G. Lanson, Vollaire
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obsédât la pensée d'un nombre considérable de nos contemporains : les noms de TAbbé Grizel, de l'Intendant des Menus, de Saint-Gucufin et de Genest Ramponeaune se rencontrent plus que très rarement dans les gazettes où se lit d'aventure celui de Voltaire. Il est, en effet, des feuilletonnistes qui tiennent encore à honneur de citer Zadig et Scarmentado^ et ÏIngénu, et parfois la Princesse de Babylone, et Micromégas, et surtout Candide. Ils citent, plus rarement, VEssai sur les mœurs, ou les Lettres anglaises, et peut-être le Siècle de Louis A IV et la Correspondance. . . Les feuilletonnistes citent. Je crains que la majorité du public, satisfaite des citations, ne penche à négliger Toriginal.
Parlons net : notre temps, qui vénère la mémoire de Voltaire, semble se déprendre de ses œuvres : notre temps est inhabile à extraire de l'œuvre immense de Voltaire tout ce que cette œuvre contient d'art vivant et de pensée agissante : Voltaire n'exerce point sur notre éducation nationale la part d'influence à laquelle il est en droit de prétendre.
Fait reconnu, fait indiscutable, dont il ne faut point se lasser de proclamer l'accablante évidence, encore qu'on ne puisse se flatter d'interrompre aisément une fâcheuse tradition ; et il n'est point si aisé d'inaugurer une tradition plus salutaire. Ah ! notre temps n'est point tellement coupable ! notre temps s'écarte des œuvres de Voltaire ; nos contemporains, qui vouent à la mémoire de Voltaire une inefficace
gratitude, ne se sentent point dans l'obligation de lire et d'étudier ses œuvres. Notre temps n'est point tellement coupable ; n'accusons point ici nos contemporains d'incuriosité ou d'excessive négligence ; soyons justes, et ne concluons point contre eux parce qu'on ne les voit point retirer tout le bénéfice que l'on souhaiterait d'un opulent patrimoine littéraire. L'opulence même de l'héritage voltairien est singulièrement encombrante et oblige à ne concevoir aucun projet de rapide utilisation ; certes l'œuvre de Voltaire est difficilement accessible aux Français d'aujourd'hui : il est peu d'œuvres dont la lecture suppose autant d'eiïorts préalables et de constante application, une aussi complète éducation de l'esprit, autant de sens littéraire et historique, autant de goût, d'esprit critique. Voltaire n'est pas seulement un « chaos d'idées claires » ; cette clarté est décevante ; ce chaos est tout rempli de pièges, chaos d'idées claires et justes, d'idées claires et fausses, de préjugés étroits, de généreuses intuitions, clarté redoutable, insidieuse, persuasive d'erreur aussi bien que de vérité ; Voltaire touche à tout avec la même inquiétante étourderie, la même précipitation, la même ardeur affirmative ; son temps le mène, il s'affranchit ; un grand amour de l'humanité le guide ; il suit aveuglément ses haines : chaos d'affirmations sans preuves, de vérités nues, d'erreurs involontaires, de mensonges passionnés. Aborder ce chaos ? s'y aventurer, y errer au gré de sa fantaisie ? délices pour un esprit très averti et sensible aux plus délicates élégances. Rebutante, périlleuse entreprise pour les non initiés !
Le fait est là : si l'on n'y prenait garde Voltaire
serait bientôt le moins lu de tous nos classiques ; on n'invoque plus son nom au cours des polémiques religieuses et politiques; M. Homais lui-même renonce à l'attirail de l'argumentation voltairienne. Ah ! sans doute, les raisons de Voltaire, parfois, n'en sont plus ; ses arguments paraissent redoutables à manier : M. Homais renonce à en accabler ses contradicteurs. Signe des temps ! La domination de Voltaire sur les âmes françaises est-elle donc près de finir ? — Elle renaîtra demain, plus impérieuse, impérissable et bienfaisante ; déjà les maîtres de nos universités se préoccupent de faire plus large dans les programmes de leur enseignement la part du dix-huitième siècle. Voltaire le premier bénéficiera de ces heureuses dispositions : Voltaire sera rendu à l'admiration reconnaissante des foules. L'Université nous rendra Voltaire en vulgarisant les résultats d'une liquidation poursuivie sans relâche, et en vérité presque achevée au cours d'un siècle de recherches érudites et de travaux critiques.
