SÉNANCOUR ET LES SÉNANCOUKIENS
La plupart des hommes sont ainsi faits, qu'ils ne tirent aucun réconfort de la lecture des œuvres de Sénancour : tristesse, ennui, mélancolie, pessimisme philosophique, spleen des Anglais, weltschmerz des Allemands, laengtan des Scandinaves, on soutiendrait que Sénancour a connu, pratiqué, fanatiquement entretenu en lui toutes les formes du dégoût, du découragement et de la désespérance. Ennuyeux à force d'être ennuyé, a dit Sainte-Beuve, qui pourtant... : jugement sommaire auquel se tiennent les esprits superficiels.
Les Sénancouriens, qui ne sont point superficiels, qui approfondissent et commentent à perte de vue leur nébuleux évangile, les Sénancouriens concluent différemment : émouvant à force d'être ennuyé, diraient-ils volontiers : ils mesurent à son désenchantement la grandeur de leur héros : de quels espoirs déçus, de quelle tendresse blessée n'est point faite son amertume ! quels prodigieux élans révèle sa lassitude, quelle exquise délicatesse de sensibilité son douloureux dégoût ! Ame élue, tendue vers on ne sait quelles joies surhumaines, pathétique jusqu'en son accablement que le vulgaire ne comprend point !... Comprenons, invoquons Sénancour « figure recueillie de l'enthousiasme ». M. Edmond Pilon nous y invite, et avec lui tous les Sénancouriens : invoquons Sénancour; son exemple importe plus que son œuvre : celle-ci, imparfaite, est parfois rebutante, on nous l'accorde; celui-là nous offre un inépuisable sujet de méditation... Par
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delà le livre, c'est le prophète que les fidèles de tous les cultes révèrent; par delà la lettre, c'est l'esprit qu'ils s'efforcent de découvrir, l'esprit, objet de leur foi, mystique idéal où se rejoignent les communes croyances.
Ingénuité merveilleuse et si favorable à l'art ! Invoquer Sénancour, c'est nous remémorer les traits de son visage, c'est récrire en la commentant l'histoire de son existence « douce, grise, clandestine à force d'être modeste »... Les Sénancouriens n'y manquent point : ils refont sans cesse le portrait du Maître, créent toute une iconographie littéraire : les documents sont peu nombreux, peu précis : heureuse imprécision, qui permet d'idéaliser un modèle quelque peu mystérieux! Les Sénancouriens idéalisent avec allégresse :
« L'œuvre de Sénancour, c'est une source, à l'ombre. On a soif, on se penche, et Ton boit; mais l'onde est trop forte à nos cœurs sans passion; elle excite ;leur ardeur et ne les apaise point. Voilà le tort : il vient de nous, et non de Sénancour. Ce n'est pas lui qui est trop ancien, ni ses paroles qui sont trop vieilles. Mais nous n'avons pas sa pureté. Devant sa quiétude, nous nous trouvons tellement vains et bruyants qu'il semble que nous ne possédons plus, pour entrer dans sa cathédrale, qui est faite de tous les hêtres et de tous les peupliers des bois, le respect nécessaire. »
Que d'autres découvrent en cette œuvre le poison d'une léthargie mortelle ! Les Sénancouriens en extraient le principe d'une intense excitation : disciples d'un virtuose de la mélancolie, ils ne sont point désabusés; héritiers d'une philosophie du renoncement, ils ne sont point abattus ni languissants; ils