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APOTHÉOSE DE MIRABEAU DESSINÉE ET GRAVÉE PAR CLAUDE HOIN

placé dans une chapelle de l'église de Saint-Michel de Dijon. A tous les Salons de l'Académie, il exposait des cires, des bustes, dont celui de Louis XV, des projets de monuments, à la mémoire de Drouais, de Voltaire ou à la gloire de Louis XVI, qu'il gravait le plus souvent

1. Etienne Gois, le père, sculpteur, né à Paris, le 14 février 1731, mort dans la même ville, le 3 février d 823.

d'une pointe très habile et très fine. La Translation du corps de Brutiis, exposée en cire au Salon de l'an II, en môme temps qu'il en montrait l'estampe, fait regretter, dit Renoiivier, qu'il n'ait pas fait de l'eau-forte une occupation plus essentielle. Il fut professeur aux Ecoles Nationales de peinture et sculpture et forma plusieurs élèves, dont son fils Edmc Gois.

On sait que celui-ci n'alla à Rome que gr<icc à l appui bienveillant de Louis XVI. Edme Gois^ exposa à partir de l'an VI. Sa Vénus, SOS Trois Grâces, son Bonaparte, furent apprécies en leur temps ; mais c'est un talent bien froid. Son œuvre la plus connue est la statue de Jeanne d'Arc, à Orléans, dont la fonte l'occupait beaucoup en l'an XI (1802).

Lour atelier, longtemps dans les bâtiments du Louvre, était certainement l'endroit de Paris où Claude Hoin allait le plus volontiers, quand il avait un instant, causer art, jouer au reversi et retrouver aussi celle qu'il nomme u mon objet M"'^ Fortin, sœur de Gois père, femme d'un sculpteur qui a beaucoup travaillé sous la direction de Percier à l'ornementation du Louvre, celle que nous avons tenté d'identifier avec la statue de la Vertu d'une des gouaches. Nous croyons retrouver encore l'imposante M^^'- Gois, cette ancienne passion pour laquelle il avait jadis brûlé de mille feux inassouvis, dans un portrait au crayon - tout encadré de fleurs mêlées aux flèches et au carquois de l'Amour. « A la plus belle », n'a-t-il pas manqué d'inscrire sur son dessin, daté de 1783 ; mais, vingt ans après, de cet ardent amour il ne restait plus qu'une franche amitié. La femme d'Edme Gois, Bourguignonne en outre, créait un lien de plus entre eux ; aussi, en sortant de ses sociétés d'artistes, du Lycée, de l'Athénée des Arts, ne manquait-il pas d'entrer dans l'atelier du Louvre, sûr d'y être bien reçu. On voulait même l'y marier:

Je suis venu de l'Athénée chez Gois, d'où j'arrive. Là on m'a parlé d'un mariage avec une jeune personne de 20 ans. Voilà ce qui s'appelle du joli. Tu penses bien que j'ai répondu à cela par des plaisanteries. Je te raconterai cela demain, si j'ai le plaisir de te voir. Surtout que ça ne t'empêche pas de dormir.

C'est à la jeune femme justement rencontrée chez les Gois, et qui s'est laissé toucher par son amour, qu'il fait cette confidence et qu'il rapporte cet autre incident oi^i il est question d'elle et dont le récit forme comme un petit tableau de genre où figure Lemoine,

d. Edme Gois, le fils, né à Paris en 1765, mort à Saint-Leu en 1836, 2. Collection de M. le général Darras, au château d'Arsonval (Aube).

sans doute le charmant dessinateur auquel nous devons le portrait de la Duthé.

10 h. 3/4, c'est te dire que j'arrive de cliez Gois. Mon « objet » m'a

PQRTRAIT DU JEUNE ADELON, PASTEL PAR CLAUDE HOIN (JVpp^rLienl à M, Paul Rojer?CoIla;^c}.]

donné un billet de l'Institut et m'en fait espérer un autre demain pour ma cousine. Jusqu'à présent, ça va bien, pourvu que ton arrangementpittoresque ne t'empêche pas de venir. Quand mon « objet » a été parti, nous avons causé. Lemoine y était et m'a appris que la dame que je prenais pour sa

femme est sa sœur et qu'il est veuf, qu'il a deux demoiselles. Gois fils qui ne doute de rien et parle toujours et avec assurance, m'a dit sans préambule : Voilà line femme à épouser. Je me suis réclamé sur la jeunesse et Lemoine a dit comme moi. J'ai dit que j'étais trop vieux pour me marier. Là-dessus le père Gois a dit non, mais si c'était une personne de 30 ans, ça vous conviendrait bien. Le fils a repris la parole là-dessus : Mme Le fort vous conviendrait bien. Je t'avoue que je n'étais pas préparé à celte bombe qui m'a déconcerté pour le moment. Je me suis remis sur-le-champ et ai dit : Elle est trop jeune pour moi. Alors les trois Gois m'ont assuré que non. Tu juges de l'embarras où j'ai été ! Je me suis tu et ai changé la conversation. Ohl Amélie qu'il en coûte à parler contre sa façon de penser, surtout quand on touche une corde aussi déUcate.

Et ceci nous amène à un moment décisif de sa vie, alors que l'artiste, insouciant jusque là, après avoir papillonné de fleur en fleur, éprouve le besoin de faire une fin. Hoin a cinquante ans bien sonnés. Galant et amoureux, les femmes ont, certes, tenu large place dans son existence. Pour preuve, cueillons ce mot d'une femme Lambinet, qui paraît l'avoir intimement connu, dans une lettre à lui adressée : « Je vous envoie mille baisers ; pour un gourmand il y a de quoi se satisfaire. » Aucune pourtant n'a su le fixer quand il rencontre celle qui doit décider de sa vie. Une passion violente et partagée se déclare ; mais la position modeste de Hoin, le peu que son art lui rapporte, son âge aussi, sont des obstacles au mariage. Ces difficultés ne font qu'aviver ce foyer brûlant, la jeune femme est touchée d'une affection qu'elle partage et ils jurent d'être à jamais unis. En attendant, et ne pouvant voir qu'à la dérobée ou en public celle qu'il appelle déjà son épouse adorée^ l'artiste écrit jour par jour, heure par heure, Temploi de son temps, analyse son amour, confie à la feuille volante destinée à être lue par elle, ses espoirs les plus secrets, ses sensations les plus intimes et sans s'en douter, élève un monument de passion brûlante et touchante à la fois.

Ce curieux Journal, M. Paul Royer-Gollard nous l'a confié, avec la correspondance qui en forme la suite, pour en tirer tout ce qui pourrait être utile à l'étude que nous avons entreprise. Malgré la répétition un peu monotone des mêmes protestations d'amour, nous en donnons de nombreux extraits, tant à cause des renseignements d'art qu'il contient que parce qu'une âme d'artiste n'est jamais indifférente.

M™<^ Amélie Lefort est veuve, lorsque Claude Hoin la rencontre. Fille d'un M. Thuaut, employé supérieur de banque, qu'elle en-

toure de ses soins, elle est obligée de subir la domination d'une tante acariâtre, qui semble peu disposée à laisser l'artiste pénétrer dans la maison. M. Thuaut, d'ailleurs, rêve un établissement moins incertain pour sa fille, n'encourage pas ses assiduités et la prudence autant que les convenances leur imposent une grande réserve à tous deux.

Au moment oii commence cette liaison, nous sommes aux pre-

ÉTUDE DE JEUNE FEMME, PASTEL PAR CLAUDE HOIN (Musée de Langres.)

mières années du siècle, dans le courant de l'an X, croyons-nous, car le journal n'est daté qu'une fois, le 1^^ janvier de l'an XI. Si l'entente est complète, l'intrigue ne va pas sans mystère. Le peintre peut saluer son amie à la promenade, à l'Athénée des Arts, au théâtre, le jour oii son ami Radet lui donne des places. Il a chance encore de la rencontrer chez les Gois, qui se doutent bien de quelque chose, enfin il met dans la confidence sa cousine, M""^ Boichard, les présente l'une à l'autre et l'intéresse à leurs amours. Entre temps, pour tromper son impatience, l'amoureux passe et repasse sur le Pont-Neuf, afin d'apercevoir, ne serait-ce qu'un instant, à sa fenêtre

donnant sur le quai, la silhouette de sa bien-aimée, et trop souvent il ne voit que celle de la servante Babet^ ou le funeste profil de la tante, qu'ils baptisent des doux noms de fée grognon ou de sainte Vengrimacée.

Rentré chez lui, Hoin couvre de baisers le portrait en miniature qu'il a fait d'elle, ses cheveux enfermés dans leur médaillon, l'écrit tracé de son sang, où elle jure de n'être qu'à lui, soupire après le moment où l'obtention d'un logement au Louvre ou à la Sorbonne lui permettra de prétendre à la main d'Amélie, envoie autant de baisers que l'heure sonne do coups, donne enfin les témoignages de la passion la plus sincère et la plus exaltée.

La jeune veuve, — elle a 28 ans, — - se laisse attendrir par une affection si chaude. Elle est sensible, partant un peu faible et voici, grave imprudence, le petit billet qui accorde un premier rendezvous :

Au citoyen ffoin, rue de la Jassienne^ ri^ J7^ à Paris.

J'estime trop mon ami pour craindre de lui accorder l'cntrelicn qu'il désire; ainsi dimanche, sur les onze heures, je me rendrai chez lui et le prie de prendre les précautions convenables pour ne pas me compromettre.

