LA LÉGENDE DE J.-J. ROUSSEAU
C'est un grand procès, longtemps traînant, que vient de rouvrir avec éclat une érudite anglaise, Mme FrederikaMacdonald'. L'affaire est compliquée, mais non sans doute inextricable ; nous y ajoutons nos passions ; elle devient inintelligible, trop simple selon les uns,, qui tranchent avec la sécurité d'une ignorance partiale, selon les autres si obscure qu'il convient d'avouer une fois pour toutes notre impuissance à prononcer une sentence équitable. Et rien ne prouve mieux — n'en déplaise à ses détracteurs — à quel point les idées de Rousseau sont vi-
1. Frederika. Macdonald : Studies in the France of Voltaire and Rousseau. — Jean-Jacques Rousseau, a new sludy in crilicism (London, 2 vol.). — The humane philosophy of Jean-Jacques Rousseau; maxirns and principles selected and classified, by Frederika Macdonald (London, Dent). — La légende de Jean-Jacques Rousseau, rectifiée d'après une nouvelle critique et des documents nouveaux (traduit de l'anglais, par Georges Roth).
vantes, à quel point ce mort demeure présent parmi nous, avec son étrange pouvoir de discorde et son don révolutionnaire d'excitation intellectuelle, que ces querelles, ces partis-pris, cette quasi impossibilité, où nous nous débattons, de nous mettre d'accord sur les faits les plus simples de sa vie et les caractères les plus apparents de son œuvre.
La vie de Jean-Jacques ! serait-il donc impossible d'en retracer avec quelque sûreté le dessin capricieux ? On aime Jean-Jacques, on déteste Jean-Jacques ; sa biographie est encore si obscurcie de légende, que ces sympathies ou ces haines ne peuvent guère se réclamer que de l'instinct ; des faits capitaux demeurent incertains : voilà un père de cinq enfants, de qui la paternité demeure contestable ; supercherie, dont fut victime le protecteur trop coniiant de Thérèse, s'écrie Mme Frederika Macdonald, qui développe d'impressionnants arguments, sinon des preuves péremptoires ; mystification, suggère M. Jules Lemaitre, qui n'est pas, en l'espèce, suspect d'indulgence. M. Edouard Rod, si informé de la vie de Rousseau, et de qui l'amicale intuition pénètre si profondément l'âme du citoyen de Genève, n'admet pas la mystification : la supercherie lui parait impossible, qui ferait éclater 1' « insondable bêtise » de Jean-Jacques. D'autres disent: la matérialité du fait même des naissances demeure problématique ; il n'importe, si Rousseau s'est cru père, s'il a délibérément commis ce crime de quintuple abandon...
Mais alors, précisez les circonstances, les motifs d'une telle résolution, la pensée vraie de Rousseau, son but, ses remords... On ne précise pas, on n'est
pas sûr, on n'est presque jamais sûr, quand il s'agit de la vie de Jean-Jacques; on avance parmi des présomptions, on se contente de probabilités ; on ne s'en prononce pas avec moins d'assurance ; amis et adversaires se jettent à la tête d'infortunés enfants qui peut-être n'existèrent point.
S'agit-il des œuvres de Rousseau? Il semble qu'ici la liberté de l'interprétation ne puisse s'exercer au détriment du texte même. Il est invraisemblable, il est inimaginable que la pensée de Rousseau nous soit mal connue parce que d'innombrables et imprudents exégètes prirent soin de nous la révéler ; pourtant il n'en faut plus douter, la nuée des commentateurs nous cache notre auteur. Quand donc vous aviserezvous de lire le Contrai social^ à vous qui en dissertez savamment sur la foi de pesants et pédants ouvrages ? D'autant qu'ici la prévention politique égare les meilleurs esprits.
Péril de certaines gloires trop vivaces ! nous traitons Rousseau comme tel notoire contemporain dont il nous est interdit de pénétrer la vraie nature, que nous détestons toutefois ou exaltons, selon qu'il semble ou blesser ou flatter nos instincts et nos vanités; rien de moins saisissable qu'un homme vivant : les morts nous appartiennent davantage pour peu qu'il nous convienne de nous emparer d'eux, de capter leur pensée, leur génie. Jean-Jacques Rousseau nous échappe. Un double portrait nous en est présenté par les rousseauistes et leurs adversaires : le nombre de ceux-ci a paru grandir depuis quelques années; leur opinion a semblé prévaloir; et ce n'est pas l'un des signes les moins frappants de leur apparent triomphe que l'adhésion d'un Jules Lemaître à
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telles de leurs sévérités : relisez ses aimables conférences pour y découvrir l'image d'un malade, d'un pauvre fou, irresponsable de sa prodigieuse et néfaste littérature, la condamnation — en vérité sommaire — de toute une philosophie... livre de piété blasphématoire et de terrible commisération. Jules Lemaître a voulu faire une « histoire des sentiments », et non point une « biographie critique » de Rousseau.
