivre et à se divertir noblement. Comparez les Anglais de la fin du siècle, et par exemple sir William Temple, ce type d'urbanité naissante, dont Taine ne dédaigna point d'esquisser le portrait, aux contemporains de Shakespeare ! Constatez les progrès, soyez surpris ensuite que la nation anglaise ait voué à la française en ces temps lointains une gratitude mêlée de quelque amertume...

Je ne suis point de ceux qui reprocheront à M. Louis Charlanne d'avoir fait précéder une étude d'histoire littéraire de chapitres sur la mode française, le costume, le mobilier, la cuisine et les sciences et les arts, médecine, peinture, architecture, horticulture, musique, danse, escrime. Peut-être serionsnous tentés — n'est-il pas vrai — d'attribuer plus d'importance à la peinture, à l'architecture qu'à la cuisine et au mobilier, à la médecine et d'une façon générale aux sciences qu'à l'escrime et à la danse et même à l'horticulture. Pa« un instant M. Louis Charlanne n'y songea; je ne suis point sûr qu'il ait eu tort; son érudition — un peu trop aisément abondante et souvent prolixe — collectionne et classe par séries des faits aussi nombreux que possible. Raisonnez sur ces faits, si le cœur vous en dit. Raisonnez : n'oubliez pas cependant que le roast-beef ne saurait être exclu de la littérature anglaise; jetez plutôt les yeux sur n'importe quel ouvrage de critique britannique ; il vous sera fort difficile de ne

point rencontrer des affirmations analogues à celleci, que j'emprunte à un écrivain américain : « La tendre passion de Racine semble de la galanterie sentimentale au type de l'Anglais mangeur de bœuf. » C'est ainsi : tout ce qui, à la cour de Charles II, ou de Guillaume d'Orange, ou de la reine Anne se nourrit de bisques et de potages et de ragoûts français, comprend et apprécie la raison délicate et la poétique émotion de Racine ; le robuste type populaire de l'Anglais mangeur de bœuf (the beef-eating type of Englishman) demeure rebelle au charme étranger, et condamne les fadeurs françaises.

Et ne pourrait-on en outre soutenir que l'influence d'un peuple et d'une civilisation sur une civilisation et un peuple voisins se révèle surtout dans les faits les moins solennels de la vie familière ? Ah ! connaissons les menus des Anglais distingués du dix-septième siècle, dénombrons leur garde-robe, n'ignorons point leurs fournisseurs; il n'est point en une pareille étude de détail si infime qui n'ait son importance. Et ne nous hâtons point de sourire des patientes curiosités de M. Louis Charlanne. M. Louis Charlanne recherchant tous les symptômes de la « gallomanie » aiguë dont l'Angleterre fut atteinte au dixseptième siècle n'écrit point seulement — avec quelle extrême minutie ! — un chapitre de l'histoire des arts et des coutumes; par delà les couleurs du vaste tableau qu'il nous offre des mœurs d'une partie de la société anglaise, tentons de discerner les causes profondes de l'influence de la pensée française.

Pourtant ! sommes-nous si assurés que l'invasion des modes françaises ait favorisé en Angleterre l'in-

fluence de notre pensée et de notre littérature ! M. Louis Charlanne ne le démontre pas, et l'on serait presque tenté de croire le contraire après avoir lu son gros livre .

Gallomanie ! terme inquiétant, et qui ne saurait définir qu'une tendance passagère, exagérée en ses effets, provocatrice de sentimentalités violentes et de réactions nationales peu favorables à la libre expansion des œuvres et des idées ! M. Louis Charlanne observe que notre suprématie littéraire s'est rarement imposée aux époques où s'affirmait notre prépondérance politique; est-il certain que les crises de gallomanie (toutes les nations en ont connu) n'ont point ralenti plutôt qu'accéléré les progrès de notre littérature par delà nos frontières ? La réciproque n'est point exacte, et l'on ne serait point embarrassé de citer telle nation fort peu suspecte de gallomanie qui, de nos jours, accueille avec l'empressement le plus marqué nos livres et nos écrivains.

En Angleterre même, au dix-septième siècle, que voyons-nous ? une société où l'étude du français est de tradition. Que de grammairiens, et de lexicographes, et de commentateurs uniquement occupés au cours des siècles antérieurs de vulgariser l'étude de notre langue! Grandes dames, gentilshommes, poètes, quiconque, sous le règne d'Elisabeth ou de Jacques P"", joue un rôle, sait le français; Ben Jonson séjourne à Paris, où en 1613 il s'entretient avec le cardinal du Perron de Virgile et de Ronsard dont il admire fort les odes; ni Chaucer, ni Butler,. ni Cowley, ni Lodge n'ignorent le français. Gomment Dryden et Granville et Rowe et Etheredge et Pope et Prior et Addison se dispenseraient-ils de l'ap-

l'influence française en ANGLETERRE 23

prendre ? Et quand il n'est aucune œuvre importante de notre seizième siècle qui n'ait passé en Angleterre en éditions françaises et anglaises, étaitil point évident que celles de notre grand siècle retentiraient plus puissamment encore par delà la Manche ?

Les modes vinrent cependant : la cour d'Henriette de France les lança: Charles II et ses courtisans, au retour de France, étaient à demi français; la gallomanie fut dénoncée, combattue, et c'est beaucoup moins contre notre littérature que l'on s'insurgea que contre nos mœurs; et si les « fats francisés » eussent été moins nombreux autour de lui, Dryden n'en eût pas moins subi l'ascendant de Corneille, de Bossuet et de Boileau, il eût peut-être mis moins d'âpreté dans ses attaques contre l'art et la langue de France.

Devrons-nous donc admettre qu'une littérature rayonne par la seule vertu des œuvres, que le concours des prestiges mondains est peu efficace, souvent nuisible et partant bien moins désirable qu'on ne l'imagine généralement ?

Notre littérature fut au dix-septième siècle bien puissante : moins éprise de nos mœurs l'Angleterre ne l'eût pas méconnue, l'Angleterre, certes, n'eût méconnu ni Bossuet, ni Boileau, ni Pascal, ni La Fontaine ; peut-être eût-elle été plus sévère à Gombault et à Gomberville, à la Calprenède et aux Scudéry, et c'eût été tout profit; car peut-être eût-elle mieux com-

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pris, et surtout plus heureusement assimilé, l'art de Corneille et de Racine.

M. Louis Charlanneprouvela vogue extraordinaire de nos romans en Angleterre; il sait quels libraires à Londres en détenaient la marché toujours achalandé : VEndymion et Cassandre, et Ibrahim pu Vllliislre Bassa, et le Grand Cyrus, et Clélie, et Célinte, et le Discours de la gloire, les meilleurs et les pires, étaient accueillis avec enthousiasme jusque dans les comtés les plus reculés, en Ecosse et en Irlande ; les Anglais y prirent le goût des fictions indéfiniment prolongées auquel ils sont depuis restés fidèles ; et n'est-ce point le personnel de ces romans que Ton retrouve dans la tragédie héroïque, ce genre bâtard dont les d'Avenant, les Boyle et les Dryden tentèrent de doter leur patrie? Mêmes personnages, même conception de l'amour, même emphase, mômes invraisemblances qui parfois n'excluent point un certain charme extravagant, ni même quelque force tragique. La tragédie héroïque ne devait point vivre ; ses éphémères succès firent-ils point tort cependant aux œuvres de Corneille et de Racine ?

M. Louis Gharlanne énumère avec un vif souci d'exactitude les traductions et les représentations anglaises des pièces de Molière, de Corneille et de Racine : a-t-il connu l'ouvrage de D. F. Canfield : Corneille and Racine in England ?

Peut-être eùt-iltiré de l'écrivain américain quelques précisions qui ne sont point sans intérêt : il n'est point sans intérêt de prouver que la traduction anglaise du Cid fut imprimée le même mois que la première édition française du retentissant chef-d'œuvre; il n'est point

sans intérêt de montrer que la flamme et l'héroïsme et la couleur romantique des pièces de Corneille étaient beaucoup plus « sympathiques » aux Anglais que la délicate langueur et la psychologie et l'art discret de Racine.

