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semble suivre la mauvaise destinée d'Enée, après l'incendie de Troie ; il se trouve dans un accablement à peu près comme celui des dames troyennes qui souffraient tant de peines et de fatigues de ne pouvoir se rendre au pays latin.
‘° Heu? tot vada fessis
Et tantum superesse maris, vox omnibus une Urbem orant.”
Voit-il une terre déserte, stérile, ou s'il s'élève une brise et que l'on tende les voiles, aussitôt arrive un nouveau souvenir classique. Veut-il donner une idée des dangers de la navigation de la baie d'Hudson, il emprunte la description que fait Pomponius Mela de la mer Caspienne.
Arrive-t-il un naufrage, il s'écrie avec Iorace :
Ji robur et æs triplex....”,
et une fois rendu au rivage il se console avec quatre autres vers latins.
Tout cela sent ie pédant, le novice dans l’urt d'écrire, et le lecteur vient à s’en fatiguer. Cependant, cette partie de l’œuvre de la Potherie est importante, car l'écrivain assiste comme acteur à une expédition glorieuse et il la décrit avec fidélité.
Après avoir parlé des mœurs des sauvages qui vont faire la traite au fort Nelson, et décrit les castors et le scorbut, la Potherie entame l’histoire des établissements du Nord dits baie d'Hudson et des démêlés entre Français et Anglais. Il raconte les navigations de Jacques Cartier, Roberval, Jean Alphonse, Jean Bourdon, les expéditions par terre de Dablon, la Vallière, Couture, les trahisons de Des Groseillers et de Radisson, la formation de la Compagnie du Nord, les diverses campagnes de Troyes et de d'Iberville en 1686, 1690 et 1694.
Avant que l’on eût accès aux archives de la Marine, cette partie de l'ouvrage de la Potherie était beaucoup citée par nos historiens. Le premier, il avait recueilli les légendes, et naturellement on avait recours à cet ancien témoin auriculaire. Les documents découverts depuis dix ans ont mis fin à bien des erreurs courantes. Ainsi il n’est pas vrai que Jean Bourdon se soit rendu à la baie d'Hudson. Les voyages de Dablon et de Couture sont plus que douteux. Des pièces dont la Potherie avaient eu communication ont été reconnues comme apocryphes. Les mémoires de Des Groseillers et de Radisson, publiés par une société savante américaine, sont venus jeter tout un jour nouveau sur la carrière de ces deux hommes.
Du récit de la Potherie il ne reste plus debout que l'expédition de 1697, dont il fut le témoin et l’un des acteurs, et qui est corroborée par la relation de Jérémie. Ce qu'il dit des expéditions de 1686, 1690 et 1694 est aussi digne de foi et précieux, car la Potherie était le compagnon de voyage de d'Iberville sur le Pélican en 1697, et il a dû lui en entendre raconter bien souvent tous les détails.
En 1698, la Potherie, nommé contrôleur de la colonie, arrive au Canada. Il consacre les quatre dernières lettres de son premier volume à décrire les gouvernements de Québec, de Trois-Rivières et de Montréal et les divers établissements échelonnés le long du grand fleuve Saint-Laurent. Cette dernière partie sera toujours lue avec intérêt, et c'est celle que l'on cite de préférence, lorsqu'on veut dépeindre la Nouvelle-France de la fin du dix-septième siècle. Ces quatre lettres ont sauvé et sauveront la Potherie de l'éternel oubli,
Avec quel pieux enthousiasme il salue les rives du fleuve majestueux, avec quels minutieux détails il nous décrit Percé et son rocher étrange, Manicouagan et ses longues battures où il faillit faire naufrage. Le Saguenay, les pinières de la baie Saint-Paul, l’île aux Oies, le cap Tourmerte, l'île d'Orléans, laseigneurie de Beaupré,tout passe comme en un panorama. Québec apparaît. Il nous promène à travers ses rues tortueuses, il nous peint la situation, il nous dit ses édifices avec ceux qui les habitent et l’histoire de chacun et de chaque chose,
Le temps où le commerce roule le plus à Québec, dit-il, est août, septembre et octobre. Alors les vaisseaux arrivent de France, et il se fait une foire dans la basse-ville. Sur la fin d'octobre les habitants viennent y faire leurs emplettes. Chacun essaye de règler ses affaires avant la partance des vaisseaux. En novembre la rade se trouve tout à coup sans vaisseaux. Rien de plus triste. Tout est mort et tous ne songent plus qu’à faire leurs provisions d'hiver.”
Ce petit tableau est suivi d’une belle description des amusements d'hiver. La Potherie commence à aimer les Canadiens.