Une biographie critique nous serait bien utile. Rousseauistes et anti-rousseauistes s'en doutent-ils ? Dès l82/i Auguis écrivait dans l'un des avant-propos d'une édition complète des œuvres de Rousseau : « La réputation de Jean-Jacques Rousseau est, comme le cadavre de Patrocle, disputée entre deux partis animés l'un contre l'autre. » La lutte continue sous nos yeux : une tradition rousseauiste se perpétue, dont on retrouverait çà et là les héritiers enthousiastes... Rousseauistes, anti-rousseauistes espèrentils nous convaincre ? puissent-ils s'aviser que nous exigerons d'abord une précise et loyale enquête î Les documents ne font point défaut : cherchez, scrutez, prouvez, dressez un inventaire des actes et des pensées de Jean-Jacques : place aux greffiers minutieux de l'érudition! Tout ce débat n'est si confus et irritant que parce qu'on n'a pas suffisamment sollicité leur préalable intervention.
Cette biographie critique qui nous manque, qu'il nous faut, que nous ne cesserons de réclamer, non seulement par déférence pour les sommations et les
appels à la justice de Jean-Jacques, mais parce que nous y trouverons la véritable clef de l'œuvre la plus subjective qui soit, cette biographie nécessaire, souhaitée, attendue, de l'intérêt le plus actuel et le plus pressant, Mme Frederika Macdonald eût été sans doute fort capable de nous en apporter l'inestimable don. Mme Frederika Macdonald se récuse; faites-lui en des reproches, si vous n'apercevez pas toute la difficulté d'une semblable tâche; admirez plutôt la résolution de cette savante femme qui, peu à peu, découvre les obstacles, et l'un après l'autre les attaque sans se décourager jamais.
Comment ne pas s'émerveiller de cette obstination britannique, où l'effort de la volonté seconde si bien l'élan de l'intelligence ? Mme Frederika Macdonald publie à Londres deux lourds volumes dont se fussent épouvantés nos éditeurs français ; surprenant monument d'une érudition insoucieuse d'élégance, et même
— je le regrette — d'ordre, et même — je le déplore
— de clarté, soucieuse uniquement de prouver, d'accabler l'adversaire sous ses preuves répétées, de vaincre enfin. Mme Frederika Macdonald assaille une légende odieuse; ses assauts témoignent de cette ténacité qui rendit toujours si redoutables les chefs d'armée de son pays. Qu'à son tour on l'attaque, elle saura riposter; elle suit un chemin d'où nul ne saurait l'éloigner ; elle veut vaincre, elle vaincra... Obstination combative, activité méthodique jusque dans le désordre des recherches et le chaos des preuves, foi au succès, et surtout, ah ! surtout, nette conscience d'une mission à remplir et, sans exaltation mystique, certitude et volonté de s'acquitter d'un devoir. Un pareil exemple de labeur féminin,
soutenu, hardi, efficace, mérite bien quelques hommages; j'en appelle à nos nombreuses romancières et à nos poétesses innombrables.
Mme Frederika Macdonald ne nous donne point une biographie critique, mais elle en prépare les éléments; non que son argumentation soit, sur tous les points litigieux, décisive; si complexe est Tentreprise de redresser les torts, et parmi tant d'intrigues, de rivalités, de potins, de médisances et de calomnies, de démêler la vérité, que l'effort d'un seul chercheur en viendrait difficilement à bout; du moins reconnaîtra -t-on à Mme Frederika Macdonald le mérite d'avoir poussé ses recherches plus profondément que quiconque, et d'avoir, comme on dit, renouvelé le sujet : ceux mêmes qu'elle ne saurait convaincre, seront ébranlés ; à lire ses études enchevêtrées, souvent obscures, mais prodigieusement attachantes, parce qu'une généreuse conviction les anime, les plus prévenus ne se défendent point de doutes favorables à Rousseau.