Votre amie pour la vie,

Amélie.

Dans un second billet analogue au premier^ après avoir fixé

l'heure, elle ajoute : « Je l'engage en attendant à faire usage

de sa raison. Adieu, je crains d'être surprise. »

L'ont-ils conservée leur raison? Avec ces natures sentimentales, le doute est au moins permis. Mais ne soyons pas plus sévère que leur siècle ; rappelons-nous ces liaisons célèbres^ acceptées de tous et que le Sacrement n'a pas, comme ici, justifiées. Que désiraientils? Le mariage immédiat. Poliment éconduit, Hoin ne se résigne pas, d'autant qu'Amélie, désolée de la froideur de son père pour l'homme qu'elle a choisi, s'engage solennellement à n'être qu'à lui :

Combien je souffrais tout en m'efforçant d'être gaie. Quelle gêne! quelle contrainte! quand finira-t-elle ? Je ne sais si nous serons heureux, je n'ose l'espérer, mais le courage et la constance ne m'abandonneront point. Oui, mon ami, je te le promets, j'ai l'assurance d'être payée de retour, cela me suffit. Reçois le serment que je te fais de n'être jamais qu'à toi. Si je connaissais moins ta délicatesse, je ne te ferais point un pareil serment, mais mon ami est incapable d'en abuser. Il sait aussi qu'il est

accorde an premier rendcz-

rendrai chez lui et le :;as ine coinpronioUre.

lires, sentimentales, pas plus sévère que "ceptées de toii« , Que désiraient- 'îoin ne se résigne son père pour i l à n'être qu'à lui :

■e gaie. Quer lOiis ser

subordonné à la volonté de mon père, qui peut bien refuser son consentement, mais ne peut me forcer d'être à un autre... Je suis à toi jusqu'à mon dernier soupir.

Obligé de dissimuler son amour, Tartiste s'épanche alors avec une chaleur communicative dans ces feuillets épars dont nous transcrivons, sans ordre, les passages les plus caractéristiques, en rétablissant toutefois l'orthographe courante, celle du peintre étant par trop fantaisiste :

La première chose que j'ai faite en rentrant a été de me mettre un instant dans cette bergère où tu te reposes quand j'ai le plaisir de te voir. Là, je me suis répété la promesse que tu as eu la bonté de me faire encore ce matin. Oh! chère Amélie, ne l'oublie jamais, ton ami n'y survivrait pas. Tout en disant et répétant que tu ne veux pas te marier, ainsi que moi, soyons toujours tout l'un à l'autre.

A 7 heures... Oui, bien-aimée, tu es toujours ma première et ma dernière pensée. En me couchant, j'ai couvert de baisers ce que tu sais être près de mon lit; à mon réveil, j ai j^^me amélie lefort, femme de c. iioin recommencé en t'adressant mes vœux miniature par c. hoin

et mes caresses. Elles sont gravées (Appartient a m. Ic D^Hemi Royer-CollarJ.)

dans mon cœur, ces paroles écrites de

ton sang, et ne s'effaceront jamais, ainsi que l'assurance que tu m'as donnée que ton cœur s'en souviendra éternellement. Oui, mon AméUe, mon cœur en est assuré, et si mes yeux se couvrent de larmes sur la simple apparence de te perdre, c'est la jalousie de te conserver qui les y porte, mais non l'injurieux soupçon. Je te l'ai dit, je t'ai regardée sans te voir, mais de l'instant que je t'ai vue, je t'ai aimée. Tu n'as pas craint de m'avouer que tu partages mes sentiments. Je sens tout le prix de Ion cœur, et que je ne pourrais supporter l'existence si les circonstances m'en privaient. Voilà, chère amante, ce qui m'a fait solliciter avec tant d'empressement tout ce que tu as bien voulu m'accorder. Te posséder est un bien que tout le monde peut désirer conquérir, mais c'était désirer te conserver pour la vie que de tout faire pour t'obtenir. L'estime que j'ai pour toi me fera supporter la privation de te voir, s'il le faut, mais rien ne t'effacera de mon cœur ; il est à toi pour la vie comme je crois le tien à moi...

D'après ces lignes^ il semblerait que l'aimable artiste n'aurait

pas tout d'abord distingué, bien que l'ayant déjà plusieurs fois rencontrée, celle qui devait lui inspirer, par la suite^ des sentiments si tendres. Pour avoir constamment sous les yeux ces traits chéris, il la peini en miniature. Nous regardons, en écrivant ceci, cette figure un peu bourgeoise, que relèvent de beaux yeux à l'expression malicieuse, (( ces jolies portes de l'âme » comme dit notre artiste, et nous comprenons mieux cette passion d'arrière-saison, d'autant plus violente qu'elle était tardive :

A 8 h. 1/2... Chère épouse, l'incertitude du temps ne t'empéchera-t-elle pas de sortir ce matin ? Je le souhaite, car j'ai une soif de t'embrasser que le cœur seul peut définir et sentir. Je me suis cependant un peu satisfait sur ce que j'ai qui vient de toi et sur ton image, tout imparfaite qu'elle est, mais un baiser que je te donne ou adresse me laisse toujours le désir d'un autre...

Un matin, très enflammé, il écrira :

Loin de mon Amélie, mais toujours avec elle, tel est mon sort. Son image vient de recevoir (après avoir fait ma barbe) autant de baisers qu'il y a de lettres dans ses noms. Tu crois qu'après vingt-quatre, mes lèvres brûlantes en avaient assez? Eh bien ! point du tout. Il a fallu que j'y joigne les dix de mes noms et trois en sus et que je finisse par dire Chère Amélie^ comme on le dit en pareille circonstance, mais comme on ne peut pas l'écrire... Oh ! chère bien-aimée, désensorcelle-moi, ou, ce qui vaut mieux, ne cesse jamais de faire le bonheur de ton ami, il en mourrait de chagrin !

On ne s'étonne plus, après de telles lignes^ que l'artiste ait cru devoir consacrer au souvenir de Dorât, auteur du poème des j5az.ser5, l'une de ses gouaches les plus exquises.

Continuons de noter les mots et les passages typiques de ce Journal... Il dira, par exemple, à propos de son extrême sensibilité, qu'il vaut mieux être tourmenté « que de jouir de la sécurité d'un chapon paisible ». Un jour qu'il a dîné chez un ami avec deux jolies femmes qu'il reconduit chez elles : « C'est le cas de mettre ton chapeau de travers. M"'° Saint-Martin a des yeux bien faits pour inquiéter une autre qu'Amélie. »

Sa rencontre inopinée^, au cours d'une promenade, lui fait noter en peintre « ce que le hasard n'avait pas fait, c'est que tu avais très bien mis ton chapeau à l'air de tes jolis yeux et de ton nez retroussé. » Un autre jour qu'il a l'agréable surprise de l'apercevoir au Vaudeville où on donnait Les deux Veuves : « J'étais bien loin d'imaginer en trouver trois. » Sur le Pont-Neuf, quand il est à

guetter le signal convenu, le rideau de son amie ne bouge pas « et pourtant mon cœur t'appelait bien fort. »

Dans la pluie de baisers que cet embrasseur acharné envoie aux quatre coins du ciel, il en est qu'il pose sur les cheveux de sa belle (( et tout le monde sait que les cheveux sont légers. Il ont dû arriver presque aussitôt qu'ils ont été donnés... En ce moment^ j'en dépêche un essaim. Puissent-ils ne rien perdre en route et toutes les fois qu'ils arrivent, se placer sur ton cœur. » Ailleurs, la distribution est plus fantaisiste : a Six baisers, deux sur tes jolis yeux, un sur ta bouche, deux sur tes échantillons, et le sixième, tu me dirais de me taire, je te charge donc de le placer toi-même. »

Il s'en excuse en lui écrivant que « son cœur a besoin de l'embrasser comme un estomac a besoin de manger quand il y a longtemps qu'il n'a rien pris ».

Les Sociétés tiennent une grande place dans l'existence de Claude Hoin, l'Athénée, surtout : « C'était hier comité général à l'Athénée. J'avais deux rapports à y faire, qui n'ont pas eu lieu, attendu qu'on n'a jamais voulu s'entendre. » Généralement, quand il en sort, il va terminer sa soirée chez les Gois et jouer au reversi avec (( son objet ». Ailleurs, il revient de la Société des Belles Lettres avec un billet pour une séance publique, mais il lui en faut un second pour son amie : « Je tâcherai de l'avoir demain, soit à la Société des Sciences et Arts, soit par Gaucher ou Gautherot. » Quand le programme n'est pas entraînant : « Je crois que la séance, aujourd'hui, ne nous amusera pas beaucoup, mais nous serons près l'un de l'autre, ce sera toujours intéressant pour nos cœurs. »

Comme on expulse ces associations des salles du Louvre où elles tenaient leurs séances, pour faire place aux œuvres d'art ramenées d'Italie par la conquête :

... Je voudrais pouvoir te rendre Je regret que j'ai de ce que les Sociétés du Louvre soient obligées d'abandonner cette salle où je t'ai vue la première fois, salle où mon cœur t'a étudiée, appréciée, salle où je crois toujours respirer un peu de l'air que tu y as respiré. J'y vois toutes les places que tu y as occupées, celle que j'occupais moi-même à l'instant que je me suis dit : Si elle est libre et que son cœur le soit, que je le serais moi-même si j'avais le bonheur de l'intéresser !...