D. F. Ganfield établit une distinction qu'il faut bien relever entre les traductions de la Restauration et celles du dix-huitième siècle : les premières, généralement supérieures aux secondes, étaient destinées surtout à être lues, et si Corneille fut peu représenté et Racine bien moins encore, l'un et l'autre séduisirent un nombre très considérable de lecteurs; le succès des tragédies continue celui des romans : voulez-vous des chiffres? Sous Charles II, en vingt-cinq ans, huit pièces françaises sont traduites en anglais; en dix années, sous la reine Anne, dix traductions nouvelles sont publiées; quatorze paraissent au cours des quatorze années qui suivent l'apparition de la première traduction du dix-huitième siècle. Ni les traducteurs, ni les adaptateurs ne purent acclimater sur la scène anglaise la tragédie classique ; leur échec s'explique par de nombreuses causes parmi lesquelles il convient de n'omettre point la décadence de l'art de la diction en Angleterre au début du dix-huitième siècle : Garrick et son école en proscrivant la déclamation classique achevèrent de discréditer notre art dramatique.

M. Louis Cliarlanne n'a point négligé de constater l'influence de la critique française et, spécialement de Roileau, sur la critique anglaise et notamment Dryden, ce Boileau britannique : on eût aimé qu'il n'omît pas de citer la substantielle étude de L. J. Wy-

lie : Studies in the évolution of english criticism : même après M. Louis Charlanae il faudra bien relire L. J. Wylie...

La France domine au dix-septième siècle l'Angleterre par le double ascendant de sa littérature et de ses mœurs brillantes, aimables, polies : le profit pour l'Angleterre n'est pas douteux. Taine, jadis, ne semble pas s'en être suffisamment rendu compte : et certes il a bien vu que la littérature anglaise acquit au contact de la française d'incontestables qualités de forme ; il sait ce que la comédie de Wycherley, de Congreve, de Wanbrugh, de Farquhar dut au théâtre de France : « Wycherley écrit bien, très clairement... presque à la française. » Rochester luimême, le courtisan cynique, pare de quelque discrétion française la brutalité britannique : « Rochester est correct même au milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et solide de Boileau. »... Taine, cependant, sous l'influence d'une certaine critique anglaise, semble avoir aperçu les inconvénients de la gallomanie bien plus distinctement que les effets de la très réelle et profonde et bienfaisante influence du génie français sur les mœurs et le caractère anglais : « L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche. Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite, sceptiques dans l'athéisme débraillé. Cette cour (de Charles II) ne sait imiter que nos ameublements et nos costumes. L'extérieur de régularité et de décence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté d'ici comme incommode... (Cette cour) imite celle de

Louis XTV comme un faiseur d'enseignes copie un peintre... »

M. Louis Charlanne est plus équitable : certes l'influence française adoucit, affina les mœurs anglaises : quant aux lettres anglaises, « ni la force, ni l'élévation, ni la splendeur même, ni l'originalité surtout ne leur avaient manqué. Ce qu'on pouvait souhaiter pour elles, c'était une construction plus logique, quelque chose de plus lucide, de moins recherché, de plus décent aussi, toutes vertus d'ordre éminemment classiques. Si elles perdirent un peu de la hardiesse et de la spontanéité shakespeariennes, elles gagnèrent des qualités d'ordre, de proportion, de mesure, de goût enfin, qui ne sont pas moins précieuses... la littérature anglaise, qui courait grands risques de rester longtemps insulaire, acquit une valeur didactique, une force d'expression qui la rendirent bientôt européenne. » On ne saurait mieux dire : relisons donc l'inoubliable Histoire de la littérature anglaise de Taine, mais souscrivons aux jugements modérés, étayés d'une information critique considérable de M. Louis Charlanne

Le bon M. Hamon, le timide Nicole, et son ami le pugnace Arnauld, et tous les « Messieurs » de leur compagnie, s'il leur eût été donné de prévoir la curiosité que nous inspirent leurs vies, leurs œuvres, le prodigieux roman de leurs saintes aventures et de leurs pieuses intrigues, grande eût été leur indignation. « Tout ce qui de près ou de loin touche à Port-Royal, écrit M. André Hallays, excite la curiosité de nos contemporains. » Les solitaires estimeraient bien vaine, et presque criminelle, une curiosité qui s'attarde aux particularités des personnes et des lieux, à la figure des gens, au pittoresque de leurs mœurs, au piquant de leurs vertus étrangement démodées, et néglige le tout de leurs préoccupations essentielles.

Car il n'est pas douteux que notre indiscrétion se modère dès qu'il s'agit de la fréquente communion ou du mystère de la grâce. Les œuvres, même profanes, de la plupart de ces graves personnages, nous les considérons avec un respect plein de rete-

PORT-HOYAL 29

nue : Mme de Sévig-né écrivait d'un traité de Nicole : « Je A^oudrais bien en faire un bouillon et l'avaler » ; et encore : « Quel langage ! quelle force dans l'arrangement des mots ! On croit n'avoir lu de français que dans ce livre. » Son fils, le marquis de Sévigné, assurait que le traité de la Connaissance de soi-même était « distillé, sophistiqué, galimatias en quelques endroits, et surtout ennuyeux presque d'un bout à l'autre ». Nous applaudissons la marquise, mais nous ne sommes pas éloignés de nous ranger de l'avis du marquis. Ennuyeux, oui, oui : ouvrez plutôt ce livre célèbre. M. André Hallays, notoire port-royaliste et qui ne se cache pas de quelque sympathie pour Nicole, a tenté l'expérience ; certes, sa sympathie n'a pas décru, mais il avoue sa prompte lassitude... Ils sont rares parmi nous les esprits qui ne seraient pas conduits très vite au même aveu : nos curiosités sont vives, mais qu'elles sont donc aisément découragées ! Il y a quelque chose de dérisoire dans ce culte que nous vouons à la mémoire de ces hommes admirables, dont nous ne saurions supporter les œuvres l'espace d'une matinée.

Et ce n'est point, vous l'entendez, de vanité littéraire qu'il s'agit : les solitaires n'en avaient point ; mais quel n'eût pas été leur étonnement scandalisé en constatant notre indifférence aux idées, aux questions, aux croyances pour lesquelles ils vécurent et souffrirent ! tout cela, presque tout cela est désormais lettre morte ; nous ne nous hasardons plus qu'avec répugnance aux maquis de la théologie ; la prose de Saint- Gyran nous paraît broussailleuse; celle de Nicole, du

bon Nicole, nous accable d'un ennui morne ; et je n'afiirmerai pas qu'au sortir du traité de la Connaissance de soi-même, on éprouve l'irrésistible besoin de puiser un réconfort spirituel dans les ouvrages de Courteline ou de Tristan Bernard; tout de même, on a besoin d'air, d'air respirable, et d'une moins poussiéreuse « nourriture »...

Et cela n'empêche pas que nous soyons très épris de Port-Royal, et passionnés pour tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'histoire de cette sainte maison ; nous admirons fort les solitaires, leur héroïsme intellectuel, leurs surhumaines vertus ; leur hérétique ardeur nous attire, puisqu'elle s'employa à lutter contre une double et effroyable tyrannie ; certes, nous admirons Port-Royal avec désintéressement. Gage plus certain de la durée de nos enthousiasmes, nous admirons Port-Royal en égoïstes ; nous nous réchauffons à sa flamme — du moins en avons-nous la flatteuse illusion — devant ces géants, les meilleurs d'entre nous prennent conscience de leur petitesse ; il n'est plus guère d'âme si haute et désabusée qui n'éprouve la surprise de se découvrir quelque vulgarité auprès de ces purs esprits passionnés, Port-Royal nous invite à la modestie non moins qu'à l'opiniâtre effort. Port-Royal demeure notre refuge, le plus merveilleux lazaret ouvert à nos impuissances et à nos neurasthénies.