Tout au plus lui reprochera-t-on de n'avoir pas su se garder d'un travers commun, semble-t-il, à tous ceux qu'attira cet énigmatique Jean-Jacques, et qui est de conclure trop catégoriquement. Plus que bien d'autres certes, la témérité de Mme Frederika Macdonald est excusable; j'eusse aimé toutefois qu'elle s'interdit les inductions aventureuses, et ne parût point compromettre, en la proclamant avec une trop prompte intransigeance, une thèse dont il s'agit d'établir d'abord les prémisses. Mme Frederika Macdonald disculpe fréquemment Rousseau d'accusations que se transmirent depuis sa mort la plupart de ses biographes : elle généralise, elle conclut à l'infaillible
« vertu » de Jean-Jacques ; Jean-Jacques est une sorte de saint laïque; tel est le zèle pieux, telle est l'ardente dévotion de Mme Frederika Macdonaid que le témoignage même de l'auteur des Confessions^ s'il est gênant ou simplement désobligeant, semble suspect à cette imperturbable hagiographe. De ce que les ennemis de Jean Jacques le poursuivirent d'une haine inexplicable, de ce qu'un observateur attentif les prend aisément en flagrant délit de méchante intrigue et de mensonge, s'ensuit-il que Jean-Jacques n'ait jamais eu vis-à-vis d'eux le moindre tort ? Et si l'on découvre l'irrévocable preuve que le fameux complot n'exista point seulement dans l'imagination excitable et excitée du philosophe, mais résulta bien réellement d'un détestable concert de haines clairvoyantes et, si l'on ose dire, d'inconscientes malveillances, aura-t-on par là démontré que Rousseau échappa au délire de la persécution ?
Force nous estbien de reconnaître ici, avec Edouard Rod, que le raisonnement de Mme Frederika Macdonaid est « une façon de syllogisme simple et spécieux » dont nous ne saurions nous contenter. . . Ayant lu les livres de Mme Frederika Macdonaid, on est tenté d'en appeler à Jean-Jacques, et d'invoquer ses Dialogues où brille parmi tant de divagations un si éloquent bon sens :
« Rousseau. — Pour vous parler selon ma croyance, je vous dirai donc tout franchement que, selon moi, ce n'est pas un homme vertueux.
Le François. — Ah ! vous voilà donc enfin pensant comme tout le monde !
Rousseau. — Pas tout àfait, peut-être; car, toujours selon moi, c'est beaucoup moins encore un détestable scélérat.
Le François. — Mais enfin qu'est-ce donc ? Car vous êtes désolant avec vos éternelles énigmes.
RoussFAU. — Il n'y a point d'énigmes que celle que vous y mettez vous-même. C'est un homme sans malice plutôt que bon, une âme saine, mais faible, qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien et qui n'en fait guère. Pour le crime, je suis persuadé comme de mon existence qu'il n'approcha jamais de son cœur, non plus que la haine... »
[Second Dialogue.)
Ayant percé à jour le syllogisme inacceptable de Mme Frederika Macdonakl, on se souvient des pages où la tendresse pitoyable du fidèle Corancez a si exactement décrit le délire de Jean-Jacques vieillissant.
Ce délire trop réel a trompé les meilleurs juges; s'en autoriser pour affirmer la démence antérieure de Jean-Jacques et, par là, jeter sur toute son œuvre le plus inquiétant discrédit, est en vérité exorbitant ; il faut le dire bien haut, puisqu'enfin le livre de Jules Lemaitre n'a pas d'autre but,
La santé morale de Rousseau éclate dans toutes ses œuvres. — Il s'est trouvé, dites-vous, des médecins, pour la mettre en doute. — Bien naïf qui agréerait sans contrôle leur diagnostic; on sait assez que nul cerveau n'est sain au regard de certains spécialistes, et l'on ne voit guère à ce compte quel poète ou quel homme supérieur offrirait de plus rassurantes garanties que Jean-Jacques. Jusque dans les Dialogues la fermeté de la pensée, la vigueur de Télo-
quence sont souvent admirables : la lecture en peut paraître déconcertante et surtout d'un pesant ennui; une monotone préoccupation s'y révèle; l'idée du complot hante Jean-Jacques; il en est obsédé; il délire... Mais d'abord cette désolante faiblesse n'apparut qu'assez tard dans sa vie : exaltation d'une âme blessée, et qui ira grandissant, mais ne compromet point au cours de ses travaux l'équilibre de la raison. Enfin, si l'on déplore que la sensibilité de Rousseau ait été si souvent dominée par des appréhensions exagérées, que son imagination se soit attardée à grossir fantastiquement des périls fictifs, devons-nous oublier que ses craintes ne furent point toujours chimériques, et qu'en somme il n'avait que trop de raisons de dénoncer un insaisissable complot ? Nous touchons ici à la principale découverte de Mme Frederika Macdonald, et d'où il est loisible de tirer des conséquences diverses, celle-ci tout d'abord : le délire trop prouvé de Jean-Jacques apparaît explicable, on devrait presque dire normal, tant il semble la naturelle manifestation d'une immense douleur suppliciant une grande âme.
