Helvéîius, sa vie, son œuvre
Rousseau s'élever contre le sensualisme excessif d'Helvétius, et opposer à la pure sensation le jugement, s'insurger contre la fameuse maxime : « Tout devient légitime et même vertueux pour le salut public » (simple constatation, affirme M. Albert Keim, qui avance des preuves péremptoires, et non comme on l'a cru formule d'un devoir). Rousseau corrige : « Le salut public n'est rinn si tous les particuliers ne sont en sûreté », et l'on sait qu'à maintes reprises il développe cette règle — dont on voit mal comment s'accommoderait un révolutionnaire. — Rousseau n'est point davantage convaincu par le paradoxe de l'égalité naturelle des esprits.
Et pourtant la pensée d'Helvétius influence et détermine celle de Rousseau ; l'une et l'autre semblent parfois se mêler et en vérité se confondre, jusque dans l'Emile où, de l'aveu de Rousseau, sont inscrites les objections les plus fortement motivées aux thèses fondamentales d'Helvétius ; les critiques mêmes de Jean-Jacques enveloppent un éloge, s'il est vrai — ■ Palissot le croyait — qu'il ait désigné Helvétius en écrivant : « ... Tu veux en vain t'avilir, ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. »
Helvétius se défendit dans le traité de V Homme ; l'ingénieuse érudition de M. Albert Keim ne nous permet plus d'oublier les vivacités de cette réponse : Helvétius se défiait résolument delà bonté originelle de l'homme; il n'hésite point à citer des fragments inconciliables de V Emile et de VHéloïse.
Querelle sans issue : l'impertinent bon sens de Diderot prononça un équitable arbitrage :
« Les disciples de Rousseau, en exagérant ses principes, ne seront que des fons ; et les vôtres (il s'adresse à Helvétius), en tempérant vos conséquences, seront des sages... Rousseau croit que la société n'est propre qu'à dépraver l'homme de la nature, et vous croyez qu'il n'y a que de bonnes lois sociales qui peuvent corriger les vices originels de la nature... Rousseau écrit contre le théâtre et fait une comédie ; préconise l'homme sauvage, ou qui ne s'élève point, et compose un traité d'éducation ; sa philosophie, s'il en a une, est de pièces et de morceaux ; la vôtre est une. J'aimerais peut-être mieux être lui que vous, mais j'aimerais mieux avoir fait vos ouvrages que les siens. Si j'avais son éloquence et votre sagacité, je vaudrais mieux que tous les deux. »
Les philosophes s'entendent rarement entre eux ; malentendu sans conséquence ; le mal commence dès que le profane prétend leur demander des règles de conduite et des principes de législation. On ne saurait faire retomber sur Rousseau la responsabilité des violences révolutiounaires, qu'il eût désapprouvées avec horreur ; la plupart des hommes cultivés qui assistèrent ou prirent part aux événements de 1789 et de 1793 avaient pourtant lu Rousseau ; bien peu l'avaient compris. Aucun fait n'illustre mieux cet aveuglement général que l'aventure du comte d'Antraigues : Rousseau lui avait confié le manuscrit d'un ouvrage inachevé destiné à compléter le Contrat social: « Il m'autorisa à en faire, dans le courant de ma vie, l'usage que je croirais utile. » L'édition des œuvres de Rousseau que j'ai sous les yeux 1 reproduit la note où le député du Vivarais