‹ Claude de Bermen, sieur de la Martinière (1636-1719) [microforme]Chapitre 11 sur 14 · LUS POP · texte numérisé non relu

LUS POP

d'attendre dans la salle des parties, beaucoup de fois que vous en sortissiez pour vous approcher.

Si, Monsieur, vous m’aviez jugé digne de votre confiance, et que vous m’eussiez fait l’honneur de m'y donner quelque part, j'aurais peut-être pris la liberté de vous donner ma pensée sur votre ordonnance, en m’accordant un temps convenable pour y refléchir parce que je n’ai pas à l’heure qu’il est la conception bien vive ni l’esprit bien présent.

Je vous aurais encore moins conseillé, Monsieur, pardonnez-moi s’il vous plait si je vous parle avec tant de franchise, c’est que de tout temps la sincérité a été mon apanage et mon caractère, je ne vous aurais pas conseillé dis-je, Monsieur, d’apporter le 31 du mois passé des remontrances par écrit dans lesquels vous vous recriiez contre l’arrêt préparatoire du Conseil du 16 du d. mois. Vous l’offensiez, Monsieur, en l’accusant d’entreprise contre votre autorité ; vous disiez, Monsieur, qu’il avait excédé son pouvoir, vous demandiez qu’il fut annulé pour ne pas dire cassé et biffé, car c'était votre intention que votre écrit fut couché sur le régistre, je ne me souviens que de ces choses-là, la lecture en fut faite par M. le Procureur Général, ainsi que d’un extrait de votre commission, Monsieur, et d’un arrêt du Conseil d’Etat obtenu par feu M. de Meulles, aussi pour lors Intendant de ce pays, sans parties ouies, et aussitôt cette lecture faite, sans donner le temps à la compagnie d’examiner ces papiers,

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vous vintes, Monsieur, tout d’un coup aux opinions, et comme j'avais droit de parler, comme devant présidéfMans le fait dont il s'agissait, et qu'il était de l’ordre puisque j'avais présidé l’arrêt préparatoire, dès le premier mot que je voulus dire pour vous le remontrer, vous me coupâtes la parole ; je voulus encore parler en vous voyant prendre les voix sans relâche, vous me dites en propres termes ‘‘ Taisez-vous ” et je me tus.

Vous continuâtes, Monsieur, de recueillir les voix et vous en usâtes de la même manière par deux fois différentes, à l’égard de M. de Québec, auquel vous coupâtes aussi la parole avec assez de véhémence ; ce prélat voulant s’éclaircir avant que de donner son opinion, de quelque doute qui lui restait sur les papiers que vous aviez présentés, et de 12 conseillers avec le Procureur Général, vous n’eûtes pour vous, Monsieur, que les conclusions et trois conseillers l’un desquels était récusable et les 2 autres nullement à fait.

Si les neuf autres furent d’avis contraire, ce ne fut pas, Monsieur, sans vous donner beaucoup de peine sur chaque opinion à les faire tomber dans vos sentiments, vous ne vous rebutâtes pas, Monsieur, vous revintes à la charge une seconde fois, même jusqu’à la troisième comme aux procès criminels, en sorte que la compagnie ennuyée et fatiguée de vos remontrances verbales que vous fites durer, Monsieur, pendant les opinions au moins 2 heures de temps quoiqu'il n’en fallut pas plus d'un quart d’heur, fut obligée de vons

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accorder l’enrégistrement de votre écrit duquel il ne serait point délivré d’expédition non plus que de l’arrêt contre lequel vous vous pourvoyez, à la très grande confusion du Conseil ; je ne parle point ici de M. le Gouverneur Général, ce seigneur qui n’y avait aucune part, comme je m’en suis occupé ailleurs, aussi n’opinat-il point et ne le devait-il pas non plus en sa propre cause.

Vous pouvez vous ressouvenir, Monsieur, que dans vos remontrances verbales afin d'obtenir ce que vous souhaitiez, vous dites par deux fois différentes que les parties revenaient bien par requête contre les arrêts et que j’eus l’honneur de vous répondre qu’il était vrai, mais qu’elles n’en étaient pas les jages, et n’y présidaient pas comme vous faisiez, Monsieur, en effet, il est très absurde que vous ayez pu présider en cette affaire, recueillir les voix, prononcer sur les régistres de vos-propres remontrances et signer sur le régistre dont il ne faut pas douter.

J’oserais vous dire, Monsieur, et j’exposerais mon col à couper que cet arrêt que vous avez eu intention de faire biffer est soutenable daus tous les parlements du royaume et qu'il ne sera jamais dit que non-seulemens vous ne deviez pas présider en votre propre cause, mais, Monsieur, que vous ne deviez pas y être présent ; au contraire de laisser une grande liberté au Conseil de recevoir son arrêt d'examiner les pouvoirs qui vous sont attribués et vos remontrances pour y avoir tel égard

qu’il aurait été jugé à propos. Mais en usant comme vous avez fait, Monsieur, vous avez mis le Conseil en brassière et sous votre discipline, ce qui n’appartient qu’au roi, comme législateur, S. M. seule ayant la puissance souveraine sur tous les sujets de ses Etats.