Et je ne pense pas que si M. Hamon, ou Nicole, ou le grand Arnauld, ou quelqu'un de leurs amis pouvaient le lire, l'ouvrage de M. André Hallays ^ échap-

1. Andbé Hallays, le Pèlerinage de Port-Royal. Cf. : Jean Racine, Abrégé de l'histoire de Port-Royal; avec un avant-propos,

pât au double reproche de frivolité et de sensualité. M. André Hallays, qui est bien de son temps, le flatte habilement. Tout le monde, je vous l'accorde, n'a pas le loisir de relire fréquemment l'inoubliable livre de Sainte-Beuve ; elle est infiniment louable l'initiative des lettrés qui ravivent en nous de chers souvenirs, et, sans doute, y ajoutent des impressions nouvelles, quelques faits, de ces menus détails, familiers, souvent négligés, où se reconnaît pourtant l'accent d'une figure ou d'une parole. M, André Hallays, qui connaît son temps, et le flatte jusque dans ses travers, publie le livre le mieux fait pour nous séduire : il met Port-Royal en promenades, comme d'autres le mirent en roman ; il sait la vertu des ruines, et que l'on ne fait plus de bonne psychologie sans aperçus archéologiques. Il cultive l'archéologie, sans excès, car il a du goût ; l'archéologie est souvent envahissante : M. André Hallays ne permet point que les vieilles pierres nous détournent des hommes. Il sait nos manies, l'éducation que nous ont faite les méthodes du reportage appliquées à l'histoire : il se défend contre l'érudition oiseuse ; il a infiniment de tact, de mesure, de goût. Et s'il agrémente sa topologie de quelques esquisses légères de paysages, c'est qu'en vérité il prit plaisir à parcourir ces lieux jadis célèbres, ces vallons, ces plaines riantes, et qu'en artiste il entend bien nous faire part de ses joies.

Là toutefois prenons garde : M. André Hallays gagne BoulIay-les-Troux, où vous n'ignorez point qu'il faut chercher la sépulture de Du Gué de Bagnols ;

un appendice, des notes, un essai bibliographique et trois illustrations, par A. Gazier.

il écrit : « La bise souffle aigrement. Des nuages sombres courent sous le ciel gris. Soudain une lumière très douce perce la nuée. Tout s'éclaire : les toits des fermes, la cime des bois lointains, les labours humides, les troncs noirs des pommiers. Des lueurs d'argent passent sur la campagne. Il semble que la terre va sourire. La nuée se referme, et tout s'obscurcit de nouveau. Cette nature désolée, ces fugitives éclaircies, ces gris infiniment nuancés, n'est-ce pas toute la beauté du jansénisme ! » Ah ! que cela est finement senti, et joliment analysé ! Pourtant, s'il existe un lien, une subtile concordance entre le janséni sme et le coin de nature où la doctrine prit son essor, je ne crois guère qu'on puisse encore les apercevoir aujourd'hui.

Palaiseau, Boullay-les-Troux, Port-Royal des Champs, Les Granges, Magny, Saint-Lambert, tous ces noms rappellent au Parisien d'aujourd'hui de gracieux paysages, sans grandeur, mais de la plus noble élégance, d'une élégance sobre et d'une simplicité souriante : nulle sévérité, en ces vallons accueillants, arrosés d'humbles et limpides ruisselets, en ces plateaux aux lentes ondulations, couverts de moissons où surgissent çà et là les plus décoratives futaies... Est-ce donc en cet aimable pays que naquit l'une des plus rudes disciplines dont l'esprit des hommes se soit jamais avisé ? peut-on croire que cette douce Ile-de-France fut jamais conseillère d'austérité, d'ascétisme mystique? M. André Hallays a vu Boullay-les-Troux un maussade jour d'hiver : qu'il y retourne en été, et dise si cette terre, opulente sans splendeur, mais heureuse, mais riche, et comme humanisée, n'éveille pas tout d'abord des idées de vie

aisée, de calme et délicat bonheur ? Contre Hallays j'en appelle à Hallays lui-même, qui note ailleurs ceci :

« Avant de quitter Saint-Lambert, arrêtons-nous encore un instant dans le grand verger de l'école pour donner un dernier regard à la vallée de Port-Royal.

« Tout le charme de ce paysage lient à une harmonie incomparable, harmonie des lignes qui s'infléchissent auec une diuine élégance, harmonie des verdures qui se dégradent doucement depuis les prairies éclatantes du vallon jusqu'aux sombres taillis des collines, tiarmonie des souvenirs qui flottent sur les champs, les ruines et les tombes, car l'accord est merveilleux entre la simplicité du site et la simplicité des âmes qui vinrent jadis y prier et faire pénitence. »

Fallait-il qu'elles fussent hautainement insensibles aux harmonies naturelles, et comme murées dans leur rêve visionnaire, ces âmes simples, pour ne point se détendre et se laisser apaiser dans l'enchantement des choses ?

Coquine semble pas avoir frappé M. André Hallays — du moins ne tire-t-il pas des citations qu'il fait tout le sens dont elles éclairent la question — c'est que les Français du dix-septième siècle interprétèrent fort différemment une nature sans doute moins aimable; ici les témoignages sont unanimes : cette vallée de Port-Royal, qu'attriste à peine de nos jours la multiplicité des ruines et des tombes illustres, cette vallée parut aux sujets de Louis XIII et de Louis XIV un sinistre lieu d'exil : M. André Hallays ne l'ignore pas, qui écrit: « On le sait, Port-Royal apparaissait aux imaginations du dix-septième siècle comme un « désert affreux », et qui analyse longuement le journal de route d'une parisienne en visite à l'abbaye :

cette dévote demoiselle rencontra sur le chemin de Port-Royal plus de difficultés que nous ne serions tentés d'en redouter dans les pays les plus sauvages ; et l'on voit bien qu'il faut tenir compte de ses habitudes de bourgeoise casanière, et faire la part de r « imagination » — par exemple quand elle déclare :

« Je n'entreprends pas de faire une description exacte de cette admirable maison ; il faudrait une autre plume que la mienne pour en tracer un plan qui fût achevé, mais je puis dire que la situation de ce lieu est enfoncée, que je doute que les déserts de la Thébaïde le soient davantage (sic) ; que ce monastère est situé dans un fond entouré de prodigieuses montagnes, qui d'un côté surpassent de beaucoup le clocher de la maison ; que le pays est tout rempli de bois ; qu'il faut être dans la maison pour la voir... »

Mais s'il est vrai qu'au commencement du dixseptième siècle, cette vallée « marécageuse, pleine de vipères et d'eaux stagnantes, était horrible », s'il est certain que les premiers solitaires y firent l'office de pionniers, on peut penser que la région environnante ressemblait peu à ce que nous voyons aujourd'hui : trois siècles de déboisement et de patient et ingénieux aménagement, ont transformé en un jardin délicieux une forêt quasi impénétrable et « déserte » en elfet. — Je prétends que pèlerin informé, attentif à nous rendre la figure du passé, M. André Hallays devait avoir plus présent à l'esprit ce contraste probable...

A moins qu'entre tant de vanités contre lesquelles nous nous défendons mal, la plus grande ne consiste à prétendre reconstituer le décor d'un

ancien drame, à moins qu'il n'existe entre ce drame et ce décor qu'un rapport tout fortuit, à moins qu'un chapitre de géograpliie historique ne soit que très peu propre à éclairer un conflit d'âmes et de tempéraments et une crise religieuse.

On a quelque scrupule à poser les prémisses d'un tel débat à propos d'un livre alerte et séduisant; sachons gré à M. André Hallays de ce qu'il nous donne : s'il ne replace point les solitaires dans l'atmosphère qu'ils connurent, s'il se borne à décrire l'aspect actuel des lieux où ils vécurent, du moins ne se laisset-il pas distraire, et ne nous distrait-il pas d'eux.

