‹ Classiques et romantiquesChapitre 23 sur 27 · SÉNANCOUR ET LES SÉNANCOU RIENS · texte numérisé non relu

SÉNANCOUR ET LES SÉNANCOU RIENS

sont vibrants; ils sont impatients de magnifier et non de critiquer, d'exalter et non de juger; ils glorifient Sénancour, ils le transfigurent : ce n'est peut-être point la plus condamnable manière de le défigurer.

« Douce, grise, clandestine à force d'être modeste... », ô l'admirable vie d'un poète épris de la nature, d'un penseur las des hommes, inaccessible à l'ambition et aux vains désirs ! « Sénancour, déclare Edmond Pilon, c'est une sorte de faune extrêmement doux et bon, dont le sourire fut toujours triste en raison de ce qu'il y a de mort dans les forêts. La plainte légère des petites feuilles arrachées ne connut jamais de plus secret écho, ne trouva chant plus semblable et plus mystérieux, que ceux que lui renvoya ce cœur tout empli de la grande voix des bois... »

Dès l'enfance, il connut la grâce riante des horizons du Valois : de douces collines, des prés fleuris, ces aimables rivières, la Thève, la Launette, la Nonette, des lacs, des forêts, Goye, Chantilly, Pontarmé, Ermenonville : l'enfant courut les forêts, herborisa, guidé par un curé campagnard : rencontra-t-il, traversant le domaine de M. de Girardin, J.-J. Rousseau errant, en quête de simples? Nul doute qu'il n'ait visité, après la mort du philosophe, le monument de l'île des Peupliers... Jeune homme, Sénancour découvre Fontainebleau, des gorges sauvages, des rocs abrupts, des sites tourmentés, d'une grandeur imprévue : son goût de la solitude s'y

aflirme; il s'est enfui Je Paris pour échapper au séminaire : il rêve d'une vie d'ermite dans la forêt merveilleuse : « C'est là que, pour la seconde fois de sa vie, le poète ressentit, à la vue des arbres, le tremblement sacré d'une pieuse adoration... » La troisième fois, ce fut en Suisse : le voici à Bienne, sur les pentes du Valais, où il retrouve le souvenir de Jean-Jacques : la flamme de VHéloïse est en lui ; il est conquis par la sublimité des Alpes majestueuses avant même d'en avoir escaladé les sommets : il remonte les vallées, gravit les pics neigeux, s'enivre de lumière, s'abandonne aux rêveries passionnées par où triomphe la plus tyrannique des vocations.

« Souvent, écrira-t-il, aloi's, au sein des montagnes, quand les vents, engouffrés dans leurs gorges, pressaient les flots de leurs lacs solitaires, je recevais, du perpétuel roulement des vagues expirantes, le sentiment profond de l'instabilité des choses et de l'éternel renouvellement du monde...

« Ainsi livrés à tout ce qui s'agite et se succède autour de nous, affectés par l'oiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le nuage qui s'avance; modifiés accidentellement dans cette sphère toujours mobile, nous sommes ce que nous font le calme, l'ombre, le bruit d'un insecte, l'odeur émanée d'une herbe, tout cet univers qui végète ou se minéralisé sous nos pieds ; nous changeons selon ses formes instantanées, nous sommes mus de son mouvement, nous vivons de sa vie. »

Tels sont les « moments » essentiels d'une vie harmonieuse : « s'il y a une initiation à la nature, je crois que personne ne la suit dans un ordre plus parfait que Sénancour. » L'initiation à la nature, tout le génie de Sénancour est là ! La nature lui enseigne

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le mépris des livres et des sagesses humaines, le dédain des systèmes, la haine des religions ; elle l'invite aux rêveries solitaires, à la contemplation, aux méditations prolongées, source unique de bonheur. Elle est une conseillère écoutée : « je conçois les vertus difficiles, et jusqu'à rhèroïsme des monastères. Tout cela peut animer mon âme et ne la remplit pas. Cette brouette, que je charge de fruits et que je pousse doucement, la soutient mieux » ; d'où nous concluerons qu'en vérité « nul, mieux qu'Obermann, ne sait que les discours peuvent être harmonieux ; mais il croit que les fruits sont meilleurs. C'est un conseiller de volupté. »

Et si maintenant les esprits positifs s'enquièrent de détails biographiques, on rappellera en hâte que Sénancour épousa, très jeune, une accorte Suissesse, et qu'il vécut, après la peu retentissante publication d'Obermann, une carrière obscure de publiciste; on dira sa résignation; on évoquera les rares amis qui entourèrent sa vieillesse d'un murmure d'admiration tardive ; on le montrera, septuagénaire affaibli, recevant sous les lilas de son jardin de la rue de la Cerisaie, Nodier, Ballanche, Pierre Leroux, Latouche et ses « fidèles d'Auteuil », jusqu'au jour où il se fit conduire à Saint- Cloud, voulant mourir devant les arbres, « sous le soleil, sous le ciel immense, afin que, laissant la vie qui passe, il put retrouver quelque chose de l'illusion infinie. »

M. Edmond Pilon esquisse — avec quelle grâce de coloris ! — un portrait nuancé : sur un fond de vertes frondaisons, d'eaux vives et de montagnes, la figure, du Maître se dresse, vivante, attirante ; il s'avance,

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foulant cette flore dont il aime les parfums, bruyères, aubépine, genévrier, seringa, menthe sauvage... Regardons bien : c'est Obermann, un Obermann pimpant, allégé de son lourd souci, héros d'une idylle à peine teintée de mélancolie.

Et c'est encore Obermann que, de propos délibéré, M. Raymond Bouyer entreprend de faire revivre en des pages de fine analyse : nouvelle effigie, aux contours fuyants, inquiétante, tragique... M. Raymond Bouyer trace fortement les traits de mélancolie : Obermann lui-même se déclare un fantôme « inutile et triste »; « on dirait qu'il a peur de vivre; et parfois, le remords le prend de n'avoir pas aimé : sa jeunesse est restée comme en suspens dans l'incompréhensible univers... En vain tout se renouvelle; il reste le même, il périt d'inanition. » Casanier, l'ironie du sort le condamne à vivre en nomade. Ce « Faust moderne en carrick de voyage » est infiniment douloureux... Et sans doute ce Faust est bien de son temps : cet homme sensible est un Français du dix-huitième siècle clairvoyant et ironique : il n'envie pas le ménage pauvre « où il y aurait eu de la soupe, si le chat n'eût pas renversé le bouillon » : il n'ignore pas que les seuls héros de romans ont le privilège de voyager sans argent : « les aubergistes ne sont pas au fait »; il a des concisions à la La Bruyère :

« Il y a des hommes qui croient se promener à la campagne, lorsqu'ils marchent en ligne dans une allée sablée.

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