Avec quelle joie, l'aimable homme lui rend compte de tous ses pas, afin de lui prouver que son souvenir l'accompagne partout :

A 11 heures. — Oui, mon amie, à 11 heures; d'où puis-je venir si tard, d'où ? C'est bien aisé ài deviner, où l'on me parle de toi. C'est toujours où

je préfère aller quand je ne peux pas être près de l'épouse de mon cœur. Oui, mon Amélie, de chez Gois. Mon « objet » n'y était pas; malgré cela on m'a demandé s'il y avait longtemps que je t'avais vue ; j'ai répondu que, le 5, j'avais passé la soirée chez ton papa. M™^ Gois a dit que tu avais l'air bien aimable, j'ai répondu que tu gagnais beaucoup à être connue; tu vois que je n'ai pas menti Avant que d'aller au Lycée je traversai les Tuileries, quoiqu'il fût 6 heures et demie environ. Je suis allé voir l'arbre sous lequel tu étais la première fois que je t'y ai rencontrée. Je ne sais si tu te rappelles que plusieurs tourterelles s'y étaient réunies

Lorsque son sommeil n'est pas embelli par la silhouette aimée, il s'en plaint amèrement :

La pluie m'a endormi. Si Morphée m'eût placé près de mon amie, je

m'en consolerais; mais non,j'ai dormi comme un chanoine qui digère : nulle idée, nulle image ne se sont présentées; j'ai dormi pour dormir, comme un sybarite mange pour manger. Quoique ça ne dépende pas de moi, j'ai de l'humeur de perdre mon temps, c'est ainsi que je qualifie tout celui que je passe sans être près de toi

Aussi célèbre-t-il sa joie quand, dans ses rêves, il croit apercevoir sa bien-aimée :

Je te salue, épouse de mon cœur, et te couvre de baisers. Puisses-tu avoir eu une nuit conforme à celle que je viens de passer. Nous étions ensemble- Je te pressais contre moi, tu faisais de même et nos âmes confondues attestaient notre félicité. Tant de bonheur a dissipé le sommeil et je me suis trouvé seul !

Encore une jolie nuit, c'est te dire que nous étions ensemble. Oui,

ma bien aimée, tu n'élais pas la fille de ton père, mais celle de M'"'' Daru. Nous élions à une fêle, tu étais en robe rose garnie de dentelles et d'argent; tes bas étaient de soie et avaient les coins brodés aussi en argent. Cette fête était ecclésiastique. Une très grande procession vous accompagnait. Ensuite, nous avons causé et tout s'est dissipé.....

Le rêve n'affecte pas toujours ce caractère religieux, avouons-le : J'ai passé une partie de la nuit avec elle. Je me souviens que je lui demandais de me permettre de baiser ses échantillons (qui font si bien au bas du visage) ; elle s'y opposait, en me disant en pleurant qu'eUe avait bien du regret d'avoir perdu une recette qu'on lui avait donnée pour en faire venir. Tujuges que ça m"a fait rire, si bien que je me suis éveillé. Où diable l'imagination galoppe-t-elle quand le sommeil a engourdi une partie de nos sens?

Citons encore ce couplet curieux, allusion sentimentale à l'une de leurs premières rencontres à l'Athénée des Arts :

A 11 h. 20 m. — Sortant de cette salle où je me suis trouvé avec

M""^ Lefort sans la regarder, où je l'ai regardée sans la voir, o 'j je l'ai vue en la regardant, où j'allais pour la voir, où je cherchais à la connaître, où

Plî ÉLUDE AMOUREUX, PAR CLAUDE HOIN (Dessin au bistre appartenant à M. Pierre Decourcelle. )

je l'ai appréciée, où je lui ai écrit en lettre initiale que je l'aimais, où je cherchais à savoir si elle était Hbre et si son cœur était disposé à répondre au mien, où j'ai eu toutes les horreurs de la perdre, où j'ai vu renaître les

rayons d'espérance du bonheur dont je jouis pour le moment, où je la cherche quand même elle ne peut y être, où je vois toutes les places qu'elle y a occupées et où je crois encore y respirer l'air qu'elle y a respiré.

A 10 heures du soir, après une journée passée auprès de son amie :

En entrant dans mon cabinet, mon cœur m'a dit : c'est ici que tu

la vois quelquefois, et où tu la désires bien souvent. C'est là qu'elle s'est assise, c'est là qu'elle m'a dit que son cœur serait toujours le même, c'est sur ce coussin que sa tête était appuyéC;, lorsque je me livrais aux plus douces espérances, aux caresses les plus vives et aux épanchements de mon âme. Je te l'avoue, mes lèvres brûlantes s'y sont jetées en disant : Oui^ c'est là qu'elle était !

Oh! mon amie, que toutes ces sensations qui paraissent insensées à ces âmes froides sont délicieuses pour ton ami. Non, rien de toi ne peut lui être indifférent. Éprouves-tu, comme lui, une douce ivresse au simple toucher d'une partie quelconque de ta personne? Tel est l'état où j'ai été toute la journée; je croyais toujours toucher ton coude, ton pied, ta main, je croyais de même sentir encore les douces étreintes de tes jolis doigts qui m'électrisaient jusqu'au fond de l'âme. Parles! Sens-tu toutes ces délicieuses jouissances? C'est à toi que je les dois. Oh! chère AméUe, sois sûre que mon cœur ne les oubliera jamais. Adieu, je vais me coucher avec de bien jolies idées. Puisse Morphée ne pas me séparer de toi et nous procurer des fictions qui, tant qu'elles durent, nous empêchent de sentir que nous sommes encore loin l'un de l'autre.

Nature aimante et expansive, l'artiste trouve toujours de nouvelles figures pour exprimer son affection :

... Verrai-je aujourd'hui ma bien-aimée ? J'ai commencé la journée en donnant à ses cheveux, son anneau et son précieux petit écrit qui est à côté de moi lorsque je suis couché, autant de baisers que le marteau frappe de coups pour publier l'heure qu'il désigne. Pendant ce temps, tu dormais, du moinS; je croyais le voir. Quand ne serais-je donc plus réduit à de telles

fictions ! Conviens, chère amie, qu'on a raison de dire que de l'instant

qu'on aime, toute la nature semble changer de physionomie. Qu'elle est agréable, quand on est sûr d'être payé de retour ! Tu me diras peut-être que c'est un champ de fleurs jonché d'épines : je le sais, mais avec quel plaisir on les écarte l'un pour l'autre; avant que de t'aimer, je vivais comme une brute. Tu m'aimes, je suis divinisé, tous mes instants te sont consacrés ; tu me donnes la vie.

Donnons encore un de ces comptes-rendus qu'il aime à faire, tableau très complet de son après-midi, la matinée étant généralement consacrée au travail.

Le 14 à 11 heures. — En quittant la plume, je me suis rendu au faubourg Saint-Germain, chez Radet, qui m'a donné un billet que je te destine ; ensuite, je suis allé chez M'^'' Rebufel, de là chez M""^ de Fontanges, qui était en affaires. Pendant ce temps^ je suis allé au Département où je suis resté jusqu'à deux heures passées. En sortant, je suis revenu chez M""*" F... Après sa leçon, je suis venu chez Besson, à qui je voulais parler pour une affaire relative à Boichard. De là, je me suis rendu chez M. de Saint-Clou. J'avais à lui parler. Ils m'ont fait rester à dîner avec eux. A 6 h. 1/2, je suis venu au Louvre. J'en suis sorti sur les 7 h. 1/2. Je suis venu voir s'il y avait de la lumière chez toi ; j'ai vu avec plaisir que tu devais être chez ton amie. Ça m'a tranquillisé ; je suis revenu à la Société. Quand elle a été finie, je suis allé avec les Gois chez eux. Là j'ai trouvé « mon objet ». Nous nous sommes battus au reversi. Personne ne m'a parlé de toi; tu penses bien que ce n'est pas ce qui m'a fait le plus de plaisir.....

Cueillons aussi ce frais tableau de genre, à la manière de Sterne :

Le 7, à 9 h. 1/2. — Si je ne m'étais pas fait une loi de tout te dire, je garderais le silence sur une aventure qui vient de m'arriver. Je commence d'abord par te prévenir de ne pas aller plus loin que je vais t'accuser, attendu que je te dirai tout. Voici le fait : Tu sais (ou tu ne sais pas), que j'ai une voisine jeune, qui a des yeux superbes, qui est excessivement gaie et caressante. Elle entre souvent chez moi au moment où je l'attends le moins. J'étais à déjeuner avec du fromage à la crème qu'elle aime beaucoup. Je me retourne et l'aperçois qui me regardait. Juge de ma surprise. Je ne l'avais pas entendue entrer. Comme elle est fort libre avec moi (je ne devrais pas te dire cela, n'importe, puisque j'ai commencé, il faut finir), elle vient se mettre sur mes genoux en me caressant et mignardant, enfin ce que l'on fait quand on est à de telles libertés. Je l'invite à prendre part à mon repas, elle ne demandait pas mieux et quand nous avons eu fini, elle m'a quitté, sauf quelques baisers que je lui ai donnés en la caressant, car elle a la peau d'une douceur tout à fait agréable.

Je t'assure que c'est tout ce qui s'est passé entre nous. Tu vois, chère bien-aimée, combien j'ai d'assurance sur ton attachement pour moi, puisque je ne garde pas même le silence avec toi sur une telle aventure. Combien il existe de femmes à qui il n'en faudrait pas confier le demiquart ; mais le cœur d'Amélie m'est connu Adieu, tu sais comme je

t'aime.

