Edme Champion, J.-J. Rousseau et la Révolution française
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surtout prudent et traditionaliste; Rousseau n'est plus le prodigieux génie qui imagina le culte de la nature, restaura l'amour de la beauté morale et du sentiment religieux, ressuscita enfin le noble enthousiasme. — Rousseau est un maniaque et un dangereux visionnaire, un fou de qui la démence contagieuse fit déraisonner son temps ; il demeure responsable des violences révolutionnaires et de tous les crimes par où se perpétuèrent nos détestables dissensions; il est un monstre, une sorte d'antéchrist dont la néfaste influence et le prestige mortel se prolongent parmi nous ; sus à cet irréconciliable ennemi de l'ordre social et de la saine raison. Bon pour certains esprits, dangereiisement accessibles au charme de la pitié, de ne point confondre l'œuvre et l'homme, de condamner l'une et de témoigner à l'autre une commisération épouvantée ; encore ceux-là ne sauraient-ils conclure sans nous communiquer le frisson de je ne sais quelle « horreur sacrée ».
L'antienne n'est pas nouvelle ; il n'y a de nouveau que le talent dont font preuve les adversaires de Rousseau, et cette grâce persuasive par où nous émerveilla si souvent l'un des chefs d'une bruyante conspiration anti-rousseauiste .
Il ne s'agit ici ni de contester ce talent, ni même de nier le charme incertain d'une argumentation nonchalante éparse en d'aimables discours pour mondains et mondaines désoeuvrés.
Il s'agit de protester contre une spécieuse frivolité, de dénoncer un intolérable sophisme, de ne point permettre qu'un effrayant discrédit soit jeté sur l'un des plus beaux génies et l'une des plus magnifiques œuvres dont s'enorgueillisse notre histoire littéraire.
De patients érudits établissent péniblement, triomphalement, la biographie de Rousseau — et l'on n'a point oublié de quel élan Mme Macdonald favorisa leurs recherches. — Leur labeur ruine les portraits fantaisistes, les interprétations où se joue le caprice tendancieux d'exégètes intéressés.
Nous attendions davantage du concours d'une exacte méthode ; par un extraordinaire abus de la notion de responsabilité, on prétend accabler la mémoire de Rousseau sous le poids de méfaits posthumes ; comme si l'on n'était point assez sur de rendre haïssables ses actes et ses écrits, on invoque les gestes et les œuvres de soi-disant disciples ; on lui découvre une postérité infamante ; on dresse devant sa gloire un siècle de révolutions, et le fantôme encore plus épouvantable d'un avenir sans prescription. Procès un peu honteux, car c'est ainsi qu'on fait remonter au Sermon sur la montagne l'inéluctable nécessité des autodafés. Procès infiniment aisé à instruire et d'un grand eflet. Réquisitoire qui autorise les rapprochements les plus imprévus, les plus audacieuses assimilations ; il n'est pas de limite à l'arbitraire, et l'on n'aperçoit point de fin au développement de cette double proposition : Rousseau est fou, voyez l'indignité de sa descendance spirituelle — la démence de Rousseau posée en axiome, reconstituons sa lignée en collectionnant les plus beaux cas de vésanie et de folie furieuse...
Nous attendions que quelqu'un vint crier holà.
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Or, M. Edme Champion est le moins suspect des avocats de Jean-Jacques. D'abord, et j'en avoue ma surprise, ce défenseur d'un grand calomnié ne témoigne qu'une indulgence modérée, voire intermittente, au client dont le mauvais sort l'indigne ; la sympathie de M. Edme Champion pour Rousseau n'est point constante et ne s'affirme jamais avec cette sérénité qui décèle les sentiments spontanés et profonds ; son admiration ne va jamais sans quelque réticence,
M. Edme Champion n'accorde à Rousseau qu'une adhésion hésitante et comme contrainte ; ni la vie ni l'œuvre de Jean-Jacques ne sont tout à fait selon le cœur de ce rude et clairvoyant critique ; que d'autres accomplissent pieusement le pèlerinage de Montmorency, que d'autres se fassent des reliques de branches de buis cueillies au jardin des Charmettes. M. Edme Champion ne pratique point cette superstition, et loyalement nous en informe: « Loin d'être entraîné par une grande tendresse, je n'aime pas Rousseau autant que je voudrais ; je crains même parfois de ne pas avoir pour lui assez de sympathie et de déférence. Peut-être ses dévots me reprocheront-ils certaines pages. Si, à mon grand regret, ils sont scandalisés, je m'en consolerai en pensant que ses ennemis doivent l'être plus encore. » Ne doutons pas du double scandale qui marquera le succès de ce livre ; pour l'instant ne présageons que la colère des dévots de Rousseau ; elle sera grande devant tel jugement aux décisives formules : ami ou ennemi, qui donc « éreinta » d'un plus violent effort le Contrat social ?
« En bien des cas il est impossible de savoir ce qu'il pense au juste, et probablement il ne l'a jamais su luimême. On croirait que, comme Jupiter, il se plaît à amonceler les nuages...