Il conte leurs carrières sur un ton de familiarité déférente : il vénère a ces admirables bonshommes » ; il les vénère sans renoncer, si j'ose dire, à les blaguer : ainsi, il loue avec la plus convenable délicatesse les talents de M. Hamon, épitaphiste éloquent, ingénieux, de Port-Royal. M. Hamon savait prodigieusement le latin : M. André Hallays l'en loue avec à-propos : ce solitaire exultait aux fortes antithèses : il se plaisait au cliquetis des termes contradictoires, il aimait l'accord forcé des épithètes dissonantes ; il écrivait : « pieusement grave, et saintement joyeux, Pie gravis et sancte hilaris y\ ou encore : « grande par les dons de l'esprit, plus grande encore par le mépris où elle les tenait. Dotibus ingenii magna, major conlemptu. — Entre nous, ce sont là des finesses dont nous sommes moins curieux depuis que l'usage s'en est exagéré-

36 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS

ment répandu : ce bon M. Harnon cultivait un petit jeu d'une facile complication, et pour tout dire, des stratagèmes d'une rouerie un peu puérile ; mais il écrivait en latin : je consens que l'on vante son latin, et que Ton en célèbre la forte harmonie, la concision, la solide contexture ; surtout je souscris aujugement de M. André Hallays :

« Les épitaphes de M. Hamon présentent encore cette originalité qu'on y retrouve le tour desprit familier à ce délicieux mystique, sa vive et fraîche imagination, son goût des symboles, cette naïveté de sentiment, qui vivifie les réminiscences des livres saints. Pour célébrer la piété de la Mère Angélique de Saint-Jean, il transpose les images de la parabole des vierges folles et des vierges sages: « Elle fut seule à ne point être vaine de la magnificence de sa lampe précieuse; son unique soin fut de la remplir de Ihuile éternelle... Quand l'époux vint frapper à sa porte, terriblement malade, elle ouvrit avec joie. Preliosœ lampadis magnitudinem sola non magnefecil, hoc unum ciivavil iil œlerno oleo implerelur... Pulsanli sponso in magni morbi vehcmenlia aperiiil gaiidens... »

Certes une pareille langue est sans prix aux yeux même des barbares que nous sommes devenus..:

M. André Hallays exalte avec justesse — avec un communicatif plaisir — les talents du bon M . Hamon ; avec non moins d'opportunité il exalte les mérites de M. Dodart qui, après M. Hamon, est chargé de commémorer les vertus des saints de Port-Royal; ces deux solitaires étaient médecins ; M. André Hallays n'hésite pas à conclure : « il semble qu'en ce tempslà les médecins ne se croyaient point quittes envers leurs clients trépassés ». Aimable traîtrise ! rosserie sans méchanceté !

M. André Hallays blague légèrement, si j'ose dire, les prodigieux « bonshommes » ; il sait bien qu'un furtif sourire est la rançon de nos admirations les plus fermes et de nos alîections les plus chères. Mais il nous rend très fidèlement les visages des solitaires ; il n'affaiblit ni leurs caractères, ni leurs vertus ; son exacte et spirituelle érudition nous invite aux plus profitables méditations...

Enfin son zèle, qui ne s'attarde point aux vies les plus connues, nous révèle des personnages secondaires et nous ménage la surprise de demi-découvertes.

Parmi tant de comparses en est-il dont le cas soit plus significatif que M. Mercier, jardinier de Port- Royal des Champs ?

M. Mercier s'appelait de son vrai nom Sébastien- Joseph du Gamboùt de Pontchâteau : il eut une jeu nesse aventureuse : sa naissance, les hautes alliances de sa famille le destinaient pour une fortune brillante ; à six ans il possédait trois abbayes ; vers l'âge de dix-sept ans il rencontra M. Singlin : désormais le plaisir ne l'occupe plus tout entier, il connaît des périodes de dure pénitence... il s'éprend d'une fille de chambre de sa sœur, veuve du duc d'i^pernon. Il l'épousera... à condition qu'il se repente du dérangement de sa vie passée : il se confesse, mais alors il est touché de la grâce et prend la résolution « d'embrasser le reste de ses jours une vie entièrement pénitente et éloignée du monde ».

Et sa fiancée ?

« ... Il écrivit à M. Singlin l'état où il était et l'embarras où ce changement jetterait cette demoiselle. Et en effet la

nouvelle d'un changement si subit attrista si fort cette demoiselle qu'elle tomba malade, et en mourut âgée de vingt-deux ans. Ainsi Dieu accorda à M. de Pontchâteau la prière qu'il lui avait faite de rompre tous ses liens qui l'attachaient au siècle. Depuis, tous les ans, il en faisait tous les jours une fête d'action de grâces et disait le psaume LXXXVIIl : Misericordias Domini in eelernum canlabo. »

Paris, la bonrg-eoisie parisienne au commencement du grand siècle, le Parlement, l'Eglise, saint François de Sales et ses sermons, M. Vincent (de Paul), Richelieu, la cour, la province, une étrange province, barbare, moyennâgeuse, les routiers, les étapiers, la vie ecclésiastique — encore si profondément enracinée parmi les intérêts séculiers, les affaires, la politique — les colères, les triomphes d'un évêque de village, les luttes d'un prélat intrépide contre le roi et le pape, le formulaire, la Régale, Port-Royal... quel beau livre pittoresque et plein eût pu écrire M. Etienne Dejean !

Le dix-septième siècle, que nous voila longtemps je ne sais quelle vision de monotone grandeur, le vrai dix-septième siècle, nos historiens ont à peine commencé de nous en montrer les contrastes et la diversité vigoureuse : quel bouillonnement de sève

1. Etienne Dejean, Un Prélal indépendanl au dix-seplième siècle : Nicolas Pavillon, évêque d'Alel (1637-1677).

40 VIES ET œUVRES d'aUTREFOIS

en nos provinces, quelle débauche d'activité, quel suprême fleurissement de tous nos terroirs !

Chichement, et comme à regret, M. Etienne Dejean nous dispense des informations nouvelles, qui nous font désirer d'en apprendre beaucoup plus : quel beau livre pittoresque et varié lui eût aisément fourni sa précieuse et considérable documentation !

Et sans doute il n'était point facile d'enfermer en un seul livre une si grande part du siècle le plus heureusement actif et entreprenant : la vie religieuse, si ardente et si riche, suffirait à elle seule à remplir le cadre que n'entendait point dépasser M. Etienne Dejean — et l'on sait quels attachants tableaux en firent les Rebelliau, les Strow^ski... — mais il était interdit au biographe de Nicolas Pavillon de s'enfermer en de strictes limites ; il lui était certes interdit de se borner aux questions morales, à la discipline ecclésiastique, à la théologie, puisque Nicolas Pavillon, moraliste d'expérience, évèque très canonique, théologien d'occasion, vécut dans le siècle, et comme nous dirions aujourd'hui, participa aux multiples circonstances de la vie sociale.

M. Etienne Dejean était bien obligé d'accueillir en son récit les mœurs, les lettres, l'administration, la politique... il était bien obligé d'introduire en son livre la pittoresque variété des hommes et des milieux, des provinces et des œuvres, parmi lesquels se déroula l'existence féconde en travaux de Nicolas Pavillon. 11 ne s'est point soustrait à une évidente et impérieuse obligation ; il n'en a point tiré tout le bénéfice que d'autres eussent d'abord escompté... Si attrayants sont devenus les ouvrages d'histoire, tel est l'art de tant d'historiens, soucieux de notre plaisir.

habiles à ranimer la couleur du passé, et à manier heureusement et très légitimement la science et la littérature, qu'une certaine austérité de forme nous déconcerte.

Délibérément M. Etienne Dejean écrivit un livre austère : la couleur, à peine consent-il à nous la laisser deviner : il est de cette école qui n'admet le pittoresque qu'au bas des pages, et parce qu'il ne convient point de priver de ce régal les esprits frivoles... Ceux-là liront d'abord les abondantes notes de certains chapitres, et peut-être, ayant lu avec un vif contentement ces proses massives et savoureuses, parcourront-ils avec quelque distraction le savant commentaire — un peu froid et pâle — dont les fît précéder, non sans une certaine hâte, un chercheur diligent.

Bref ce livre n'est point d'un historien artiste, et si je le constate, ce n'est point que j'entende faire le procès d'une méthode historique, ni incriminer les principes d'une sévère érudition : nous sommes trop redevables à cette méthode et à cette érudition , elles enseignent un ascétisme qui n'est point sans grandeur. Pourtant il est des sujets qui s'accommodent mal d'une excessive sécheresse ; tel pourrait bien être celui qui retint l'effort de M. Etienne Dejean : que de scènes, de tableaux entrevus, ou devinés, écourtés ou sommairement dessinés d'un cra3^on hâtif! Laissons les partisans d'une histoire décharnée louer la rigidité du plan et la discipline à laquelle ne craignit point de s'astreindre un éminent archiviste. Nous voyons bien qu'il ne put tenir jusqu'au bout sa gageure : ce livre austère suggère en quelque sorte malgré l'auteur les plus attrayantes digressions...