Mme Frederika Macdonald prouve le complot : rarement chercheur eut la main plus heureuse, rarement enquêteur fut mieux servi par l'évidence. Les Mémoires de Mme d'Epinay ont toujours été la source préférée des anti-rousseauistes : charme de ces limpides récits où l'honnêteté se pare des grâces du style : qui n'eût ajouté foi aux affirmations de Mme d'Epinay ? Qui donc eut refusé à cette délicieuse femme une sympathie émue Pet à son « ours » une antipathie mêlée de quelque dégoût ? Or ces
Mémoires ont une histoire, que nul avant Mme Frederika Macdonald ne s'était avisé d'approfondir.
Et d'abord ce ne sont point les vrais Mémoires de Mme d'Epinay que nous avons accoutumé de lire ; ou plutôt... enlin Mme Epinay avait composé une première version, indulgente à Jean-Jacques : un jour vint — bien plus tard — où elle confia son manuscrit à Grimm et à Diderot; ceux-ci corrigèrent, proposèrent et firent agréer des additions, des interpolations : le grave est que tous ces changements se rapportent à Jean-Jacques, dont ils noircissent sans mesure le caractère et les mœurs, et souvent à l'aide d'allégations manifestement calomnieuses. C'est cette seconde version, revue et « tripatouillée », que connut au début du dix-neuvième siècle et publia Brunet, non sans nouvelles retouches et suppressions... Mme Frederika Macdonald a retrouvé les divers manuscrits, la « liste des changements essentiels à apporter au roman de René (Rousseau) de Mme d'Epinay », le plan, les notes de Grimm et de Diderot, recopiées, insérées avec un scrupule qui respecte jusqu'aux fautes, par Mme d'Epinay elle-même dans son texte. Il faut lire le récit de cette découverte et toute cette histoire qui fait le plus curieux roman. Rien au total de plus décisif.
Le complot exista : fut-il de longue durée ? En peut-on saisir la manifestation ailleurs que dans cette affaire des Mémoires? Il ne semble pas qu'ici la certitude soit aussi absolue... mais il est hors de doute que l'inventeur de la conspiration — Grimm — persécuta traîtreusement Rousseau avec un insolent bonheur : sa correspondance secrète édifie la
légende d'un Jean-Jacques atrabilaire, hypocrite, scélérat et dément ; les échos de cette calomnie gratuite revenaient à Jean-Jacques, de tous les pays de l'Europe, sans qu'il en put soupçonner l'origine ; ce secret, cette apparente unanimité, ce ricanement haineux du monde civilisé en eussent affolé bien d'autres.
Parmi tant de questions que l'on voudrait faire à Mme Frederika Macdonald, il en est une que j'attends, que vous formulez déjà : de Grimm, qui fut une assez basse canaille, rien ne nous surprend ; de Diderot... mais enfin Mme d'Épinay ! J'avoue qu'ici les lecteurs du livre français de Mme Frederika Macdonald — qui n'est qu'une assez gauche et très imparfaite réduction des deux volumes anglais — éprouveront quelque embarras. Et cela me semble d'autant plus regrettable qu'on doit à Mme Frederika Macdonald une explication du rôle de Mme d'Epinay où il faut admirer une jolie finesse psychologique ; j'ajoute que Mme Frederika Macdonald ne refuse point à Mme d'Épinay une sympathie très vive, et que j'aime fort ce trait d'une aussi intrépide justicière.