« Au chapitre VI de la loi... Ceci ressemble à un cassetéte.
« Le chapitre suivant achève de nous déconcerter.
« La plus grande partie du livre n'est, comme l'a dit Lamennais, qu'un informe assemblage d'incohérences, d'absurdités et de contradictions. Si je ne craignais d'être irrespectueux, je montrerais en plus d'un endroit ce que Boileau appelait galimatias double, c'est-à-dire quelque chose d'inintelligible, non seulement pour le lecteur, mais pour l'auteur lui-même.
« L'impatience qu'il me cause est d'autant plus vive que ses divagations sont revêtues d'une forme claire et précise, que cette langue si ferme est au service d'un chaos de pensées dans lequel je me noie. »
Voltaire, au dire d'Emile Faguet, est un chaos d'idées claires; M. Edme Champion proclamerait volontiers que Rousseau est, fréquemment, une nébuleuse de concepts imprécis.
Ainsi acquiert-il le droit d'entreprendre sa défense.
Ajoutez que le plus pur enthousiasme révolutionnaire anime la pensée, les discours de l'auteur de La France cV après les Cahiers de \ 789 ; en est-il beaucoup parmi nos contemporains qui soient demeurés aussi près des grands conventionnels ? Par bien des traits M. Edme Champion semble le contemporain des premiers vainqueurs de la monarchie : une flamme séculaire échauffe ses écrits, aussi brûlante qu'au premier jour ; certes l'idéalisme républicain de nos ancêtres n'a point parmi nous de plus authentique représentant. Or quelle n'est point l'autorité de M. Edme Champion, prophète de la religion révolutionnaire,
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lorsqu'il excommunie Rousseau, adversaire déterminé de la Aâolence et des bouleversements sociaux ! — Jean-Jacques est, dites-vous, l'inspirateur des orateurs de 1789 et de 1793? Marat lui-même se réclamait du Contrai social ? L'histoire de nos dissensions était inscrite d'avance, et glorifiée dans les œuvres du solitaire d'Ermenonville ? — Ah ! relisez avec une plus ferme attention ces œuvres d'où l'on ne peut extraire une formule d'anarchie ou même un simple conseil de révolte qu'au prix de la plus condamnable habileté.
Surprendrions-nous ici l'une des secrètes et plus efficaces raisons de la défiance où M. Edme Champion tient l'œuvre de Rousseau ? Serait-ce point le modérantisme du timide critique des Révohilions de Pologne qui le prive d'une plus chaleureuse amitié ? Le républicanisme du citoyen de Genève était si tiède, si prudemment asservi au respect des usages et des institutions établies ! républicanisme théorique, inoffensif en vérité puisqu'il n'excluait point un faible, souvent avoué, pour un régime aristocratique.
M. Edme Champion secourrait Jean-Jacques d'un involontaire argument.
Du moins les plus prévenus n'iront-ils point récuser son témoignage : il vous prouve que l'influence de Rousseau sur les événements politiques de la fin du dix-huitième siècle demeure insaissisable, que les chefs du mouvement ignorent le Contrat social ou s'appliquent à en démentir les prévisions, quand ils n'en dénaturent point les enseignements. — Et certes le contraire eût été surprenant, et Rousseau serait l'unique exemple d'un philosophe dont les idées eussent été comprises et mises en pratique par tout
un peuple ; et c'est, n'est-il pas vrai, d'une assez pauvre philosophie que d'attribuer un tel pouvoir à un écrivain politique, et l'on étale une légèreté singulière, si l'on prétend que d'aussi amples crises ne sont point commandées par un complexe déterminisme, bien loin d'obéir aux abstractions d'un rêveur isolé. — M. Edme Champion démontre et prouve; il triomphe sans joie ; voyez-vous pas qu'il eût été ravi de donner çà et là raison à ses adversaires ?de saluer en Rousseau un prophète? de poursuivre dans ces clubs et ces assemblées, qu'il admire frénétiquement, la répei'cussion d'une lointaine éloquence ? d'accumuler en faveur de Rousseau les preuves d'une complicité glorieuse et efficace jusque par delàla mort ?
