CHAPITRE IV Du peuple
Le sage législateur, selon Rousseau (1), ne se hâte pas de légiférer. Il se préoccupe auparavant de savoir si le peuple qui lui demande un système législatif est apte à le recevoir. Ainsi Platon refusa de donner des lois aux Arcadiens et aux Gyrénéens.
Car il y a pour tout peuple des conditions plus ou
]. Rousseau. Contrat Social, chap. VIII, livre II.
Fauchet. 15», 16% 17» discours au Cercle Social. Bouche de Fer, 20 janv.
Les 11», 12*, 13» discours au Cercle Social ne furent pas insérés comme les précédents à la Bouche de Fer. Fauchet annonça qu'il les publierait en une brochure supplémentaire. Elle ne parut pas.
Le 14» discours traite du législateur.
La seule idée intéressante c'est que le législateur n'est pas un être individuel mais un être collectif. Ce sont les sages philosophes qui « au nom de la raison éternelle » sont les promulgateurs de la véritable législation, et dans un sens immédiat, le législateur officiel doit être rassemblée des interprètes de la raison publique, ou les représentants librement choisis ou avoués par le peuple.
Gela posé, Fauchet déclare que tout ira pour le mieux. Il admet en effet que« la seule lumière de la vérité et la seule force de la justice » suffisent aux lois pour obtenir le consentement du peuple. D'ailleurs la
moins favorables pour recevoir une législation. Si les conditions requises sont inexistantes, peu im[)orle que l'on fasse des lois, elles ne serviront à rien.
Il faut d'abord que le peuple soit jeune. Comme l'homme, à ce moment-là seulement, il est docile. Sans doute il peut y avoir des exceptions, les révolutions apportent parfois un tel changement tjue même dans l'âge mûr le peuple [)eut recevoir des lois. Mais ces événement sont rafes.
Il faut en second lieu que l'Etat ne soit ni trop grand, ni trop petit. Trop grand le lien social se relâche, trop petit l'Etat ne peut plus se maintenir. En général un petit Etat est proportionnellement [)lus fort qu'un grand. Dans ce dernier en ell'et, l'administration est plus pénible à raison des grandes distances, plus onéreuse à mesure (pie les degrés hiérarchiques se multiplient. Le peuple a moins d'atfection pour ses chefs, et pour sa [)atrie (pii est trop grand(\ Les mêmes lois ne peuvent pas convenir à des provinces dillerentes de goûts et dr mœurs.
Rousseau indique encore une série t\c conditions à réaliser [)our (pie la législation soit prolilablc au peuple. Il faut qu'il y ait écpiilibrc entre réloudiic du
volonté générale ôLuiil par uiitiue toujours droite dans st)ii ob|ct il est impossible (jue le peuple souveram rogrello la proposition li'uiubonne loi livrée à ses libres sulîrages.
Do tels optiniisti's nirritaient un [iju les let,*'>n!» que les cvéaomonls ulluient leur donner.
^ — 78 — t territoire et l'importance de sa population. Il faut
tenir compte de Tétat atmosphérique, des conditions physiques — situation des terrains, développement des côtes. Aussi les peuples susceptibles de recevoir une législation profitable sont-ils rares, car il y en a peu pour offrir une telle harmonie de conditions. Rousseau n'en voyait qu'un, pour l'instant, la Corse.
Une telle théorie ne pouvait satisfaire Fauchet. Il était trop imbu des idées en cours aussi généreuses qu'utopiques de rénovation sociale pour accepter une thèse dont toute la portée pratique pouvait s'étendre — au dire de son auteur — à une petite île. Vouloir donner des lois nouvelles au monde et ne pouvoir le faire utilement qu'à ce qui était devenu un département français, il y avait là de quoi désespérer le plus timide des réformateurs.
De plus, Fauchet est encore plus théoricien que Rousseau, plus aprioristique. Il a admis que toute bonté, toute justice et toute clairvoyance sont dans le peuple, par nature. Qu'importent alors les conditions qu'imagine Rousseau. Il ne peut y avoir qu'une bonne législation, tout peuple libre l'adoptera d'instinct.
« La corruption du peuple ne vient jamais de luimême ; elle a sa source dans l'imposture de ses directeurs, et dans le frein que le despotisme met à sa raison et à sa droiture. La multitude des hommes, consultée sur les règles de la justice et les lois du
bonheur, ne peut manquer Vie les adopter : un peuple avili et malheureux par l'esclavage n'est que plus disposé à recevoir une législation généreuse et lihre, si ses directeurs la lui présentent. > Peu importe ici que le peuple soit jeune ou vieux, libre ou asservi. Automati(juement, [)ap le seul l'ait de sa nature, le [)euple adoptera la législation qu'on lui [)résentera, si elle offre tous les caractères d'une bonne législation .
()uant aux autres conditions admises par Rousseau, Fauchet en fait litière. Il ne dit d'ailleurs pas pourquoi il les repousse, il se contente d'aftirmations. « Un peuple nombreux et qui occupe une vaste étendue de territoire» non seulement est apte à la liberté mais encore pourra utilement la répandre chez ses voisins et régénérer le monde.
Les différences de mœurs, d'usaijes, de climat ne peuvent mettre obstacle à l'unité d'une constitution. Si les gouvernements ont été si divers jusqu'ici « c'est parce qu'aucun n'avait encore eu pour base la véritable liberté, celle de tous les hommes *.