Quelle apparence, Monsieur, de pouvoir résister à votre autorité despotique, quand vous vous en voudriez servir, et intéresser avec vous M. ls gouverneur général, ce seigneur, sans vous, Monsieur, n'aurait jamais incité à l'enregistrement de vos remontrances, après que le Conseil unanimement lui eut fait connaître qu’il avait trop de vénération pour sa personne, pour avoir eu la pensée de toucher à son autorité. Cela, Monsieur, parut assez à la compagnie, pour laquelle il eut toute l’honnéteté et la douceur possible, sans exiger d’elle ce que vous la forcâtes de faire. sé

J’ai l'honneur de vous réitérer, Monsieur, qu’il n’y a qu'aux procès criminels où les opinions se prennent par trois fois, et jamais qu’une fois aux procès civils, autrement il y aurait lieu de croire que MM. les Présidents qui auraient dessein de favoriser une partie n’en useraient ainsi que pour faire parvenir à leur penchant ; ils doivent bien se donner de garde avant les opinions de faire paraître quelle est la leur, ils peuvent seulement avant que de prendre les avis s’instruire tant qu’il leur plaît, et demander à la compagnie si elle est suffsamment instruite pour prendre incontinent les opinions qui ne doivent être jamais interrompues sauf à eux de

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prendre tel avis qu’il leur plaît et prononcer les arrêts incontinent.

I1 leur est libre néanmoins d’être d’un avis singulier et tout différent des autres avis, aucuns de Messieurs peuvent revenir, s’ils le trouvent meilleur que le leur, mais il faut que cela soit extrêmement libre, sans reprendre les opinions qui doivent passer absolument à

la pluralité des voix.

Il est aussi permis non-seulement à celui qui préside mais au dernier Conseiller reçu comme à tous les autres, même après les opinions s’il s’apercevaït que l’on eut péché contre les ordonnances ou la coutume d'en avertir, et pour lors il serait du devoir de ceux qui s’en trouveraient écartés de revenir et se rendre à

l'autorité des lois.

Mais, Monsieur, autrement et hors ce cas là, il faut une très grande liberté dans les opinions, et c’est en vérité, Monsieur, ce que nous ne voyons presque . plus ; nous employons la plus grande partie des séances à nous contester nos opinions, pendant que plusieurs parties souffrent, il ne se passe pas un Conseil qu’à force de parler devant ou pendant les opinions, je ne connaisse quelle sera celle de quelqu’uns de Messieurs qui devraient garder un grand silence et écouter attentivement jusqu'à ce que ce fut à leur tour à parler. :

. Par tout ce que j'ai eu l’honneur de vous dire, “Monsieur, mon intention n’est peint de vous offenser

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ni de vous faire de la peine, encore moins de m’ériger en censeur, Dieu m’en préserve! vos lumières et les miennes, Monsieur, sont bien différentes, J’ai l'honneur de vous parler seulement en premier conseiller, je ne doute pas que M. le Procureur général qui est l’homme du roi, ne vous en dise autant dans le particulier ; au surplus, Monsieur, je mets au pied de la croix les mauvais traitements que vous m'avez faits, par lesquels assurément, Monsieur, vous seriez bien assez dédommagé, s’ilétait vrai que je vous eusse voulu déplaire de propos délibéré ; mais encore une fois, Monsieur, je n’en ai jamais eu la pensée, je vous supplie très humblement de le croire, et que bien éloigné de ce sentiment-là, je n’ai point de plus fortes inclinations au monde que celle d’avoir l’honneur d’être toute ma vie avec un profond respect, Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Cette lettre, pleine de franchise, pouvait au besoin passer pour un réquisitoire vigoureux. Après l'avoir préparée dans le silence du cabinet, le vieux conseiller jugea que s’il l’adressait à l’Intendant elle ne ferait que l’irriter d’avantage. Il prit le parti de l’envoyer directement au ministre de Pontchartrain et d’écrire en même temps au duc de Saint-Simon. M.

Bégon l'avait menacé de le dénoncer aux auto-

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rités de la métropole, d'écrire aux ministres, au duc de Beauvilliers. Pourquoi ne se protègerait-il pas auprès de ces grands personnages ?

Le duc de Saint-Simon l'avait toujours honoré de son amitié. Le père de l’illustre écrivalu avait été son protecteur. C’est à lui qu'il résolut de confier sa cause.