42 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS

Alors nous pensons qu'un peu plus d'abandon n'eût point été si condamnable : certains érudits considèrent l'art de haut en bas : l'art, absent de leurs œuvres, nous inspire un regret mélancolique : une science marâtre ne prive point seulement ses servants de mérites esthétiques : elle leur interdit une certaine profondeur qu'il faut atteindre sous peine de demeurer savamment, mais irrémédiablement superficiel : elle n'a souci que de la vérité extérieure : je ne sais quelle grâce insinuante est nécessaire à qui prétend peindre la vie, et qui donc a plus besoin des avertissements d'une sensibilité délicate que l'historien d'une vocation religieuse ? Sensibilité, imagination, allez donc, si vous n'êtes point artiste, nous rendre la flamme de certaines âmes, l'émerveillement miraculeux des héros de la vie intérieure, et des saints !

Nicolas Pavillon eut d'un saint toutes les vertus; il ne lui manqua guère, pour s'élever au premier rang, et faire figure de conseiller de l'Eglise ou de directeur de conscience de son temps, qu'un peu de pieuse astuce : l'esprit d'accommodement, le zèle souple, le prosélytisme opportuniste, que l'église canonisa en la personne de M. Vincent, n'étaient point le fait de M. d'Alet : ne point se déjuger — non par orgueil, mais parce qu'il associait Dieu à toutes ses résolutions, et redoutait le démenti de sa conscience — lui parut toujours simple probité ; ainsi entendaient-ils l'intégrité, ces ancêtres parlemen-

taires qui lui léguèrent un courage indomptable et le goût d'une fière intransigeance.

Noblesse de robe, « bourgeois de la meilleure souche », avocats généraux à Paris, à Metz, correcteurs en la Chambre des comptes, robins lettrés, nourris d'argumentation juridique, a-t-on assez remarqué qu'au dix-septième siècle l'Eglise tire de cette classe ses clercs les plus éminents ? Ils administrent les choses saintes en légistes, ils ne séparent pas la foi du droit, ils sont les incorruptibles trésoriers du dogme, les greffiers méthodiques des saints canons.

Nicolas Pavillon nait dans l'aisance; intérieur grave et digne, où ne pénètre guère la frivolité élégante : « le saint prélat racontait que son père s'habillait toujours de noir, et passait un cordon de crêpe pour éviter de se conformer aux différentes modes »; les contemporains n'ignoraient point que, charitable et habile à soigner les pauvres, Madame sa mère avait imaginé la composition et la distribution de « cet onguent qu'on appelle divin ». Et sans nul doute le Paris du Béarnais était fort éloigné de ressembler à la métropole « mondiale » que nous connaissons : le Palais n'avait point renoncé aux joies champêtres et aux mœurs rustiques. M. d'Alet évoquant ses souvenirs d'enfance rappelait de gracieux épisodes, tel celui-ci : « Je lui ai ouï dire que Monsieur son père ayant une maison de campagne, on mettait lui et ses sœurs dans des paniers, sur un âne conduit par une servante, pour les mener à cette maison, et qu'un jour ils furent rencontrés par Henri IV, qui chassait, et qui voulut savoir qui ils étaient... »

ii VIES ET OEUVRES D AUTREFOIS

Une simple et vertueuse maison, des maîtres pieux et sévères, le collège de Navarre, une adolescence et une jeunesse de scrupuleux lévite, un entourage influent et hautement apparenté, Nicolas Pavillon semblait promis aux fructueux bénéfices... il les dédaigne, mieux les écarte; la quarantaine passée seulement, il accepte en hésitant, et dans un esprit d'évangélique sacrifice, un évêché misérable, et si éloigné, que nul exil n'eût semblé plus rude à ses amis, à sa famille éplorés.

Il a entre temps fréquenté la Sorbonne des docteurs et des théologiens : l'Ecriture, les Pères, et surtout saint Thomas soutiennent et orientent ses méditations jusqu'au jour où il s'éprend des instructions de saint Charles Borromée et des sermons de saint François de Sales. Quelles secrètes réserves de tendresse et de poétique sensibilité révèlent ces prédilections ? quel étrange contraste entre la raideur de cet esprit entier, qui ira droit au jansénisme, qui étonnera de sa fermeté intraitable un Arnauld, et l'émotion de l'auditeur de l'évoque de Genève ? un contemporain a noté la déférence humble et charmée de Nicolas Pavillon envers François de Sales :

« Il lut les ouvrages de piété de saint François de Sales avec beaucoup d'assiduité. Ce saint étant venu à Paris avec le prince à qui on fit une entrée magnifique, M. Pavillon alla à cette entrée pour voir François de Sales. Ayant su qu'il était dans le second carrosse de cette entrée, il s'en approcha et le suivit autant qu'il put, afin d'avoir la satisfaction de voir et de considérer ce saint prélat. M. Pavillon alla même chez lui pour s'informer où il disait la messe et où il prêchait, et il allait exactement entendre ses messes et ses prédications. Il s'approchait même de lui le plus qu'il pouvait, quand il en avait la

commodité, et il reconnut que ce saint évêque y prenait garde. Néanmoins, il n'eut jamais la hardiesse de le saluer ni de lui parler, quoiqu'il en eût un très grand désir. »

Par quel miracle le timide et voluptueux lecteur de Vlnlrodiiclion à la vie déuoie devait-il se plaire ensuite à la broussailleuse scolastique de V Aiigusliniis ? M. Etienne Dejean n'y insiste point, étant peu curieux de la vie d'une âme; plus désireux de pénétrer et de faire revivre son personnage, un historien psychologue eût peut-être découvert ici le secret d'une double nature, et nous eût montré l'origine de ce feu qui éclaire et échauffe une vie d'apostolat aux heures même où elle semble ne se soutenir qu'avec le secours d'une froide et impassible raison.

Aussi bien M. Etienne Dejean, qui s'en tient aux faits, qui ne sollicite point les textes, et repousse l'hypothèse, même féconde, s'étend-il davantage sur les relations mieux connues de Nicolas Pavillon et de Vincent de Paul : certes l'influence sur celui-là de celui-ci n'est point niable, si Pon constate que telles « régentes » instituées à Alet copient les Filles de la Charité, qu'en maintes circonstances l'évêque d'Alet s'inspire des initiatives avisées de M. Vincent, et qu'au total l'un et l'autre s'intéressent d'un zèle plus passionné aux « œuvres » qu'à la controverse : « seuls ou presque seuls parmi les jansénistes, Pascal et M. Hamen ont cette tendresse d'âme; cette religion de la charité. Pavillon l'a bien tirée de M. Vincent, et là-dessus l'accord est parfait entre eux ».

Ayant prêché une octave du Saint-Sacrement à Sainte- Croix de la Bretonnerie, où vinrent l'entendre M. d'Andilly et la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, ayant respiré comme un parfum de gloire profane dont s'inquiéta sa modestie, quadragénaire lesté de science ecclésiastique, rompu à la pratique d'une active charité, Nicolas Pavillon pouvait vaincre ses scrupules et accepter la crosse et la mitre : il allait être le bon ouvrier d'une âpre et formidable besogne.

L'intérêt de sa biographie se complique ici singulièrement : allez donc parmi tant d'affaires, d'intrigues, de procès, de souffrances, suivre l'intime roman d'une vie spirituelle ! Ce roman, nous regrettons moins désormais qu'on néglige de nous en révéler l'ardeur passionnée, séduits par tant d'objets divers qui appellent notre curiosité.

L'étrange province, qui perpétue en plein dix-septième siècle une barbarie médiévale, des mœurs à demi sauvages ! Lorsqu'après trois semaines de voyage, Nicolas Pavillon parvint aux rives de l'Aude, il oublia presque qu'il était en France : Alet est de nos jours une souriante bourgade ; d'autres nous ont dit le charme du paysage environnant, la grâce de cette cathédrale et de ce cloître en ruines parmi une abondante végétation fleurie; au dix-septième siècle, la difficulté des chemins, la crainte des montagnes, le dénuement des villageois inspirent aux arrivants je ne sais quel sentiment d'horreur épouvantée. Lancelot lui-môme, qui fit le pèlerinage d'Alet, pensa y rc-

trouver un autre a désert », et résuma son impression en une description d'une solennelle gaucherie : « Après avoir quitté le pays du Languedoc, qu'on pourrait comparer à ces plaints de Goniorrhe, dont il est parlé dans l'Ecriture, on rencontre, au delà de Limoux, une campagne... et puis on trouve pour entrer dans Alet un détroit de montagnes. D'un côté du torrent, il y a un chemin élargi depuis peu, assez pour y faire passer une petite charrette, et de l'autre il n'y a qu'un sentier de gens de pied ou de cheval, et celuici est beaucoup plus élevé que l'autre au-dessus de l'eau... Ce ne sont que montagnes les unes sur les autres. » Les habitants de ces montagnes sont de lamentables paysans ou des hobereaux pillards d'une féroce avidité : les curés eux-mêmes entretiennent la superstition des uns, encouragent les rapines des autres : le prédécesseur de Nicolas Pavillon avait donné à tous de singuliers exemples : ancien capitaine de cavalerie, Etienne de Polverel était demeuré un galant soudard, et que ne choquait point le spectacle étalé des débauches de son clergé. O douceur du bon vieux temps ! merveilles d'un régime encore féodal, et qui unissait aux atrocités du plus sombre moyen âge les cruautés d'un pouvoir lointain, inhumainement tyrannique.