Cette aventure est d'une simplicité terrible : rappe lez-vous les principaux personnages, Grimm, parasite sournois, Diderot, Mme d'Épinay — Mme d'Épinay, aimable sans être jolie, bonne, effroyablement bonne, et femme, si femme ! elle aime Francœuil, qui la trompe, et de qui elle s'éloigne; aime-t-elle Jean- Jacques ? ah ! si Jean-Jacques était habile ! il ne l'est
point, point du tout ; son « ami » Grimm qu'il introduit dans la place l'est davantage ; s'emparer de la femme d'un fermier général, quel rêve ! Grimm le réalise. Mme d'Epinay ne saurait vivre sans un mari, un amant, un sigisbée, qui l'entoure de menus soins, quelqu'un à qui elle puisse se dévouer, se donner tout entière. Elle se donne à Grimm, qui l'aime ou fait semblant. Grimm est pratique : libelliste, il expédie à tous les souverains d'Europe un journal clandestin : Mme d'Epinay recopie les manuscrits et souvent les allonge, car elle écrit gentiment. Le « tyran » la surveille avec une jalousie entendue ; il évince les gêneurs, et d'abord V u ours », à qui Mme d'Epinay ne refuse point une sincère admiration, et on ne sait quelle secrète tendresse ; passons sur ses manigances... Mme d'Epinay n'est point sotte, mais elle est faible ; elle obéit à son « tyran » , elle devient l'auxiliaire, sinon l'associée de Grimm dans la lutte sourde qu'il ne cesse de mener contre Jean-Jacques.
— Quelle inconscience !
— Est-ce donc la première fois qu'une femme se laisse guider par qui elle aime ou croit aimer ?
Un jour on apprend que Rousseau exaspéré prépare des mémoires, un livre posthume où il démasque ses ennemis; il en fait çà et là des lectures... Mme d'Epinay s'inquiète : Grimm l'effraie. Diderot, que Grimm eut l'art d'engager dans sa querelle, exagère, colore tout de sa redoutable imagination. Mme d'Epinay tente de faire interdire à Rousseau ses lectures ; elle se défendra, préparera une riposte : Grimm et Diderot lui soufflent une défense anticipée : que n'utilise-t-elle ses Mémoires ? L'aimable livre
qu'elle a écrit là, presque sans y penser, et certes sans arrière-pensée ! mais combien naïf ! il est temps, il est grand temps de corriger cette naïveté et de cesser d'être dupe.
Et voilà ! Mme d'Epinay a pu croire que ces Mémoires ne seraient jamais imprimés, qu'ils constitueraient aux mains de ses amis un utile dossier, un éventuel plaidoyer... Sa première rédaction était simple, tout unie, à la façon d'un roman de bonne compagnie; si indépendante dans l'organisation de sa vie privée, Mme d'Epinay apparaît, dès qu'elle écrit, timide devant certains sentiments et certaines idées, presque prude... Voici maintenant qu'elle copie aveuglément les interpolations de Grimm et de Diderot, et ce sont des violences de langage, d'abominables griefs, des détails blessants ou repoussants... Les deux manières s'opposent en un criant contraste : le premier venu discernera cette vive opposition. — Les Mémoires sont enfin publiés, légèrement expurgés par Brunet; les plus fins connaisseurs, ô Sainte-Beuve! s'en délectent, mais ne discernent rien...
Cette aventure est d'une simplicité terrible : tout est simple aux yeux de quiconque découvre Tenchaînement des causes; tout est simple dans cette lamentable histoire de Jean-Jacques ; ce sera le bienfait d'une biographie vraiment critique de faire éclater cette simplicité... L'œuvre de Mme Frederika Macdonald est souvent obscure, parce qu'elle n'est point définitive. Mme Frederika Macdonald s'efforce de la compléter ; elle aura des disciples, des émules: ses livres inaugurent une ère nouvelle de l'histoire
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de la pensée de Jean-Jacques ; nous nous en réjouissons, car le génie et la flamme de Rousseau nous sont plus que jamais nécessaires ; la fécondité de son influence, que d'autres envisagent avec une « horreur sacrée », nous remplit d'un confiant enthousiasme.
Dire que ce livre sur J.-J. Rousseau et la Révolution française ^ vient à son heure ne suffit point ; nous l'attendions ; enfin, nous en sommes gratifiés, et par un auteur de qui la protestation vigoureuse bénéficie de la plus opportune autorité.
Une mode singulière, mieux faite, semblait-il, pour flatter certaines passions politiciennes que pour plaire aux esprits impartiaux et aux purs lettrés, condamne aux pires avatars la mémoire de Rousseau : Rousseau n'est plus le rêveur un peu déconcertant, un peu incohérent, l'homme sensible et vertueux, à qui le dix-huitième siècle dut la formule imprécise d'un vague évangélisme familial et social, l'ins^enteur d'un lyrisme qui enchanta un monde pourri d'esprit, le législateur prudent et hardi,