‹ Classiques et romantiquesChapitre 8 sur 27 · Chez Dalibon · texte numérisé non relu

Chez Dalibon

divulgua ses angoisses et enfin cette résolution que nous estimerions aisément monstrueuse : il songe en 1789 à publier ces conseils d'outre-tombe : « Relisant cet écrit... je crus (j'étais encore dans le délire de l'espérance) qu'il pouvait être infiniment utile à mon pays et aux États-Généraux. » D'Antraigues consulte un ami : « Il me prédit que les idées salutaires qu'il offrait seraient méprisées, mais que ce que ce nouvel écrit pouvait contenir de dangereux pour une monarchie, serait précisément ce que l'on voudrait réaliser. » D'Antraigues hésite :

« Combien je murmurai de ces réflexions ! combien elles m'affligèrent ! Je respectai l'ascendant de lamitié unie à l'expérience et je me soumis. Ah ! que j'ai bien reçu le prix de cette déférence ! Grand Dieu ! que n'auraient-ils pas fait de cet écrit ! comme ils l'auraient souillé, ceux qui, dédaignant d'étudier les écrits de ce grand homme, ont dénaturé et avili ses principes; ceux qui n'ont pas vu que le Contrat social... que Rousseau... ménageait tous les préjugés trop enracinés pour être détruits sans déchirements, et disait, après avoir tracé le tableau le plus déplorable de la constitution dégénérée de la Pologne : corrigez, s'il se peut, les abus de votre constitution, mais ne méprisez pas celle qui vous a fait ce que vous êtes. »

D'Antraigues détruisit l'inquiétant manuscrit; son geste, que déplore notre époque, respectueuse des œuvres et de la pensée, a peut-être pour excuse sa signification: puissent nos historiens de la littérature le méditer, et se souvenir que l'éminente dignité de la pensée a son prix, et qu'on n'avilit pas le génie en l'incriminant de serviles compromissions : que Caliban se réclame de Prospero, nous ne sommes pas dupes.

11 paraît que nous n'avons point une édition définitive des Mémoires de Casanova'.

Notre temps édite ou réédite les rapports secrets de la police au roi, les œuvres des conteurs libertins, les chroniques et les romans scandaleux ; il ramène au jour toute cette boue du dix- huitième siècle, cette basse, cette vaine littérature, qui n'a point toujours, hélas! et quoi qu'on en dise, l'excuse de paraître spirituelle. On éditC;, on réédite les plus indigentes élucubrations, les récits les plus plats, les plus monotones, où rien n'arrive qui ne soit trop prévu, récits en vérité édifiants s'il n'en est guère de plus propres à nous dégoûter du vice et de la perversité par l'ennui. Et nous en sommes réduits à des éditions de hasard, à de frauduleuses éditions, à des éditions incomplètes, tronquées, audacieusement contradictoires des Mémoires fameux de Jacques Casanova, chevalier de Seingalt !

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