Il n'est pas eniin jusqu'au caractère môme de l'érudition de M. Edme Champion qui ne dispose en sa faveur ; érudition ancienne, non point accumulation hâtive de fiches en vue d'une thèse à soutenir : érudition vécue et longuement méditée d'un lettré à qui les œuvres sont familières, et dont la pensée semble avoir pratiqué l'intimité des hommes eux-mêmes. D'avoir intimement connu quelqu'un nous met en garde contre telle opinion qu'on lui prête à tort ; ainsi M. Edme Champion proteste, dût son culte révolutionnaire en souffrir, lorsqu'on attribue à Rousseau un sentiment dont il se fût offensé : n'a-t-on pas soutenu que la Déclaration des droits de l'homme serait d'inspiration rousseauiste ? En vérité les législateurs qui la rédigèrent avaient bien lu le Contrat social, mais ils en ignorèrent étrangement l'esprit véritable : « du Rousseau tout pur » la fameuse Déclaration! M. Edme Champion s'indigne, car c'est là
une affirmation invraisemblable ; il sait que cela est impossible; il est sûr de son impression; à peine a-t-il besoin de préciser ses souvenirs pour énumérer les textes; ces textes sont significatifs ; le fussent-ils un peu moins, que son indignation nous eût précieusement éclairés ; reconnaissons en lui quelque chose comme un témoin de moralité : en estil dont les avertissements soient plus pénétrants et plus justes ? Au reste les textes sont formels, et nul ne peut mettre en doute que Rousseau se fût révolté contre une déclaration aussi générale : n'a-t-il pas à maintes reprises témoigné qu'il convenait de s'enquérir de la race, du climat, de l'histoire des peuples avant de leur imposer des lois ? N'a-t-il pas, lorsqu'on lui demanda une Constitution pour la Corse, réclamé des statistiques, des cartes, des renseignements précis sur la flore et la faune, sur les mœurs des habitants, sur l'agriculture, l'industrie, le commerce ? N'est-il pas après cela dérisoire qu'on le tienne responsable d'une méthode purement abstraite, ignorante des réalités et du passé ?
Aussi bien la Déclaration des droits de l'homme n'est-elle pas l'aboutissement d'un système philosophique : M. Edme Champion en connaît la lente genèse déterminée au cours des siècles par d'innombrables souffrances, des abus que notre légèreté a bien de la peine à imaginer, une immémoriale tradition de rapines et de sang.
« Les principes de 89 n'ont pas été déversés sur notre sol comme des eaux amenées de loin par un ingénieux artifice ; ils sont comme les sources vives qui, spontanément, jaillissent des entrailles de la terre. Conséquence logique de notre histoire, la Déclaration pouvait, sans Rousseau,
cHre à peu près ce qu'elle est. 11 faut lui appliquer ce que Mirabeau disait de la Révolution : La nation y a été préparée par le sentiment de ses maux plus que par le progrès des lumières. »
Et maintenant je me garderai bien d'affaiblir en la résumant l'argumentation de M. Edme Champion : il faut lire ce livre, en savourerla généreuse inspiration, la logique un peu âpre, irrésistible, l'érudition élégante, les réminiscences, la conclusion enfin qui nous interdit les jugements téméraires et les trop rapides généralisations. C'est juger Rousseau avec une intrépidité désolante que de voir en lui un doctrinaire : discerner en ses œuvres une doctrine ou encore deux thèses contradictoires — celle du Contrat, et celle des autres écrits — l'accuser là-dessus d'étroitesse ou de palinodie, quelle erreur ! Quand donc s'avisera-t-on de prendre ses œuvres pour ce qu'elles sont, le miroir d'un esprit complexe, prodigieusement vivant, c'est-à-dire rempli de contradictions, incapable, et d'ailleurs peu soucieux, de discipliner la surabondance de ses rêves, préoccupé enfin d'enseigner aux hommes le respect de ce qui est, de ce qui fut, du présent même critiquable, du passé même peu utile ou peu glorieux, l'amour de la paix, de la vraie liberté, de la simplicité, de la vertu ?
Il était temps que l'on écartât de « cet homme paisible... l'auréole sanglante » dont certains prétendirent le déshonorer.
Retenons ces sentences qui nous restituent sa vraie physionomie :
« La vérité est que, dans aucun livre de Rousseau, il n'y a de doctrine politique, et que dans le Conlrat, il n'y
a ni réfutation, ni rétractation, ni palinodie ; Rousseau ne dément pas son système, il n'a pas de système.
« Avide de stabilité, de tranquillité, il souhaitait plutôt une vie patriarcale, une station durable dans Tombre où ont végété les aïeux, la perpétuité des vieux usages et des anciennes coutumes, le maintien de Tordre établi, cette espèce de bonheur qui consiste pour un peuple à n'avoir pas d'histoire. Il était sans ambition pour le genre humain comme pour lui-même... »
Les contradictions de Rousseau, ses contemporains ne manquèrent point de les relever ; les reproches que lui en fit notamment Helvétius ont été longuement étudiés par M. Albert Keim^ M. Albert Keim n'ignore rien de la vie ni des gestes d'Helvétius. Rousseau médita, et, semble-t-il, admira les écrits d'Helvétius ; son admiration n'alla pas sans critiques; Helvétius riposta; au cours de son imposant et très attachant volume, M. Albert Keim élucide, déiinitiveraent, l'histoire de ce différend.
Nul doute que Jean-Jacques n'ait témoigné quelque tendresse au talent oratoire d' Helvétius ; nul doute qu'il n'ait accordé une sincère estime à l'auteur de V Esprit pour cette conviction honnête et ardente, reconnaissable sous l'abondance des arguments et le faux brillant des paradoxes ; la « pluie d'or w d'Helvétius séduit ce poète... sans toutefois l'éblouir. La Bibliothèque Nationale possède un exemplaire de y Esprit annoté par Rousseau (et dont les notes furent publiées il y a plus d'un siècle) : on y voit