Autre récit d'un après-midi passé loin d'elle :

Le 4, à 10 h. 1/2. — Rendre compte à ma bien-aimée de l'emploi de ma journée, c'est me dédommager d'avoir été privé du plaisir de la passer avec elle. J'ai travaillé jusqu'à 1 heure. Je me suis habillé et suis allé prendre

M""^ de Saint-Clou, pour aller voir des dessins chez un baron suédois. Nous sommes revenus sur les 4 heures ; j'ai dîné chez elle et après nous sommes allé chez Tripet voir ses jacinthes qui sont superbes. J'y souhaitais Amélie, mais elle n'y était pas. De là je suis revenu au Louvre, où je suis resté jusqu'à 9 heures. En sortant, je suis allé chez Gois. Il n'y avait que mon « objet » et la bonne. Elle n'est allée qu'hier voir Le Peintre français à Londres^ dont elle et son frère ont été très contens. Elle m'a parlé ensuite de la charmante réception, de ta délicieuse tante. Elle n'en revient pas. Nous avons causé jusqu'à 10 heures, et maintenant c'est avec toi que je continue. Voilà, chère Amélie, l'emploi de ma journée. Ajoutes-y tout ce qu'un cœur qui est séparé de ce qui l'attache à la vie peut penser quand il n'est pas avec ce qu'il préfère, il ne manquera rien à ma relation.

Voici le compte-rendu d'une soirée entre amis :

Le 7. — Je te salue, objet de toute ma félicité et t'embrasse comme je t'aime. Je te désirais hier à notre dîner; nous n'étions que huit. M'"" Piplet et Jolivot étaient du nombre; Du Hosoir a été charmant; cette assemblée était sans prétention, la gaieté et l'esprit et celui de cordialité en faisaient tous les frais. M'"'' Piplet y a récité une boutade d'une femme auteur; M'^''' Jolivot, deux fables très jolies ; Cailly, une chanson sur le moule au plaisir; Du Rosoir, un conte-anecdote de Chazet, et Golson, trois contes un peu assaisonnés dont un, entre autres, est tout à fait gai et croustillant. Nous nous sommes séparés à neuf heures et quart. Si Amélie y eût été effectivement, il ne m'aurait rien manqué. J'oubliais de te dire que nous avons porté une santé in petto en choquant ensemble. C'est M™® Piplet qui l'a proposée. Elle a chanté la romance que je vais te porter. Elle m'a paru jolie.

Le carnaval arrive, Amélie va à quelque bal masqué et son ami lui souhaite de bien s'amuser. Le lendemain, un mardi-gras sans doute :

La voilà donc passée, cette journée! Ne t'avoir pas même aperçue l'a

rendue bien longue. Où tu n'es pas, je te désire et te cherche partout

As-tu bien badaudé? T'es-tu amusée? T'amuseras-tu encore cette nuit? Tu sais que je souhaite tout ce c[ui peut te faire plaisir. Pour moi, j'ai un peu travaillé, beaucoup piétiné dans la rue Saint-Honoré. J'aime la gaieté; les plaisirs des autres, quoique je n'y prenne aucune part, m'en font à moimême. Malgré le mauvais temps, la joie régnait sur les visages ; il y avait de jolis masques et fort propres. Les hommes en poissardes engueloyent fort bien. Si tu as un peu couru, tu l'auras entendu comme moi.

La petite poste chère aux amoureux^ billets et signaux, ne manque pas de fonctionner à l' occasion :

A 10 h. 3/4.— Conviens, chère amante, que l'écriture est un charmant

moyen pour faire passer la parole. Maintenant tu es au courant : si l'on donne la pièce nouvelle avec une de Radet, je date le billet et je vais le porter à ton papa. Si tu peux réserver une place pour ma cousine, je suis bien sûr que tu le feras. On a bien raison de dire que l'amour rend industrieux. Tu ne te serais jamais doutée qu'un billet pouvait t'arriver sur une prise de tabac. Je l'avais déjà placé une fois dans la messagère qui te l'a transmis, mais comme tu ne prenais pas ta boëte, je l'avais retiré : il faut espérer que le bon Dieu des amants nous protégera et que nous nous verrons demain. Adieu, ma jolie amie, je t'embrasse comme je t'aime et te remercie de la jolie conversation que nous avons eue avec nos pieds.

Quand il travaille à quelque dessin destiné à la sensible Amélie :

En attendant ma bien-aimée, je travaillais pour elle. Oui mon amie, pour toi, tu le verras si ça vient à ma fantaisie. Si je ne réussis pas, je recommencerai dans un autre moment. Je désire que ce soit bien ; c'est pour tout ce que j'ai de plus cher au monde.

Un mariage était en train pour M™*^ veuve Lefort, alors que notre peintre, s'enflammant comme on l'a vu, se mit sur les rangs, ce qui explique la froideur qui l'avait accueilli; aussi fut-il heureux d'apprendre qu'on n'y donnait pas de suite :

Le à 10 h. 3/4. — Je suis allé ce soir, devine? chez ta cousine M... Comme M. M... a été obligé de sortir pour affaire, nous avons parlé de la rupture de ton mariage. J'ai dit que je l'avais appris par la maison Gois, que ni ton papa ni toi ne m'en aviez parlé. Ça l'a un peu surprise; en me parlant de la rupture, elle m'a dit : « Je n'avais pas pu faire compliment à ma cousine de son mariage, mais je le lui ai fait de bon cœur quand il a été défait. » Elle m'a dit qu'elle t'attendait demain. De là; je me suis rendu au Lycée, ensuite près de mon objet, chez les Gois. Nous avons pour cette fois parlé de toi. M""^ Fortin m'a demandé si je t'avais vue. J'ai dit, comme à ta cousine, que j'étais allé hier pour vous voir, mais que vous étiez sortis. Le hasard a fait qu'en tirant les cartes pour les places, la dame de cœur m'est advenue ; j'ai dit : « Voilà ma blonde, la voilà enfin trouvée, etc. » Ça nous a fait rire un moment.

La chute des heures ramène et emporte la pluie habituelle de baisers :

Le i 2, à 9 heures. — Le timbre de Fhorloge le dit, je t'envoie donc neuf baisers, chère Amélie; reçois-les comme ils te sont adressés ; surtout, en les plaçant, n'oublie pas d'en donner la plus grande partie à ton cœur. Sans lui, que serais-tu pour moi ? un objet agréable, qui satisferait mon amourpropre et voilà tout, au heu que tu es mon âme. Tout, oui, tout ce que je fais, dis ou pense, t'est relatif ou émane de toi. Tu vois par là que tu es

tout pour moi; n'en doute jamais, Amélie, et crois que ma plus agréable assurance est celle de me dire que mon dernier soupir sera pour toi. Adieu, mes affaires m'appellent, mais ne me font jamais oublier ma tendre, sincère et respectable Amélie.

Et, un peu plus loin, au sujet de ses visites ardemment attendues, rayons de soleil dans cette existence d'artiste solitaire, il croit l'entendre un matin : Déception !

La sonnette parle ; j'espère un instant, cours ouvrir, mais ce n'était pas ma tendre amie ! L'éclair est moins prompt que toutes ces sensations, mais elles me font sentir toujours avec un nouveau plaisir combien je t'aime et comme tu m'es intéressante. Il me semble que je n'ai jamais aimé comme cela. C'est mon âme tout entière qui t'est vouée ; tu es l'univers pour moi. Oh! mon amie, qu'on est heureux quand on aime ainsi. Mon bonheur est ton ouvrage et si, par mon étude opiniâtre, j'obtiens quelques lauriers, avec quel plaisir j'en ceindrai ton front.

A propos de billets que M"'^ Fortin lui a promis, occasion d'une rencontre espérée :

Point d'Amélie. Serais-je donc privé du plaisir de la voir aujourd'hui ? J'espère que demain, à l'Institut, il n'en sera pas de même. Là, je ne pourrai pas t'embrasser ; j'en ai un besoin que je ne peux te rendre. Éprouves-tu cette sensation-là? Elle est comme la soif, elle dessèche les lèvres. Tu me traiteras peut-être d'insensé de te faire une telle question. Je t'accorderai là-dessus tout ce que tu voudras; c'est une des prérogatives de la palette Tu verras que tu ne t'en apercevras pas quand nous

serons ensemble. Qu'ils sont jolis ces mots : quand rions serons ensemble. Que ne puis-je en accélérer la solution. Adieu, tout ce qui m'anime, aime toujours ton pauvre vieux grison. Il voudrait avoir plus d'un cœur pour être encore plus digne de ton retour à son égard; mais la nature a été aussi avare pour lui que pour un autre. Ce qui le console, c'est que la Société ne l'a pas corrompu ; il n'a que cela pour approcher du tien et être digne de t'être consacré.

Partout, aux Tuileries, aux Expositions, aux assemblées, sa joie est de l'entrevoir un instant. Ne serait-ce pas cette fois au Salon de 1801 ?