Je voudrais que l'on vît, dans le Voltaire de M. Lanson, comme un essai d'inventaire sommaire, essai heureux, digne du sujet et de la tâche entreprise, j'ajouterai digne de l'auteur — c'est faire de ce petit livre un grand élogç. — Et ce n'est point adresser à M. Lanson une critique que de l'affirmer : ce livre satisfera tout le monde, presque tout le monde ; rare privilège quand il s'agit de Voltaire, de son œuvre et de sa philosophie ! Qui ne rendrait
hommage à l'esprit dont cette étude est animée, esprit de parfaite impartialité : esprit critique, esprit de pénétration historique ? Inventaire sommaire, entendez que rien d'essentiel n'y est omis, mais non point sec; précis, mais non dépourvu de quelque grâce alerte et séduisante ; M. Lanson n'aime point les « colifichets », entendez qu'il n'est point ennemi d'une élégance simple et naturelle, et ne professe d'ailleurs pas l'horreur pédantesque du savoureux néologisme — écoutez-le disserter des « bonshommes de Voltaire » (héros des contes), ou vous prouver, chiffres en mains, que le jeune Voltaire ne pouvait être pour la gracieuse Pimpette « l'amant sérieux ».
M. Lanson se préoccupe beaucoup moins de faire ressortir l'enchaînement logique des doctrines et des idées que d'analyser les conditions de leur formation, de leur croissance et de leur épanouissement; historien de la littérature, historien avant tout, il explique les âmes par l'époque, les hommes par les contemporains ; l'histoire, l'histoire minutieuse, indifférente aux prestiges de la rhétorique, et aux illusions des faiseurs de système, telle est sa méthode : il n'en est point de plus forte, ni de plus persuasive ; cette méthode triomphe dans le Voltaire ; ainsi s'affirme la physionomie de ce livre que l'on aurait grand tort de rapprocher de l'étude de M. Faguet ; avec une tranquille assurance M. Lanson explique Voltaire historiquement : expliquer, c'est s'interdire à peu près constamment de juger ; M. Faguet jugeait, avec quelque sévérité, on s'en souvient : les deux études ne sont point de même ordre : l'une ne réfute ni ne réforme, ni ne remplace l'autre.
D'autant moins que M. Lanson ne concède point à
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la biographie proprement dite de Voltaire un développement superflu ; nul n'ignore que cette biographie ne saurait être édifiante ; de fâcheux incidents ne peuvent en être distraits qu'aucune indulgence n'excusera jamais : M. Lanson ne dissimule rien, mais il se hâte ; il n'écrit point une biographie de Voltaire : il explique l'homme et surtout l'œuvre ; il explique l'homme ; je ne pense pas qu'il lui attire beaucoup de nouvelles sympathies.
Et l'on regrettera peut-être que l'étonnant roman que fut la vie de Voltaire n'apparaisse pas davantage en ce livre ; on n'en fera point un grief à l'auteur qui n'eut point licence d'accueillir ce roman. Du moins discutera-t-on légitimement du choix des faits que M. G. Lanson a cru devoir mettre en lumière ; on discutera du choix des faits, et on signalera des lacunes qui sont peut-être des oublis, des oublis qu'il n'était pas sans doute indispensable de commettre. Pourquoi, par exemple, M. G. Lanson ne fournit-il aucun éclaircissement sur les relations de Voltaire avec les philosophes ? Il écrit :
« Toujours mordu et mordant, traînant après hii une meute d'ennemis qu'il grossit à plaisir, Fréron, La Beaumelle, Ghaumeix, les Pompignan, Nonotte, Patouillet, Larcher, Cogé, n'étant jamais en reste, et voulant toujours avoir le dernier, pour les coups de gueule et pour les coups de dents, tourmenteur diabolique du malheureux Jean-Jacques, qu'il serait prêt à recueillir chez lui, égratignant à tout propos le grand Montesquieu, qu'il a défendu de son vivant, inlassablement attaché aux mollets de gens qu'il déteste et parfois de ceux qu'il ne déteste pas, n'en voulant pas toujours à ceux qu'il crible de ses mortels sarcasmes, ramené souvent par une avance, un bon procédé, et se réconciliant avec Trublet, avec BulTon... »
« Tourmenteur diabolique du malheureux Jean- Jacques ! » c'est tout ! M. G. Lanson n'écrit point une biographie de Voltaire : peut-être cependant eùt-il pu ménager dans son livre une place à ces amis et surtout à ces ennemis qui s'en taillèrent une si vaste dans la vie de l'écrivain.