M. de la Martinière avait alors soixante dix-huit ans, son grand âge, sa longue carrière lui permettaient de parler plus librement qu’un autre, Le rapport qu'il rédigea nous a été con. servé. Il est. écrit d’une plume alerte ; la bonhomie s’y mêle à la fermeté. A côté des accusations les plus graves contre l’intendant Bégon et son administration on y découvre des détails d’un laissez aller charmant. Les relations intimes que de la Martinière avaient toujours entretenues avec la famille de Saint-Simon nous feront mieux comprendre son sans gêne,

Comme pièce historique, ce rapport a la plus grande valeur en ce qu’il met à nu le système administratif de l’époque.

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A cetitre nous croyons devoir le reproduire en entier :

A Québec, ce 28 octobre 1715 (1)

Monseigneur,

Le naufrage du navire le St-Jérôme arrivé l’année dernière en partant de ce pays pour retourner en Franco ou perdu par quelque autre fatal accident, m’ayant privé de la consolation que Votre Grandeur reçut quelques faibles marq ues de ma reconnaissance de toutes les bontés qu’elle a pour moi et pour ma famille et m’y sentant de plus en plus engagé par de nouvelles faveurs, joint à cela, Monseigneur, le facile accès que vous avez bien voulu m’accorder auprès de votre illustre personne je continue avec votre permission, Monseigneur, de m'en servir comme d’un titre dont la possession qui m'est extrêmement honorable, ne peut pas être de longue durée eu égard à mon âge : permettez-moi (2) donc s’il vous plaît, Monseigneur, pendant le peu de vie qui me reste, d’en jouir avec la même liberté que j'ai fait depuis plusieurs anné+ 3 et de remercier très humblement Votre Grandeur 18 m'avoir procuré celleci, une petite gratification de 200. livres, ne doutant

(1) IlLexiste aux archivesdu ministèredesaffairesétranres une analyse de cette lettre en marge de laquelle le uc de St-Simon a mis sesobservations; nous reproduisons ces dernières en ayant soind'indiquer par des renvois l'en droit auquel elles ont trait.

d ee metre de St-Simon: J'en serai fort aise et je

pas, Monseigneur, que ce n’ait été par votre canal que cette nouvelle grâce se soit répandue sur moi qui suis dans un extrême besoin.

Si je dis une petite gratification, Monseigneur, ce n’est qu’au regard de ma fâcheuse situation, car je reconnais sincèrement que tout ce que le roi donne à un

tit sujet comme moi est grand : si une pareille faveur

m'était arrivée ilya cinq à six ans, elle aurait valu son prix, mais hélas ! ! Monseigneur,cette somme de 200livres payable en cartes, ne me produira pas 20 francs de marchandises, sur lesquelles les marchands prennent 900 ‘oo de profit en sorte qu'ilsont les cartes pour rien dans la pensée qu’ils ont qu’elles ne seront jamais retirées.

M. Bégon fit lundi dernier au conseil la lecture de la lettre que le ministre lui écrit par laquelle il lui marque que les lettres de change qui seront tirées d'ici sur le trésorier seront assurément acquittées en France en perdant r les marchands la moitié sur les cartes et ue l'on travaille actuellement à en assigner les fonds au trésor de la marine. Cela ne leur a fait aucune impression, ils n’en veulent point abselument prendre attendu que les lettres de change qu’ils avaient tirées l’année passée aux conditions ci-dessus n'ont point été payées € et que pour cette raison leurs correspondants ne leur ont point envoyé de marchandises.

En vérité, Monseigneur, quoiqu’ils n nous | ranconnent il faut convenir qu'ils n’ont pas tout le tort, puisque

le commis de M. Bégon dans son magasin de Québec, sans compter ceux qu'il a ailleurs et qui fait le plus fort commerce du Canada, ayant toute l’autorité du roi en main, dont il se couvre, qu’il achète et fait acheter et retenir partout, les blés, pois et autres grains et denrées, bœuf, porc, hois de chauffage et de construction, planches, madriers et généralement tout ce qui convient à son négoce, le tout pour 5. M. à ce qu’il dit, à si haut prix qu’il faut de nécessité que tout lui revienne et tout cela pour avoir le débouché de ses cartes. Mais, Monseigneur, il faut voir si ces commis se paient de la même monnaie des marchandises qu’il fait débiter.

Dans son magasin public, c'est au sçu de tout le monde, l’on veut (1} voiat entendre parler de cartes, si ce n’est pour les avoir comme les autres pour rien ;ilne faut que des pelleteries ou des lettres de change pour France jugez s’il vous plait, monseigneur, si les mar chands ont sujet de se défier d’un décret en pure perte des cartes puisque l’intendant qui les devrait faire valoir au moins de la manière que le ministre lui marque, c’est-à-dire à la moitié de perte qui monte à environ un million sur tout le pays, les refuse lui-

uic choses en bien et en soulagement. GS est fortement appliquéet SRE tout ne passe pe par un seul ministre

mais par le conseil de m , tou

(Note du duc de Saint Simon). Il dut l'écrire avec d'autant lus de complaisance que c'est lui-même qui contribua

£ faire assister chaque secrétaire d'état d'un conseil spé-

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