11 heures. — Je t'ai vue, oui, Amélie et au moment où je n'en avais plus l'espoir. J'avais regardé tout le monde, mais sans trouver celle que j'aime. Tu juges si j'étais satisfait. Pour me dédommager, j'avais pris le même chemin où je t'avais rencontrée hier. J'étais occupé du plaisir que j'avais eu, quand je t'ai aperçue. Le cœur m'a battu si violemment qu'il m'aurait été impossible, pour le moment, de te parler. Ton père, que j'ai reconnu, m'a

confirmé que je ne me trompais pas. Alors je me suis approché et vous ai parlé. 0 mon amie ! que ce moment m'a été agréable, quoique court. Tu m'as témoigné avec ton petit doigt qu'il t'était aussi agréable qu'à moi. J'en ai été si ému que quand j'ai été dans la cour du Louvre^ j'ai porté à mes lèvres brûlantes ce que tu avais touché de ma main. Voilà comme ton ami t'aime..!

Amoureux comme il se montre, il n'est pas étonnant que notre artiste soit convaincu de la nécessité d'aimer, base essentielle du bonheur :

Il (Dieu) créa la femme pour adoucir l'homme, le délasser de ses

travaux pénibles et jeter quelques fleurs sur son existence et l'amour pour faire son bonheur. Oui, mon Améhe, ce sentiment est à nos cœurs ce que le soleil est à la terre. Sans le soleil, point de production, point de beaux jours, point de beaux lieux : la nature semble être en deuil. Sans amour, l'homme est stérile ; il végète, languit, toutes les richesses de la nature ne sont rien pour lui. C'est lorsqu'il a le bonheur de rencontrer un être conforme à ses désirs qu'il commence à sentir qu'il est quelque chose. Le désir d'épancher son âme l'attire involontairement près de cet objet qu'il distingue. Si le Créateur l'a voulu, leurs cœurs s'entendent aussitôt, leurs âmes se confondent, le bonheur naît de leurs confidences et sa durée, de leur estime réciproque

A ce tableau enchanteur d'une passion partagée, il y a des ombres, à cet hymne d'amour des notes discordantes, quand ce ne serait que la fameuse tante :

Il m'a semblé que ton papa ne m'a pas reçu avec autant de froideur que la dernière fois. Me suis-je trompé? Pour ton infernal « point de côté » décorée de son masque hypocrite , elle ne savait trop quelle contenance tenir. L'as-tu remarqué comme moi, ainsi que le regard ironique qu'elle m'a lancé lorsque je lui ai dit que je n'avais pas vu trois ou quatre fois les personnes, que j'étais au fait de leur caractère. J'ai peut-être eu tort de le dire...

Pas plus que son amie, l'artiste ne peut avaler la tante.

Le 13 à 11 heures. — J'arrive de chez Gois ; tu n'y étais pas, mais on m'a parlé de toi et c'est mon « objet » qui m'a demandé s'il y avait longtemps que j'avais vu ton papa. Je lui ai dit que je l'avais rencontré hier et qu'il se portait bien. Ça a fait qu'elle a ajouté : et M™^ Lefort aussi ? Ça a amené la conversation sur ta délicieuse tante. Je lui ai dit que sans elle j'aurais le plaisir de vous voir plus souvent, mais que son dÂv grinche faisait que je ne vous voyais que de loin en loin. Elle a dit que j'avais tort, que ça ne devait pas me gêner, etc..

Après avoir passé la soirée chez le père de son amie, Hoin écrit en revenant :

Conviens que ta charmante tante faisait une johe grimace. Heureusement que ton respectable père ne fait pas de même. Mais à quoi diable en avait-elle? Que je te plains d'être obligée de vivre habituellement avec un tel être ! Un tel morceau ne peut être le résultat de deux êtres unis pour le bonheur de leurs vies. Oh ! ma bien-aimée, combien un tel monstre me fait désirer que mes affaires prennent une tournure convenable pour te retirer d'un tel supplice.

Enfin, les deux amants semblent apercevoir à l'horizon la réalisation de leurs vœux :

Mardi, 30, à 10 h. 3/4. — J'avais besoin de te voir, chère épouse, tu étais agitée de ton côté et moi, je l'étais d'hier soir. On te tourmente par rapport à moi et je ne voudrais que te voir heureuse. Oh! mon Amélie, tâchons d'accélérer notre réunion. Elle fera crier. Eh bien I quand ils auront bien crié, ils se tairont. De mon côté, je vais faire tout ce que je pourrai pour arrêter les retards. En travaillant pour Amélie, je travaille pour moi. Je vais écrire à Dijon^, comme je te l'ai dit ; j'espère que la route que je vais prendre sera plus fructueuse que celle que j'avais prise.

Pendant ce long « flirt », dirions-nous, Hoin ne demeurait pas inactif. Il avait ses leçons, car il fut toujours professeur de dessin, de pastel et de miniature, quelque portrait en train et ses fameuses Sociétés littéraires et artistiques qui ont dû lui prendre bien du temps. Solide et râblé, le propos leste, l'air aimable, la démarche animée, tel on se le figure volontiers, allant, d'un pas dispos, donner sa leçon de pastel à l'aimable M'"° de Fontanges ou à la marquise de Saint-Clou, quand ce n'est pas chez lui, dans son petit atelier de la rue de la Jussienne, qu'il reçoit ses élèves :

Le 18, à 11 h. 1/2. — Comme j'étais très fatigué, je ne me suis levé qu'à 7 heures. Je me suis mis sur le champ à mon ouvrage, voulant terminer quelque chose avant que le soleil ne donne chez moi. Après avoir terminé, j'ai collé dans le cadre mon objet. Pendant que cet ouvrage m'occupait, j'ai eu la visite d'une dame (c'est là le cas de te monter la tête). Nous avons déjeuné ensemble. Tu vois que ça commence bien... Ensuite, j'ai vu son ouvrage. Dès l'instant qu'elle a été partie^ je me suis mis à nettoyer et ranger, attendu que tout était sens dessus dessous. Ainsi occupé, est arrivée une demoiselle pour le même motif. Après avoir regardé ce qu'elle avait fait et lui avoir donné mes avis sur ce qu'elle avait à faire, j'ai repris mes arrangements. Presque au même instant en est arrivée une troisième. J'ai demandé la permission de finir, et, de l'instant que j'ai eu fait, j'ai regardé

et lui ai dit ce qu'elle avait à faire pour sortir d'embarras et terminer. Voilà, bien-aimée, la relation de mes aventures jusqu'à ce moment.

Où qu'il aille, au reste, l'image de son amie le suit et ses élèves les plus agréables n'ont aucune influence sur son cœur.

Le 11, à 2 heures. — Avant de sortir, j'ai travaillé pour mon Amélie jusqu'au moment d'aller chez M^^^ R... (Rebufel?]. Je suis revenu par le Pont-Neuf : je n'ai vu que des rideaux blancs et rien aperçu par la rue des Prêtres. Je suis revenu m'en dédommager sur le dessin de ma bien-aimée jusqu'à l'heure de M°^^de F... (Fontanges). Je viens d'y travailler un petit moment.

Que de fois l'artiste amoureux dut s'appliquer aussi à rendre les traits bien aimés, pas n'est besoin de le dire ! Quand il écrit : « Je vais travailler; l'image de mon amie à côté de moi, c'est le moyen d'espérer réussir », il s'agit évidemment de la jolie miniature reproduite ici, faite pour son usage personnel et destinée à rester sur sa table de travail. Et c'est encore de ce médaillon qu'il dira :

J'ai l'image de ma chère Amélie sous les yeux pendant que je lui écris que je l'idolâtre. Elle me regarde et me sourit, mais elle ne me parle pas. Je lui donne des baisers comme à toi-même, mais elle ne me les rend pas! C'est pourtant un grand dédommagement quand tu n'y es pas.

Nous voyons Fimage adorée reparaître dans ce passage :

A midi 1/2. — Pendant que mon dessin sèche, je reprends ma plume puisqu'Amélie n'est avec moi qu'en fiction. Que fait-elle maintenant? C'est toujours et à tout instant ce que je me demande. Voilà ce que c'est que de ne pas être continuellement ensemble. Ce serait dans tes bras, te couvrant de baisers, que je me reposerais. J'en donne bien à ton image, mais elle ne me les rend pas : c'est si différent.

Plus tard, quand il va partir pour Dijon, incertain de la longueur de l'absence, c'est une image plus importante qu'il veut laisser en souvenir, un pastel sans doute. Ce pastel qu'il travaillait avec amour aux premiers jours de Fan xi, au moment de quitter son amie, n'est-ce pas celui que l'on admire à Dijon, chez M™^ de Chamberet, mais daté plus tard ?

A 2 h. 1/2. — Je quitte mon travail pour aujourd'hui. Devine par où je l'ai commencé et fini ?... Eh bien, y es-tu ? J'aurai plus tôt fini de te le dire, par ton image ! Oui, mon Amélie, j'ai désiré commencer l'an XI par elle ; je Fai commencée hier et je l'ai reprise ce matin.

Les jours qui suivent, il y travaille encore, jusqu'à ce que le soleil l'empêche de continuer. Après ses visites, bien pénétré des traits de son amie, il avance le portrait :

Je t'ai vue, chère épouse de mon cœur et je t'ai pressée sur mon sein. Nos âmes confondues par nos caresses s'exprimaient bien mieux leurs sensations qu'on ne le peut avec la plume... Pendant que j'avais la mémoire fraîche de jolis traits, j'ai continué de travailler, je commence à trouver que ça vient^ quoique ce ne soit que commencé.

Satisfait de son œuvre, c'est probablement celle-là qu'il montre au même moment à son ami Lansel, ce fonctionnaire sur lequel il comptait pour son logement d'artiste :

J'ai vu hier Lansel. Je lui ai montré le dernier portrait que je viens de faire. Il en a été si content qu'il veut que je lui fasse celui de sa femme. Je le lui ai promis à mon retour.