Ce faisant, M. G. Lanson n'eût point contribué au progrès de nos connaissances ; sur d'autres points il lui plut de s'étendre et de nous faire bénéficier de recherches originales : étiez-vous renseigné sur les sources de cet Essai sur les mœurs et Vesprit des nations, qui n'est en somme qu'une compilation ? M. G. Lanson a fait « quelques sondages »; soyonslui reconnaissant de nous apprendre que les deux chapitres sur Mahomet ont été tirés presque exclusivement de Gagnier et de Sale, <( deux bonnes autorités. Pour la Chine du Halde. Pour l'histoire ecclésiastique et pour l'histoire des croisades, son guide est l'excellent Fleury; pour l'histoire d'Angleterre et pour Jeanne d'Arc, le solide Rapin de Thoyras. Ce sont là de bons garants. Il est vrai que pour Henri IV, il ne va guère au delà de Mézeray. Quelquefois, pourtant, il semble qu'il soit remonté aux documents dont ses auteurs lui donnaient les références, pour y recueillir quelque détail caractéristique : il a été amateur aussi de pièces curieuses et peu connues. »
Heureuses surprises du lecteur, qui cherche en ce volume le clair exposé de faits connus, et y rencontre les confidences inédites d'un généreux érudit ! Les vues ingénieuses et nouvelles, les interprétations, les explications qui donnent à penser semblent
sortir si naturellement du récit des faits qu'à peine songe-t-on à en attribuer le mérite à M. G, Lanson; c'est un tort grave que l'on se donne : les chapitres, entre autres, que M. G. Lanson intitule : Le goût de Voltaire. Poésies et tragédies. — Voltaire historien. — L'art de Voltaire : Contes, Dialogues et Facéties, sont d'une solidité neuve et délicate, que tout les lettrés apprécieront.
L'influence de Voltaire ! peut-on mesurer l'influence de Voltaire ? M. G. Lanson estime que rien n'est plus malaisé ; il y tâche pourtant : je n'oserai point affirmer que ces pages sur lesquelles se clôt son volume soient les plus profondes ou les plus pénétrantes de cette étude ; l'influence de Voltaire est difficilement saisissable; on détermine l'influence d'un penseur d'après la diffusion de sa doctrine : Voltaire eut des idées, il eut toutes les idées de son temps :
Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme. Tout art a mon iiommage, et tout plaisir m'enflamme.
Il n'eut point de doctrine cohérente, ni surtout de vues systématiques ; l'influence de Voltaire est universelle ; elle n'est point mesurable ; elle se devine — et ne se prouve que rarement. M. G. Lanson tente de préciser : il compte dix-neuf recueils des œuvres de Voltaire, de 1740 à 1778, sans parler des éditions séparées, fort nombreuses pour les principaux écrits, six éditions de 1778 à 1815, vingt-huit
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éditions entre 1815 et 1835 ; rien de 1835 à 1852 ; cinq éditions de 1852 à 1870 : le succès de Voltaire coïncide, on le devinait n'est-il pas vrai, avec les périodes de recrudescence du libéralisme. En littérature, l'influence de Voltaire favorise les goûts conservateurs :
« Les esprits qu'il forme ont le goût étroit et fin, la phrase claire et sèche ; ils sont méticuleux sur la correction et la pureté du langage, s'alarment des nouveautés et des hardiesses d'images. Ils sont prompts à jeter du ridicule sur le détail de l'expression des ouvrages dont la pensée les étonne ou les choque. Les voltairiens s'effareront de Chateaubriand et détesteront le romantisme. Il y aura de ces voltairiens de goût pendant tout le dix-neuvième siècle, en particulier dans l'Université et la magistrature. Thiers représenterait assez bien cet esprit. »
Et M. G. Lanson énumère sans trop de peine les emprunts que ses successeurs firent à Voltaire dans tous les genres, théâtre, poésie légère, histoire, roman, pamphlet et polémique... C'est l'influence sociale de Voltaire sur laquelle on eût aimé à être renseigné. — S'agit-il de la période contemporaine, M. G. Lanson n'oublie point qu' « à la fin du dixneuvième siècle le roman voltairien a un renouveau inattendu par un grand artiste, Anatole France, et par un certain nombre d'écrivains plus jeunes qui, entre le naturalisme, le lyrisme et le symbolisme, tâchent de conserver Pexpression légère, spirituelle, mordante, un peu sèche et très claire : je nommerai Veber, Hermant et Beaunier. » Ces trois derniers exemples sont-ils bien choisis ? Choix arbitraire, insuffisant ! Et M. G. Lanson pense « que depuis la chute du naturalisme et la crise symboliste, Tévo-
lution de la prose se fait vers l'aisance et la lumière, c'est-à-dire vers le dix-huitième siècle et Voltaire ». Rien n'est moins certain.
Du moins estimera-t-on que s'il ne détermine point avec netteté l'insaisissable et universelle influence de Voltaire, M. G. Lanson contribue heureusement à restaurer, à étendre et à fortifier parmi nous cette influence : il travaille à une tâche urgente, et qui incombe presque tout entière à l'Université ; suivons-le, remercions-le, et répandons autant qu'il dépend de nous son aimable et savant petit livre.