Aux brigandages des seigneurs, aux ripailles des mauvais prêtres, ajoutez les exactions des gens du roi, les vols du fisc, les pilleries des soldats; jugez de la misère et de la démoralisation des infortunées ouailles de iNicolas Pavillon : considérez les faits que rapporte M. Etienne Dejean — ici fort à son aise — ceux qu'il laisse deviner... Certes ce coin de France avait besoin d'un apôtre qui eût un tempérament de justicier.

Tel fut, durant près d'un demi-siècle, le rôle de Nicolas Pavillon : évêque redresseur de torts, sou austérité s'exagère en présence de l'universel relâchement des mœurs; son caractère s'affermit; il impose à tous le respect et la crainte d'un effrayant ascétisme; nous distinguons assez bien, à travers les souvenirs de quelques-uns de ses hôtes, son attitude de douloureux et volontaire recueillement : «■ C'est un prélat fort recueilli, et il a presque toujours les yeux fermés, à table même. Il n'est pas somptueux en habits, sa robe de chambre étant rhabillée aux épaules et au derrière. «Le diocèse d'Alet dut à ce prélat peu reluisant le bienfait d'un commencement de civilisation : hobereaux voleurs, curés coureurs, étapiers ciiminels se liguèrent contre lui ; il connut la révolte de son chapitre, la rébellion de la jeunesse dansante^ à qui il ne craignit point d'imposer une retenue décente... il soutint de fantastiques procès : l'histoire de ses démêlés avec les frères Aosthène est un roman judiciaire qui ne le cède à nul autre en imprévu...

Une vie de luttes constantes développa en lui cette énergie combative dont Port-Royal défaillant allait bientôt rechercher le concours; affaires de la Régale et du formulaire, Nicolas Pavillon y parut l'invincible champion du droit épiscopal et des libertés gallicanes, compromis ou menacés tour à tour par le pape et le roi : ce roi étant Louis XIV, je ne sais guère, au dix-septième siècle, de page plus émouvante ni d'une plus sobre éloquence que telle lettre adressée à Versailles par cet « évêque de village » opiniâtrement héroïque et, sans doute, n'est-il point superflu de la citer ici tout entière :

« Quand il serait aussi véritable qu'il y a une secte jansélienne, comme il est certain qu'il n'y en a point, Votre Majesté n'aurait pu ordonner les peines portées par sa léclaration qu'après un jugement ecclésiastique définitif: Duisque, selon la doctrine et l'usage constant de l'Église, '1 n'appartient point aux Rois et aux puissances séculières le disposer de choses purement ecclésiastiques. Tous les ^rinces vraiment chrétiens ne se sont jamais attribué 'autorité de faire des lois et des canons dans l'Église; nais bien ont tenu à gloire d'en être les exécuteurs et ion point les instituteurs. Les conciles n'obligent pas à signer le formulaire. Le Pape, par son dernier bref, laisse es évèques libres de se servir des moyens qu'ils jugeront plus convenables pour assoupir entièrement les contestations sur ces matières. Les assemblées générales, et moins încore les particulières du clergé, n'ont point d'autorité li de commission légitime pour avoir pu l'ordonner. Et cependant, Sire, on ne craint point, s'appuyant sur la déclaration de Votre Majesté, de blâmer la conduite si canonique de ces évèques, de les vouloir faire passer pour des hérétiques ou fauteurs d'hérésie, et pour rebelles a vos ordres, et l'on va jusqu'à ce point de les menacer, 3UX et leurs ecclésiastiques, de votre autorité, bien qu'il paraisse que les Rois et les princes souverains ne puissent les employer dans des occasions semblables à celleîi sans encourir (et à plus forte raison) le reproche que saint Bernard a cru pouvoir faire au Pape, qu'en agissant îontre les canons et la discipline de l'Eglise, il faisait bien paraître qu'il avait la plénitude de la puissance, mais non pas de la justice. »

Sainte-Beuve, quand il composa son Port-Royal^ s'est-il douté qu'une armée de chercheurs marcherait sur ces traces ? Le maître livre demeure d'une inébranlable solidité : peut-être ignorerions-nous encore à quel point il est définitif, si tant d'érudits ne s'étaient efforcés de le compléter et de le rectifier; compléments superflus ? oiseuses rectifications ? Sur

50 VIES ET œUVRES D AUTREFOIS

le fond même du sujet, sur la doctrine, sur la psychologie des « Messieurs », sur le rôle et la portée de leur audace religieuse, on ne nous a presque rien appris d'essentiel que nous ne sachions déjà. Mais il n'est jamais superflu de contrôler dans le détail et de continuer une œuvre grande et forte : le grand mérite des continuateurs de Sainte-Beuve — ils sont nombreux, et le zèle de M. Gazier les encourage infatigablement — est peut-être de nous déterminer à relire son livre inoubliable. Tel est assurément le mérite de M. Etienne Dejean dont Fétude, vigoureuse, semblerait sèche, et assurément imparfaite, si nous pouvions en oublier le caractère complémentaire.

Et si Peau d'Ane m'était conté..., Peau d'Ane ou le Petit Poucet, ou Barbe Bleue, ou encore les merveilleuses aventures d'un commis à la surintendance des bâtiments du plus fastueux des rois, j'y prendrais un plaisir extrême. Le tout est de savoir conter; bien qu'il semble plus aisé de parer des grâces d'un style simple et fleuri les discours du Chat botté ou les homélies de la fée Carabosse, un habile homme ne renoncera pas à m ttre quelque ag-rément dans les harangues d'un authentique ministre, et jusque dans l'exposé d'un rapport d'intendant ; il y a la manière ; si nos fonctionnaiif es en ont perdu le secret, conseillons-leur de relire Peau d'Ane, ou le Petit Poucet^ ou ces Mémoires de ma vie...

Or donc, certain ministre, ayant pressenti que le souverain était dans le dessein de lui confier la su-

1. Mémoires de ma vie, par Charles Perrault. — Voyage à Bordeaux (1669), par Claude Perrault. Publiée par Paul Bonnefon.

rintendance de ses bâtiments, fut fort inquiet ; non qu'il ne se sentît grandement réjoui de cette nouvelle et éclatante faveur, mais, en vérité, pareille charge n'était point une sinécure : notre ministre se représentait le grand nombre de palais et de châteaux qu'il aurait à construire ou à achever ; il prévoyait qu'il lui reviendrait de faire élever à la gloire de son roi des monuments, comme des arcs de triomphe, des obélisques, des pyramides, des mausolées ; il n'y avait « rien de grand ni de magnifique qu'il ne se proposât d'exécuter ». En outre, quantité de médailles commémoratives devraient être frappées, le roi ayant accompli déjà de grandes actions qu'il importait de célébrer, et ayant annoncé son ambition d'en accomplir d'autres beaucoup plus éclatantes. Ajoutez que tant de grands exploits ne suffiraient point à éteindre l'ardeur d'un monarque jeune et désireux de plaisir, en sorte que l'on pouvait s'attendre à une étonnante prodigalité de fêtes, mascarades, carrousels et autres divertissements dignes de ce prince. Enfin, « toutes ces choses devaient être décrites et gravées avec esprit et avec entente pour passer dans les pays étrangers, où la manière dont elles sont traitées ne fait guère moins d'honneur que les choses mêmes ».

C'est pourquoi le ministre, jugeant qu'il possédait à soi seul une dose suffisante de raison froide et de bon sens, mais doutant d'être servi par un sens de la splendeur assez souple et assez ingénieux, résolut de s'entourer d'un conseil de quatre poètes.