Que tous ces travaux bénévoles pour des amis ou des connaissances devaient donc être peu payés... quand ils l'étaient! Le peintre aimait à obliger, à faire plaisir ; c'est ainsi qu'il avait peint toute la famille de Rozier, un de ses compatriotes bourguignons, un bureaucrate, ami de Boichot et de Lebas de Courmont, sensible aux beaux-arts comme en témoignent ses lettres, et au foyer duquel Hoin trouvait l'accueil le plus affectueux. Diverses mentions de son /oz/m^?/ montrent qu'il voulait lui témoigner sa gratitude :

J'attends Rozier pour commencer son portrait. Je souhaite réussir comme à celui de sa femme.

Au moment de partir, il veut aussi leur laisser celui de leur fils. Mais il est probable qu'il s'agissait là d'un de ces dessins au crayon noir rehaussé de blanc ou aux crayons de couleur, dans l'exécution rapide desquels Hoin déployait une véritable virtuosité. C'est ainsi que nous comprenons la surprise faite à ses amis.

J'ai commencé ma journée bien agréablement. A l'insu de Rozier et de sa femme, j'ai commencé le portrait de leur fils. Il est unique, c'est tout te dire.

Et le lendemain, 2 janvier, an XI :

Rozier fils a emporté son portrait. Il avait scrupulement gardé le secret, de sorte que les surprises de son père et de sa mère ont été complètes, d'autant plus que son portrait est vraiment insolent de ressemblance. Te dire toute leur satisfaction, leur joie, leurs expressions de reconnaissance, est impossible. Ils n'ont que ce fils, ils le chérissent... Oh! Améhe, que

les méchants sont à plaindre de se priver des vives et douces jouissances de la bienfaisance...

Hoin était en relations avec les frères Daru ; ayant probablement fait le portrait de l'un deux, celui-ci envoya quelque joli bibelot comme remerciement, car il note le fait :

En rentrant chez moi, on m'a remis un témoignagne de reconnaissance de Daru. Le procédé me flatte plus que la valeur du cadeau. Tu le verras ; je regrette que tu ne sois pas la première qui Tait vu et le sache.

Il paraît avoir été fort lié aussi avec Claude Gautherot, peintre et sculpteur, élève de David, ami de Lepelletier de Saint-Fargeau, qui exposait vers cette époque Le Convoi d'Atala (1800).

J'irai te porter des billets pour dimanche. Là Amélie entendra mon nom. Elle y sera aussi sensible que je le suis à entendre le sien. Dimanche prochain si les affaires de ton papa ne s'y opposent pas, nous serons encore ensemble chez Gautherot. En attendant tous ces délicieux instants, je vais continuer à travailler pour toi : c'est toujours être avec ma bien-aimée.

]y[me Fontanges, la plus agréable de ses élèves, se montrait pleine de bienveillance pour son maître, mais aussi, comme les jolies femmes, pleine de caprices. Tantôt elle le prie de revenir une autre fois, tantôt elle a passé la nuit au bal et, quand l'artiste se présente, à l'heure habituelle, il ne fait pas encore jour chez M""^ la comtesse.

7 h. — Voilà qu'on sonne chez moi ; il faut que je quitte la

plume. Avant sept baisers... C'est de la part de M'"'^ de Fontanges, qui me prévient de ne pas y aller aujourd'hui, mais demain, sur les 11 heures. Elle choisit bien son heure; aussi je lui fais dire que je ne peux pas attendre, que j'ai séance à donner pour un portrait, mais que j'irai dès l'instant que je serai libre. Pourquoi change-t-elle ses jours et son heure? M'indiquer celle que je dois passer avec mon Amélie n'est pas le moyen de réussir. Tout aimable et agréable qu'elle soit, elle est bien loin de ma bien-aimée et ne peut la contrebalancer dans mon cœur, par conséquent dans mes actions

Un autre jour, ce sont des miniatures qu'il va rendre :

Je suis allé chez M"*' (de) Saint-Clou lui porter une miniature que

je lui ai arrangée. De là, je me suis rendu à la Société, qui vient de finir. On ne nous a pas encore distribué les billets

Après avoir raconté sa visite à son futur beau-père Thuaut malade, Hoin, toujours à la recherche d'un protecteur, prononce

le nom du seigneur dont il avait obtenu de s'intituler le peintre :

Après lui avoir dit que j'aimais mieux le voir à son bureau que chez lui, je lui ai souhaité le bonsoir et suis allé chez M. de Bouillon, d'où j'ai rapporté ce que j'ai mis chez toi. De là, je suis allé à la Société, où j'ai eu des billets pour la séance philotechnique où j'espère te voir. J'ai fini par aller chez Gois, où j'ai vu mon « objet )),qui m'a demandé si je t'avais vue

A défaut du comte de Provence, parcourant alors les grands chemins de l'exil, Hoin avait, en effet, découvert, grâce à la recommandation de Colson, un autre protecteur; c'était, nous l'avons dit, un prince de Bouillon, très amateur d'art, mais infirme et à ce moment-là sur ses fins :

En te quittant, ma chère bien-aimée, je suis allé chez toi et c'est sainte l'Engrimacée qui est venue m'ouvrir. Mais, ô miracle, elle m'a reçu gracieusement, m'a fait entrer près le feu et était fort disposée à causer. Je lui ai dit que l'heure me pressait, que c'était avec bien du regret que je la quittais aussi promptement, mais qu'il fallait que je sois rendu chez M. de Bouillon à 2 heures au plus tard, attendu qu'il n'aime pas qu'on arrive quand il est à table. Je l'ai quittée et me suis rendu à ma destination. J'ai trouvé le prince malade d'un catarrhe. Le médecin est venu pendant qne j'y étais. Il espère que ça n'aura pas de suite fâcheuse.

Le prince mourut, peu après, sans avoir pu donner, semblet-il, à l'artiste, tout l'appui qu'il en attendait. Insuffisamment installé, l'une des conditions indispensables au mariage de Hoin était l'obtention d'un logement, accordé déjà à tant d'artistes, au Louvre, aux Galeries, comme on disait alors. De là ce grand désir de troquer son modeste logis de la rue de la Jussienne, où « le jour du midi » l'empêchait de travailler, contre un de ces ateliers confortables qui classaient leur homme et avaient le grand avantage de ne coûter rien. Il faisait donc agir toutes les influences, sollicitait amis et compatriotes, Denon, Maret, les frères Daru, le ministre Ghaptal ; souvent leurs noms reviennent sous sa plume et aussi celui d'un certain Lansel, sorte de secrétaire de ministère, qu'il ne pouvait parvenir à rencontrer.

8 h. 3/4. — J'arrive de chez Lansel; il n'est pas encore jour chez lui... J'y retournerai sur les 9 h. 1/2. Mon amie sait pourquoi.

Il est dit que je ne pourrai parvenir à rencontrer Lansel. J'arrive de chez lui ; il est déjà chez le ministre

Enfin, il le rencontre :

Je viens de rentrer de chez Lansel, Il a donné ma pétition. Personne

n'avait encore parlé ni agi, ce qui me donne quelque espérance, espérance d'autant plus agréable que ce serait un acheminement à autre chose.

Hoin comptait beaucoup sur sa bonne volonté pour réussir. Un jour, il force la porte de son cabinet :

Mon petit mot me fait arriver à lui. Il me dit qu'il a parlé au citoyen Barbier-Neuville, qu'il n'y a rien à espérer de l'appartement de M"® Arnoux, attendu qu'on va y placer l'Administration du Muséum; mais il a des vues

LES PÈGHEUHS, GOUACHE DE CLAUDE IlOIN, d' APRÈS JOSEPH VERNET (Appartient à M. Raoul de Chamberet.

sur un autre dans un autre endroit. Il en a conféré avec Barbier-Neuville, qui lui a répété qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour que j'en aie un

Hoin ne néglige pas non plus les compatriotes qui peuvent l'aider dans Toccurence :

J'arrive de chez Maret, je l'ai enfin vu. Je lui ai communiqué le désir que j'ai d'avoir un logement. Il m'a promis d'en parler à son frère

Ce frère, sans aucun doute, est le futur duc de Bassano, alors au début de sa carrière. Soutenu par son amour, Hoin court ainsi de Maret à Daru, de Ghaptal à Denon, sa pétition à la main :

En sortant de chez M"^^ Rebufel, j'ai rencontré Daru qui m'a demandé si j'avais reçu sa lettre et dit qu'il avait écrit au ministre pour appuyer ma

demande, qu'en outre il l'avait vu, mais n'avait pu lui en parler. Voilà, chère amante^ où en sont les choses.

Les frères Daru semblent pourtant bien disposés en sa faveur : Comme j'avais affaire au faubourg Saint-Germain de bonne heure, je suis allé chez Daru que j'ai trouvé endormi, mais son frère l'a éveillé. Il m'a dit qu'il avait écrit une seconde fois au ministre pour mon affaire et qu'il irait ces jours-ci lui en parler directement. Je lui ai désigné celui que je préférerais, si on m'en donne un, chose que je n'avais pas cru devoir lui écrire. Je voudrais bien que ce soit décidé par oui ou par noîi, l'attente et l'incertitude sont aussi fatigantes l'une que l'autre.

