XIV LA VIE DE BLOT
lin luy dit : J'en suis bien aise. Vautre luy dit : Tu l'es aussy. Et Praslin luy demanda si l'on brusloit en enfer. L'autre luy dit que non et que l'on estoit privé seulement de la veuë de Dieu. Sur quoy Praslin luy dit que s'il n'y avoit que cela, il s'y accoutumeroit bien. Cependant l'esprit se mit sous sa couverture et commencea à souffler contre Praslin, et Praslin contre luy, puis il luy tira sa couverture. Sur quoy Praslin appella ses valets, lesquels venant au secours, un fust tiré par l'esprit par les jambes à la vache morte dans la cour. Ensuitte de quoy l'esprit battit les palfreniers et parut en figure si hydeuse que deux chevaux s'en desbatirent tant qu'ils en sont morts. Le lendemain, Praslin envoya quérir le curé du village, qui luy dit que, depuis trois mois, il s' estoit pendu un nommé Charles Gobelin dans cette maison, et que, depuis, il y revenoit des rabateurs. Sur quoy Praslin allast à Nostre Dame de Liesse. Et s'est entièrement converty. Je vous convie à en faire de mesme. Faictes mes baisemains aux dames ». Signé « Gaston ». (1)
Notre libertin accompagnait dans toutes ses escapades nocturnes son maître dont l'esprit était resté un peu page (2) : « On le rencontrait
(1) Bibliothèque de l'Institut. Cette lettre, reproduite par Perrens dans ses ^Libertins en France au xvne siècle, est égarée, sinon perdue. Nous aurions voulu en donner le fac-similé, mais il a été impossible de la retrouver.
Voici une autre lettre de Gaston d'Orléans à M. de Chavigny (Léon Bouthillier, comte) du 26 mai 1636 qui donne encore une idée assez exacte du personnage, elle a été publiée par M. Emile Magne : « M. de Chavigny, par la grâce de Dieu, je suis debout hier, mais je m'aide encore du baston, mais cela ne m'empeschera pas de partir d'icy lundy ou mardy au plus tard pour aller rire avec le roy de ma goûte, car par parantaise, je me doute qu'il se moquera un peu de moy selon la charité ordinaire de ceux qui ont ce bougre de mal-là. Dès que je seray à Paris, je prétens faire faire une grande consultation pour ne retomber plus dans ce mal-là. Au reste, je me resjouis que vous soyés devenu un second Mouise, tirant de l'argent de M. de Bullion qui est plus désiré de ma Maison que l'eau des Israélites. J'ay desjà conté ce miracle à Mons. de Tours qui l'a trouvé bien grand. Au reste vous ne m'aviez pas dit que M. de Tours estoit homme de simples et qu'il avoit un jardin. 11 a trouvé le mien fort beau et mesme a pris quelque leçon de moy touchant les fleurs. Mais je ne l'ay pas accoutumé aux propos de Bautru, car il fait
réprimande quand on parle de f , mais je l'ay mené à la comédie aujourd'huy
dont il faisoit difficulté. Au reste, j'ay une joye infinie de ce que M. le Cardinal (de Richelieu) me souhaite pour jouer et plus grande de ce qu'il me provoque a une action vicieuse, moy qui avois fait serment de ne jamais jouer. Je me remets à vous de luy faire des compliments de ma part et aussy de dire au roy l'impatience que i'ay destre auprès de luy. Voilà mes complimens sérieux. Pour les autres vous direz à mètre Guillot Résu qu'il est un double et triple vietase de n'avoir pas
envoyé sçavoir de mes nouvelles ». — On verra par l'Etat particulier (inédit)
de la maison de Gaston de l'année 1646, que nous reproduisons à V Appendice, les sommes énormes perdues au jeu par le frère du roi.
(2) « Un jour qu'il vit un de ses pages qui dormoit la bouche ouverte, il luy alla
faire un pet dedans. Ce page demy-endormy, cria « Bougre ! je te ch dans la
gueule. » Monsieur avoit passé outre. Il demanda à un valet de chambre nommé Du Fresne : « Qu'est-ce qu'il dit? — Il dit, Monseigneur, » dit gravement le valet
de chambre « qu'il ch dans la gueule de Vostre Altesse Royale » (Tallemant :
Historiette de Gaston d'Orléans).