Les trois premiers qu'il appela furent M. Chapelain, M. l'abbé de Bourseis et M. l'abbé de Cassagnes ; M. Chapelain, membre de l'Académie fran-

çaise, était si célèbre que nul ne fut surpris de sa désignation ; M. l'abbé de Bourseis était un prodige de science et de littérature ; M. l'abbé de Cassagnes avait mérité l'estime et la bienveillance du ministre par une pièce en vers qu'il avait faite, où un glorieux ancêtre donnait ses instructions au roi.

Quant au quatrième... M. Chapelain parla des mérites d'un jeune homme nommé Charles Perrault : le ministre de-manda s'il n'était pas l'auteur de deux odes, l'une sur la paix, l'autre sur le mariage du roi, qu'il avait lues et trouvées fort bonnes. Assuré que telle était la vérité, le ministre voulut voir de la prose de la façon du jeune homme; M. Chapelain se chargea de lui demander un discours sur la récente acquisition de Dunkerque. Le discours fut fait, il plut. Un matin, M. Chapelain conduisit Charles Perrault chez le ministre en une chambre où se trouvaient déjà M. l'abbé de Bourseis et M. l'abbé de Cassagnes ; le ministre leur déclara qu'il les avait mandés pour se faire « une espèce de petit conseil qu'il put consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments et où il peut entrer de l'esprit et de l'érudition ». Comme il fallait à la Compagnie un secrétaire, Charles Perrault prit la plume, qui lui demeura par la suite. Au bout d'une semaine environ, il reçut des mains d'un envoyé de son nouveau maître, une bourse fort propre où il trouva cinq cents écus d'or. Il comprit que ses talents avaient trouvé leur emploi et ne douta plus de sa fortune.

M. Chapelain était vieux, étant né quelque soixante-sept ans avant la date où ce récit com mence ; M. l'abbé de Bourseis n'était point trop

jeune... Charles Perrault n'eut point de peine à surpasser en activité ses collègues ; son zèle fut remarqué; sa politesse était parfaite ; bientôt il donna aux envieux eux-mêmes l'occasion de louer son gracieux génie. Déjà nos quatre poètes avaient collaboré à la légende d'une médaille que l'on fit en l'honneur des Suisses; on leur demanda une devise pour Monseigneur le Dauphin, qui n'avait encore que trois ou quatre ans ; Charles Perrault eut le bonheur de faire agréer celle qu'il proposa, et qui fut gravée sur les enseignes du régiment de l'enfant royal et les casaques de ses gardes.

Mais bientôt il eut cette chance qu'une extraordinaire aventure révélât mieux encore son mérite ; une tapisserie représentant les quatre éléments ayant été commandée aux Gobelins, on eut besoin de bonnes devises latines où entrerait la louange du roi ; nos poètes en fournirent quarante-huit ; M. l'abbé de Bourseis en avait composé seize, M. l'abbé de Cassagnes seize, et autant (Charles Perrault : toutes ces devises furent mêlées ensemble pour que le ministre en choisît seize sans égard aux auteurs. Or il arriva que quatorze de celles de Charles Perrault furent retenues ; le fait parut si merveilleux que le ministre voulut connaître les deux devises de Charles Perrault qu'il n'avait point choisies ; les ayant lues, il lui dit : « Ces deux-là me semblent aussi bonnes que les deux que j'ai prises à leur place : il faut les joindre avec les autres, et qu'elles soient toutes de vous. »

Il arriva bientôt que le roi lui-même voulut connaître les membres de cette petite Académie qui le servait si bien; le ministre les présenta; Sa Majesté

complimenta surtout Charles Perrault, et tint un petit discours qu'elle conclut en ces termes : « Vous pouvez, Messieurs, juger de l'estime que je fais de vous, puisque je vous confie la chose du monde qui m'est la plus précieuse, qui est ma gloire. Je suis sûr que vous ferez des merveilles ; je tâcherai de ma part de vous fournir de la matière qui mérite d'être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes... »

Il faudrait plaindre quiconque ne serait point sensible à ces paroles de roi ; si démodé que soit le mot « gloire », ce n'est point sans quelque mélancolie qu'un Français un peu fier l'entend prononcer : ah ! sans doute, ce n'est qu'un mot... Nos pères l'employaient hardiment ; il retentit d'un bout à l'autre du grand siècle avec une sonorité héroïque ; il est dans tous les écrits de ce temps lointain ; les plus simplement familiers en sont comme rehaussés; à les lire, on oublie les compétitions basses, les jalousies, l'ignoble intrigue, on ne voit plus qu'une noble émulation... Quelle noblesse, quelle gaillarde aisance, quelle galante simplicité jusque dans les récits d'un aïeul qui se souvient ! La réalité fut moins belle ; l'image que nous en présente un Charles Perrault est si charmante qu'on en accueille sans trop résister la flatterie mensongère.

Un roi qui a pour programme la gloire, des ministres, des commis dévoués à la gloire du roi, mais qui, tous, songent aussi à leur gloire à eux I II n'est point de Français d'alors qui ne soit, à l'imitation

de ces grands, soucieux de gloire... Que de glorieux, dira-t-on ! évidemment les sots, de quelque nom qu'on les désigne, furent nombreux toujours ; les gens d'esprit n'étaient ni moins spirituels ni moins aimables, parce qu'ils désignaient d'un mot pompeusement synthétique, ce que nous appelons renom, honneur...

Charles Perrault aime la gloire, il est pompeux sans solennité ; sa modestie ne va pas sans un contentement de soi-même qu'il estime superflu de dissimuler. Aussi bien a-t-il quelque raison d'être satisfait de sa carrière et du rôle qu'il joua dans le monde ; il est durant vingt années le collaborateur de Colbert ; ensemble ils font d'assez grandes choses ; l'initiative vient parfois du ministre et souvent du commis ; Perrault est le dépositaire des grâces de l'État et l'intermédiaire entre le pouvoir et les artistes ; mission délicate et qui fréquemment ne laisse pas d'être ingrate ; il s'en acquitte avec élégance ; somme toute, son influence ne fut point mauvaise. Sur le tard l'âpre humeur du ministre devient plus âpre; le commis se plaint d'une évidente aigreur ; faut-il croire aussi que le ministre entend faire une place à son fils ? Charles Perrault offre sa démission, qui est acceptée et précède de peu la mort de Colbert.

C'est quelque vingt ans plus tard qu'il écrit ses Mémoires; il est sans amertume; à peine note-t-on au cours du récit une sympathie décroissante à l'endroit de Colbert ; il est équitable et témoigne de la puissance de travail de son laborieux chef: « M. Colbert ne connaissait d'autre repos que celui qui se trouve à changer de travail, ou à passer d'un

travail difficile à un autre qui l'est un peu moins. » Golbert est prodigieusement laborieux, son goût de la précision est admirable : voyez-le aux prises avec le cavalier Bernin lors de l'agrandissement du Louvre :

« M. Colbert voiiloit de la précision, vouloit voir où et comment le roi seroit logé, comment le service se pourroit faire commodément, et persuadé comme il étoit, et avec raison, qu'il falloit parvenir non seulement à bien loger la personne du roi et toutes les personnes royales, mais donner des logemens commodes à tous les officiers, jusques aux plus petits, qui ne sont pas moins nécessaires que les plus importans, il se tuoit de faire et de faire faire des mémoires de tout ce qu'il falloit observer dans la construction de tous ces logemens et fatiguoit extrêmement le Cavalier avec tous ces mémoires où il n'entendoit rien et ne vouloit rien entendre, s'imaginant mal à propos qu'il étoit indigne d'un grand architecte comme lui de descendre dans ces minuties... »

Suivez la discussion relative à la chambre du roi, cette argumentation pressante et victorieuse qui vient à bout des ruses et de la mauvaise volonté de l'Italien. Sans doute la cause du ministre est ici celle du commis, et l'on peut croire que d'excellentes raisons furent soufflées au premier par le second... Pourtant c'est bien ainsi que le redoutable contrôleur général devait mener son monde et régler une affaire : c'est bien son langage de lucide réaliste que nous révèle Charles Perrault : jamais subordonné ne rendit plus fidèlement l'accent d'une impérieuse parole.

Donc nul aveu de rancune, mais çà et là de ces souvenirs qui fixent une peu favorable posture ; le croiriez-vous ? ce courtisan de Colbert songea à in-

terdire au public les jardins des Tuileries : son commis l'en détourna :

« — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il.

— Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l'air ; on y vient parler d'affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans ime église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux qu'afîn que tous leurs enfants puissent s'y promener. — Il sourit à ce discours...»

Ah, qu'en termes galants !...

Un autre jour, cet impitoyable Colbert pense faire murer toutes les fenêtres qui donnent sur le jardin du Palais Royal. Charles Perrault s'y prend si habilement que le projet, d'abord différé, est bientôt oublié.

Ombres légères, habiletés vénielles : quel chef de service disgracié ne serait de nos jours plus cruel à son ministre ? Charles Perrault n'est cruel à personne ; se douterait-on, à lire ces Mémoires, que leur auteur fut mêlé à tant de luttes ardentes et pratiqua lui-même une diplomatie non toujours exempte d'astuce ? Le triomphe de Charles Perrault, ce fut le renvoi du cavalier Bernin, ce fut la substitution du projet de son frère, le médecin, aux plans de l'architecte illustre ; il conte cette aventure sans passion... Ce n'est point seulement détachement de vieillard désabusé, c'est sérénité de bon goût, noble décence, art de conter, et d'orner la vérité sans la dénaturer. Ainsi présentée, une vie de fonctionnaire et d'écrivain courtisan devient une sorte de souriant poème

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en prose : les événements s'y classent suivant les lois d'une perspective idéale: Thistoire des seize devises y tient plus de place que celle de la fameuse colonnade. Au fond rien ne ressemble davantage à un beau conte. Et si Peaa d'Ane m'était conté...

On prendra, à lire ces Mémoires, un plaisir très vif ; on ne pouvait leur souhaiter un éditeur et un commentateur plus autorisé que le lettré délicat et le très ingénieux érudit Paul Bonnefon.

Commis à la surintendance des bâtiments, Charles Perrault ne pouvait guère se dispenser de professer une doctrine d'art déterminée : il eut ses théories qu'il s'efforça sans violence de faire triompher.

Théoricien, Charles Perrault l'était avec aisance ; on sait comment, pour défendre une boutade, il se piqua au jeu et se lança dans la querelle des Anciens et des Modernes; ses thèses littéraires ne nous passionnent plus : on ne lit plus par plaisir les Parallèles des Anciens et des Modernes, et ce n'est point faire preuve d'une frivolité condaranalilo que de préférer aux Hommes illustres qui ont para en France pendant le XVIP siècle^ les Contes de ma mère rOye. On ne se défend pas de quelque sympathie pour la hardiesse novatrice de cet esprit agile et si aimablement vivant. Boileau eut sans doute le triomphe excessif ; la bonne grâce de Charles Perrault vaincu nous plaît fort.

Théories littéraires, théories artistiques : celles-ci ne furent sans doute que les corollaires de celles-là. Prisant les écrivains modernes par dessus les anciens, Charles Perrault pouvait-il préférer aux artistes de son temps les peintres et les sculpteurs de Rome et d'Athènes ?M. André Fontaine, qui analyse avec une subtilité vigoureuse les doctrines d'art en France de Poussin à Diderot ^, nous autorise^ à conclure : pareille contradiction ne se peut attendre d'un cerveau aussi logique. L'Académie prône le respect absolu des belles antiques et de Raphaël : Charles Perrault est frondeur : il raille le Laocoon ; la légende ne lui impose pas, et voici jugés des peintres trop vantés :

Faut-il un si grand art pour tromper un oiseau? Un peintre est-il parfait pour bien peindre un rideau? Ces peintres comniençanls, dans le peu qu'ils apprirent, N'en surent guère plus que ceux qui les admirent.

Charles Perrault exalte les modernes, proclame

Que nos savants Le Bruns firent tète aux Apelles, Nos fameux Girardons aux fameux Praxitèles,

Les Le Brun et les Girardon n'étaient point gens à protester contre une aussi flatteuse préférence. L'admirable est qu'ils professent eux-mêmes ce culte exclusif de l'Italie et de l'antique contre lequel s'insurge tout l'effort critique et par certains côtés révolutionnaire de Charles Perrault : la logique a de ces illogismes. Charles Perrault ne s'étonne point d'écrire que les cinq tableaux des batailles

1. Les Doctrines dArl en France. Peintres. Amateur.s. Critiques. De Poussin à Diderot.

d'Alexandre « sont peut-être en leur genre les plus beaux qu'il y ait au monde ». Le Brun ne paraît pas se douter que si sa propre doctrine est mise en péril, ce sont les attaques de son fervent ami qui en préparent la ruine. Aveuglés, l'un par la vanité, l'autre par la passion littéraire, ils marchent la main dans la main. Seuls les écrivains s'acharnent contre les sacrilèges audaces de Charles Perrault : les peintres agréent ses retentissants hommages ; et ce n'est point le défenseur de Le Brun, c'est Roger de Piles, infiniment moins hardi en théorie, qui passe pour subversif, et devient aux yeux des contemporains « une sorte de révolté responsable des nombreux libelles qui parurent pour ou contre Poussin et Rubens à partir de 1675 ». Au reste le très intelligent amateur Roger de Piles était un bien meilleur juge que le littérateur Charles Perrault...

Un Golbert, qui a l'esprit précis, et toujours tend aux réalisations pratiques, enjoint aux peintres de l'Académie d'enregistrer les résultats de leurs colloques esthétiques, et de les rédiger sous forme de préceptes : Testelin met en table de préceptes les sentiments de l'Académie : Le Brun élabore un traité de Y Expression des passions : les jeunes peintres y apprendront à classer les passions, conformément aux directions du médecin Marin Cureau de la Chambre, en « simples » qui «. logent dans l'appétit concupiscible, » et en « composées w qui logent « dans l'appétit irascible ». Le Brun définira les effets de l'amour simple : « L'amour, quand il est seul, c'està-dire quand il n'est point accompagné d'aucune forte joie ni désir ou tristesse, le battement du pouls

est égal et beaucoup plus grand et plus fort que de coutume. On sent une douce chaleur dans la poitrine et la digestion des viandes se fait doucement dans Testomac, en sorte que cette passion est utile pour la santé » ; d'où par une série de déductions que je vous engage à étudier de près, découlent les règles les plus précieuses aux peintres de l'amour.

Golbert, Testelin, Le Brun... des théories s'élaborent, une pédagogie, une doctrine, la doctrine du grand goût : Le Brun est le dieu de l'école, Charles Perrault, le prophète de ce prodigieux messie : Charles Perrault exalte Le Brun pour des mérites exactement inverses de ceux que le peintre s'attribue ; ils sont d'accord; entre les théories et l'art les rapports sont étranges, souvent déconcertants ; il faut étudier l'art dont la vie profonde se développe hors de l'école, et se manifeste contre les pédagogues ; il ne faut point négliger les doctrines, car il arrive qu'elles soient en harmonie avec l'art, ou qu'étant contradictoires, elles aident à en comprendre la protestation; très souvent aussi les doctrines n'expliquent rien, si ce n'est qu'elles corroborent la platitude du soi-disant artiste : l'étude des doctrines d'art est d'aventure aride, elle n'est point inutile ; elle est parfois divertissante sans cesser d'être instructive à preuve Charles Perrault.

DlX-HUITIÉME SIÈCLE

Vous arrive-t-il parfois de relire le Plaidoyer pour Genest Bamponeaa, cahareiier, à la Courtille, prononcé contre Gaudron, entrepreneur d'un théâtre des Bouleverts, ou bien la Canonisation de Saint-Cucufin, frère cVAscoli, et son apparition au sieur Aveline, bourgeois de Troyes, mise en lumière par le sieur Aveline lai-même, ou encore le dialogue de Ylntendant des Menus en exercice avec VAbbé Grizel, ou les Questions sur les miracles, ou le Pot pourri... ?

Certes ! Vous avez des lettres, et vous pensez avec M. Lanson ' et tous les lettrés qu'en ces bagatelles, « rogatons » et « petits pâtés », Voltaire a souvent mis le meilleur de son esprit ; vous n'affirmeriez point toutefois que Genest Ramponeau et Saint- Gucufm, l'Intendant des Menus et l'Abbé Grizel soient les inspirateurs ou les confidents préférés de votre vie intellectuelle, ni surtout que leur mémoire

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