Malgré ses relations avec Denon, fort influent déjà, l'affaire ne semble pas prendre une bonne tournure :

Je suis allé chez Denon que j'ai trouvé et la personne à qui j'avais adressé mon dernier mémoire était avec lui. Il n'y a rien à espérer pour le moment. J'ai reçu une lettre de Daru qui me dit la même chose que le ministre. Ça m'affecte pour toi plus que pour moi. Je suis habitué à l'infortune.

« La non-réussite de mon logement m'a tourmenté malgré moi toute la nuit », note-t-il avec lassitude. Il est étonnant qu'avec l'appui de ces belles connaissances, l'artiste n^ait pas obtenu le local, très recherché d'ailleurs, qu'il souhaitait, mais la résolution semblait prise dès lors de ne plus loger de nouveaux artistes au Louvre et d'éliminer les anciens, afin d'écarter tout danger d'incendie pour les collections nationales. Il fallut donc s'orienter différemment et trouver peut-être en province la place qui pouvait les faire vivre : « Un voyage à Dijon s'impose, pour me rendre compte de mon petit avoir et changer de nature des objets qui sont presque sans valeur. »

^11 s'agit là d'une maison possédée indivise avec son frère et qu'on devait vendre. Les ressources de l'artiste étaient alors fort précaires. Hoin s'était décidé^ sur le tard, à exposer. Au Salon de 1801, il envoyait son propre portrait au pastel, celui, sans doute, qui orne le salon du général Darras, et une de ses gouaches de prédilection. Les Derniers devoirs de F amitié. Au Salon de 1802, il avait montré deux paysages à la gouache, Vues des environs de Paris^ enfin deux têtes d'études au pastel. Peut-être n'avait-il pas tiré de cet envoi tout le profit qu'il en attendait? La société se reformait, mais le goût avait changé; David, Guérin, Carie Vernet étaient à la mode ; il fallait des chevaux, des batailles, de grandes machines

tirées de l'histoire romaine ou grecque. Et d'ailleurs^, comment le doux élève de Greuze pouvait-il espérer l'attention de ses contemporains dans ce bruit de conquête. Paris était suspendu à l'épée du Premier Consul; peut-être la province serait-elle moins inattentive au talent de son enfant? Mais ce n'était plus le Dijon de sa jeunesse qu'il allait revoir, celui des princes de Condé et du Parlement de Bourgogne. Beaucoup d'hôtels fermés, les églises désaffectées, les couvents ruinés et déserts, tout témoignait d'une secousse profonde et la société, à peine remise, ne devait pas y manifester une bien grande préoccupation des arts.

Sollicité par son frère de venir « pour être témoin de son bonheur » (car il s'était remarié récemment), à la veille de parlir, son cœur se serre :

Cher amour, reçois les baisers de ton ami comma son cœur te les donne, aide-le à supporter l'idée de s'éloigner de toi. A mesure que l'instant approche, sa peine augmente. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle épreuve pour sentir combien tu m'es chère. Mais tu sens comme moi qu'il est nécessaire que j'aille à Dijon. Pourvu que mon voyage ne soit pas infructueux ! L'idée qu'il doit hâter notre union est le seul motif qui pouvait m'y déterminer.

Ainsi se termine ce Journal de deux cent cinquante pages, dicté par l'afPection la plus sincère, confident des peines, des joies et des espérances du plus incandescent des hommes. Dans les premiers jours de l'an XI, Claude Hoin s'éloignait, la bouche pleine de serments et les yeux pleins de larmes, jurant à son amie un retour prochain, le temps d'embrasser sa famille, de mettre ordre à ses affaires,, deux à trois mois au plus.

C'est alors à l'inconsolable Amélie à épancher son cœur dans des lettres passionnées, mais correctes, car elle est fort instruite; correspondance souvent irrégulière, par suite de la nécessité de la tenir à peu près secrète. Nous avons eu sous les yeux près de cinquante lettres adressées au citoyen Hoin, peiîitre, chez son frère^ rue du Collège^ à Dijon, assez intéressantes, pour que nous ayons détaché an certain nombre de fragments nécessaires à la biographie de l'artiste et afin de compléter en même temps le petit roman de son amour. Pas une lettre de lui n'a, par malheur, été retrouvée.

Voici quelques passages de l'une des premières, écrite par jyjmc Amélie Lefort, après leur séparation :

Je viens, cher bien-aimé, de donner à ton portrait les baisers que je voudrais bien donner à l'original. Je l'ai pressé sur mon cœur qui t'adressait en ce moment tout ce qu'il éprouve pour toi. Que ne puis-je trouver d'expression pour te peindre la tendresse de mes sentimens. Je crois que plus je te connais, plus mon attachement et mon estime pour toi augmentent, homme parfaitement bon ; suis toujours l'impulsion de ton cœur, oblige, c'est le tems de la vie le mieux employé, c'est le délice des belles âmes et ce doit être le tien ; le suffrage de ta bonne amie est ta récompense, elle te le donne de bon cœur.

En revenant, nous avons pris par les Thuileries et passé dans cette allée où j'ai passé près de toi des momens si agréables. J'ai regardé avec un plaisir mêlé de regrets cet arbre près duquel nous nous placions le plus souvent. Il servait de lit de repos à. l'emblème de la tendresse et prêtait son ombrage à deux cœurs qui s'entendaient si bien. J'ai bien des fois vu dans tes yeux le plaisir qu'on éprouve lorsqu'on est près de celle qu'on aime, comme tu as dû voir dans les miens toute ma satisfaction et ma tendresse. Souvenirs délicieux, momens charmans, quand reviendrez-vous ?

Elle lui dit aussi que M™® Fortin est venue la chercher pour assister à un concert à FAthénée, qu'elle y a rencontré ses amis Gautherot et Golson qui Font saluée fort honnêtement; qu'elle a été au Vaudeville avec les billets qu'il lui a laissés, bien aise qu'il n'y en ait plus jusqu'à son retour, car elle est prise d'une envie de pleurer et d'un serrement de cœur à en perdre connaissance, chaque fois qu'elle arrête ses regards sur les différentes places occupées par lui au parterre. Elle lui annonce enfin que, Favant-veille, elle a eu ses vingt-huit ans accomplis.

Pour recevoir avec sécurité les lettres de son ami, elle s'est entendue avec son « bon ange », une voisine demeurant dans la même

maison, à l'étage au dessous. Chaque fois qu'arrive une missive de Dijon, celle-ci cogne au plafond et Amélie de descendre chercher son courrier. Cependant, elle trouve le temps bien long, loin de « l'ami de son cœur » et ne peut se faire à son absence : « Ce qui m'aide un peu à la supporter, c'est d'abord ton portrait et de pouvoir parler de toi avec un être sensible et qui, par conséquent, sent ma peine... »

Aux lettres de son frère, le chirurgien ajoute parfois quelques phrases aimables pour sa future belle-sœur :

Combien je suis sensible au petit mot qu'il a mis au bas de ton billet, et si le temps me le permettait, je lui aurais fait une réponse directe. Il m'a semblé, pour un instant, être parmi vous, avec de bons et vrais amis; je jouissais ! Cet instant de rêverie a passé et je suis retombée dans ma tristesse. Je me suis dit : « Toi, être heureuse ? oh ! n'y compte pas ! » Quelques larmes ont coulé de mes yeux; il s'en échappe encore, c'est plus fort que moi. A la place de cette larme, je dépose un baiser ; recueille-le comme tu pourras, mais figure-toi comme je voudrais le donner. Adieu.

Jeudi, 15e jour de ton absence : Mon bon ange m'est apparu avant-hier soir et m'a remis ta lettre. C'est te dire que j'ai passé une meilleure soirée et nuit que de coutume, car je ne puis m'habituer à l'idée que tu es absent; sans être malade, j'éprouve beaucoup de malaise. Hier soir, je me suis trouvée mal chez M""^ Dagand, où j'étais descendue un instant, ne sachant que faire de mon corps... J'ai été voir ta tout aimable cousine lundi matin... Elle m'a fait lecture du charmant récit de ton voyage ; j'ai bien reconnu l'aimable folie de mon ami dans cette description. Ensuite, nous avons parlé de toi, avons passé deux heures et plus sur ton chapitre et dit tout le mal que nous en pensons...

Hoin lui ayant fait part de son idée de s'établir à Dijon, Amélie la repousse et lui écrit :

Le 2 frimaire, 21*' jour. — Tu me parles du désir que tu aurais que nous soyons tous réunis avec ton frère pour ne nous plus quitter. Ce désir, mon bon ami, est très naturel, mais tu n'as pas pensé à mon père en le formant. Je lui suis attachée, il est à ménager; le laisser tout à fait seul au pouvoir delà fée grognon ne serait passage ; d'ailleurs, cela dépend plutôt des événements futurs que du présent; j'entends que si, malgré les déférences que tu auras, il persistait à te voir avec indifférence, je ne dis pas que je ne me déciderais pas à prendre ce parti, si, toutefois, il est praticable...

Puis elle commence à compter les jours. Le 26^ jour d'absence, elle s'inquiète, se tourmente. Depuis huit jours, elle n'a pas de lettre, et croit que, lorsqu'il reviendra, il la trouvera folle :

Quand connaîtrai s-je donc le bonheur? cela t'est réservé, cela te regarde, quand?... Excuse-moi, bien aimé, de troubler la satisfaction dont tu jouis auprès d'un frère qui t'aime et que tu aimes, mais c'est plus fort que moi. Il faut que tu saches ce qui se passe dans mon cœur, comme je dois savoir ce qui se passe dans le tien. Lorsqu'on aime, il faut tout partager, le plaisir comme la peine... Parle-moi donc un peu de ce qui t'est relatif ; as-tu parlé à ton frère ? as-tu fait le portrait de sa femme ? Tu ne

m'en dis absolument rien ; il doit pourtant être avancé, si tu veux me tenir parole pour l'époque que tu m'as fixée pour ton retour...