On parle ici parfaitement bien, dit-il, Quoiqu'il y ait un mélange de toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d’aucune dans les Canadiennes, Elles ont de l'esprit et de lu délicatesse, de la voix et beaucoup de disposition à danser, Comme elles sont sages naturellement elles ne s'amusent guères à la bagatelle, mais quand celles entreprennent un amant, il lui est dincile de ne pas venir à l’hyménée.”
C'est par un beau jour d'été que la Potherie partit de Québec pour Montréal, et il faut voir comme il parle de tous ces villages enchanteurs égrenés le long des deux rives: Lotbinière, Portneuf, Bécancour, Batiscan, le Cap-de-la-Madeleine, Trois-Rivières, Saint-François, Sorel, les îles du Richelieu, le plus beau pays du monde, A partir de Sorel, l’aspect change. Les maisons sont plus groupées. Tous les habitants sont renfermés dans des forts palissadés de pieux, pour être à l'abri des féroces Iroquois. Si la région de Québec est déjà pacifiée, il n’en est pas de même encore près de Montréal.
Verchères, Contrecœur, Saint-Ours, Boucherville, Longueuil, la plus velle maison de campagne de la Nouvelle-France, la Prairie-de-la-Madeleine, sont des postes fortifiés.
La Potherie décrit Montréal avec autant de précision qu'il l’a fait de Québec. Sans lui, que de détails précieux auraient été perdus pour la
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postérité ? 11 n’a pas l'air d'y toucher, et souvent d’un trait de plume, il nous dessine tout un décor. Sous son air bonhomme et naïf, percent parfois un grand sens et la prévision de l'avenir. Le grand commerce de la Nouvelle-France, dit-il, se fait à Montréal où abordent des nations qui viennent de 500 à 600 lieues. C'est là que devrait être la capitale du pays. Et il revient à plusieurs reprises sur cette idée,
Au village des Iroquois du Sault-Saint-Louis, la Potherie parle de la pieuse Catherine Tekakoüita dont on fait maintenant le procès de béatification en cour de Rome. Il nous dit sa sainteté et sa vertu et chante sa louange en grands vers alexandrins. Comme le contrôleur était bon dessinateur, il nous a laissé un croquis à la plume qui représente les traits de cette femme vertueuse. ‘
La Potherie ne traverse pas un endroit sans chercher à y rattacher un souvenir historique ou quelques épisodes guerrières, et c'est ce qui fait le charme de son régit. Que de détails intéressants aussi sur les familles des héros dont il parle! Le chercheur les trouve jetés négligemment au courant de la plume, mais ces simples indications peuvent aider singulièrement. Il dira, par exemple, en parlant de Quincon de Saint- Ours qu'il était oncle à la mode de Bretagne de M"° la maréchale de Tallard. S'il met en scène le chevalier de Crizasi, il écrira : le murquis de Crizasi, seigneur de Messine, cousin germain du prince de Monaco, Ces petites notes généalogiques valent leur pesant d'or,
C’est lui encore qui nous raconte, pour la première fois, cet émouvant épisode de M'°de Verchères, jeune fille de quatorze ans, qui, seule, pendant deux jours, défend un fort contre une troupe de Sauvages iroquois. Et il trouve ce trait si boau qu'il le rapporte à deux endroits différents de son ouvrage* Il prend la peine d'écrire au comte de Pontchartrain pour lui dire cette héroïque action, et il obtient de la comtesse, pour M'e de Verchères, une pension viagère. N'est-ce pas que tout cela est délicat ?
La Potherie n’est pas surpris du reste que les Canadiens aient tant de valeur, puisque, dit-il, la plupart viennent ‘d'officiers et de soldats qui sortaient d’un des plus beaux régiments de France.
Le premier volume de l'Histoire de l'Amérique septentriontiale se termine par ce sympathique éloge des Canadiens et des Canadiennes.
‘ Quoique les Canadiennes soient en quelque façon d’un Nouveau- Monde, leurs manières ne sont pas si bizurres ni si sauvages qu’on l’imaginerait. Au contraire ce sexe y est aussi poli qu’en aucun lieu du royaume. La marchande tient de la femme de qualité, et celle d’officier
1 Cf. dans le XITme volume des Lettres édifiantes et curieuses, imprimées en 1717, la lettre du P. le Cholenec, missionnaire parmi les Iroquois, sur la vie et la sainteté de Catherine Tekakoüita, vierge iroquoise, surnommée la Bonne-Catherine, dont le tombeau est devenu célèbre par un grand nombre de miracles.
2'T. I, pp. 324-326; t. III, p.152.
Sec. I, 1897. 3,
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