Quelle explosion de joie, quand, le 14 frimaire, 32° jour de l'absence, on lui remit des lettres du voyageur :

A peine ma lettre était-elle partie, que trois coups frappés au plancher de mon bon ange m'ont annoncé l'arrivée de nouvelles bien intéressantes pour moi et bien désirées. Le soir, juge de mon étonnement et de ma joie, le charmant signal se répète ; je crois me tromper, je descends et mon bon ange me remet une autre lettre ; j'étais comme une folle...

Tu me marques que tu as commencé le portrait de ta belle-sœur. J'aimerais bien mieux, tout aimable qu'elle puisse être, que tu m'en annonces la fin et de suite ton retour... Je crois ta présence très nécessaire ici pour l'avancement de nos affaires. Tu as beau dire, les absents ont toujours tort; mais tu juges les autres d'après toi, tu t'imagines que tout le monde aime à obliger comme toi ; cela m'étonne, car l'expérience a dû l'apprendre le contraire, de grands mots, de grandes protestations de vous être utile, les talons tournés, on ne pense plus à vous... Reviens donc solliciter une chose que tu sais bien pouvoir seule mettre tin à tout et nous rendre heureux...

On voit se profiler encore la fâcheuse silhouette de la tante, M"™^ Miauné, qui lui gâte son existence :

3 heures du matin. — Tu vois, mon bien bon ami, par l'heure qu'il est, que j'ai bien peu d'instants à causer avec toi. Hier et avant-hier, je voulais t'écrire, mais vouloir et pouvoir, avec moi, c'est deux. Mon « point de côté » ne me quitte plus, j'en suis obsédée. Sous prétexte que la cheminée du salon fume, on ne fait pas de feu, et elle vient se planter auprès du mien sans désemparer, ce qui m'ennuie à tel point que je crois que ça finira mal; je n'ai pas la liberté de faire la moindre chose ; ça ne peut pas durer.

Je suis bien inquiète de ta cousine ; il y a à peu près un mois que je ne l'ai vue. Je crains qu'elle ne soit malade. Tu me diras : il faut y aller^ mais il me faut un pré texte pour sortir. J'ai un maudit ouvrage en ce moment qui me retient chez moi. Je ne sais si je le continuerai : c'est un meuble en Casimir chamois, broderie noire, que mon homme a entrepris et comme il m'a prise en amitié et mon ouvrage en goût, il n'en donne à faire qu'à moi et à une autre personne qui brode comme moi, de sorte que ce sera un ouvrage fort long, attendu que je ne peux faire que la valeur du tiers de l'ouvrage que je faisais sur autre chose ; ainsi je travaille comme une mercenaire pour presque rien...

Ce passage renseigne sur le genre d'occupations auquel se livrait M™"^ Lefort afin d'ajouter quelque chose à la maigre pension que lui servait son père, — un louis seulement par mois, — pour son argent

de poche. C'étaient des travaux de broderie et d'application sur étoffes que lui donnaient à faire de grands tapissiers. Elle s'usait ainsi les yeux et la santé et Hoin y fait souvent allusion en lui recommandant de ne pas se fatiguer tant à son « collage » et de ménager ses jolis doigts.

Sensible et nerveuse, elle est dans une inquiétude mortelle chaque fois que les lettres tardent à venir. Elle craint l'influence de son frère le docteur sur les résolutions ultérieures de son ami.

Le 3 janvier 1803 (13 nivose), elle écrit :

Il paraît, mon bon ami, que le terme de subjuguer dont je me suis servie en parlant de ion frère t'a bien offusqué, car, dans ta dernière tu soulignes ce mot en me disant que ton frère ne te subjuge pas, d'un air fâché que je me sois servie de ce mot. Peut-être ai-je eu tort d'être trop franche... Si j'avais su plus tôt que c'était des affaires, la crainte d'un procès qui te fait prolonger ton absence, je n'aurais pas pris d'humeur contre ton frère et contre toi, comme j'en ai eu. Tu crois apparemment que je dois avoir le talent de deviner, et parce que tu m'a dis deux mots au sujet de ta maison, il y a un mois, je dois savoir tout ce que tu fais à ce sujet. Il y a longtemps que j'ai cru que tu avais renoncé au projet de la vendre... Ce qui me rassure un peu, c'est que je sais que tu n'aimes pas les afl'aires de longue durée et que celle-ci n'est pas de nature à l'être.

Pendant ce séjour à Dijon, Claude Hoin, qui avait les yeux délicats, fut assez souffrant. Amélie l'apprend et s'inquiète encore :

Si tu es malade, pourquoi n'engages-tu pas ton frère à me donner de tes nouvelles, je suis sure qu'il ne s'y refuserait pas. Oh! bien-aimé, quelle chose pénible et cruelle que l'absence... Je te suis attachée de cœur, tu es nécessaire à mon bonheur, toi seub oui toi seul peux le faire... Je t'en ai donné des preuves plus que je ne le devais. 0 femme, que vos faiblesses vous coûtent cher quelquefois ! Je ne puis être heureuse. Si le malheur semble se lasser de me poursuivre, c'est pour reprendre sa course avec plus d'activité et me faire sentir encore plus cruellement ses coups. Bienaimé, à quoi dois-je m'attendre? Dis, parle, décide de mon sort, aies pitié de moi. Je serai jusqu'à mon dernier soupir la meilleure de tes amies.

Persistant dans ses projets d'installation à Dijon et se croyant sûr d'obtenir la place de professeur au lycée qu'il sollicite, notre peintre cherche à la convaincre. Devant le chagrin d'Amélie, la cousine et l'amie dévouée du peintre, M"'^ Boichard, vient à son secours:

J'ai vu notre amie, il y a huit ou dix jours et elle m'a fait part de vos projets, mais il est impossible qu'elle quitte Paris. Je suis vraiment étonnée que vous ayez eu cette idée, car les talents ne sont pas recherchés dans une

ville de province comme dans la capitale. Vous n'avez point de sûretés pour la place que vous désirez, et quand même vous en auriez, je crois que ce ne serait pas un assez grand avantage pour abandonner le papa à toutes les impressions qu'on pourrait lui donner... Sans être intéressé, il faut un peu penser à l'avenir. Le père est aisé et vous connaissez le vieux proverbe : Les absents ont toujours tort. J'ai eu le plaisir de la voir hier. Elle est venue dîner avec moi. Vous devez penser quel plaisir elle m'a fait. Elle m'a dit qu'il y avait plusieurs jours qu'elle ne vous avait écrit... elle veut vous bouder et elle a raison. Comment, il y a deux mois passés que vous êtes parti et vous ne parlez point de retour ! Songez donc qu'elle périt d'ennui. Je vous aurai toujours obligation de m'avoir procuré cette connaissance. Elle a toutes les qualités que l'on recherche dans une femme, mais elle a le malheur d'être trop sensible et cela nuira toujours à son bonheur.

Revenant à la rescousse, dans une lettre datée du 21 ventôse, an XI, elle lui dit que son amie est sans aucune espèce de distraction, entre un malade et une grognon, devant son métier, à s'échauffer le sang par le travail. « Elle est si bonne et si aimable qu'elle mériterait plus d'attention... »

M"'® Boicliard insiste encore, le 18 prairial an XI : Je désirerais bien savoir ce que vous avez fait de votre bonne poitrine, qu'il vous faut à présent le lait de chèvre pour la rétablir. Je crois à la vérité que c'est un petit tour d'adresse de mon grand cousin pour vous retenir plus longtemps auprès de lui. Cela est bien naturel, mais je voudrais cependant que vous ne laissiez pas livrés à l'ennui ceux qui vous attendent à Paris. Notre amie est véritablememt désolée d'une si longue absence ; elle n'accuse pas votre cœur, mais je crois qu'à sa place je ne serais pas aussi confiante et je craindrais que quelque objet nouveau ne vous retienne dans votre ville. Vous allez dire encore que suis une grosse bête ; cela est possible, mon cher ami, mais je n'ai pas beaucoup de confiance en l'amour des hommes; ils sont là-dessus assez légers. Je les crois beaucoup plus vrais en amitié, mais ils ne sont jamais aussi tendres en amour que les pauvres femmes. Rappelez-vous donc l'ennui que vous avez éprouvé lorsqu'elle a été quinze jours absente et jugez par là de ce qu'elle doit souffrir.

Claude Hoin, cependant, tout en apprenant à ces dames que ses affaires prennent bonne tournure, leur avoue qu'il est encore obligé de séjourner à Dijon, portraits commencés, démarches à suivre, etc.. Il rassure son amie, parle d'écrire à son père pour lui demander sa main et cherche à se faire bien venir de lui. Il lui envoie du bon vin, des produits dijonnais, et M. Thuaut, qui a les yeux malades, lui répond par la main de sa fille :

La petite compagne que vous m'avez envoyée n'est point du tout de

mon fait, car j'aime les femmes qui parlent et surtout qui agissent. Je pense cependant que si vous m'en eussiez envoyé une de cette trempe, j'aurais été obligé de lui demander répit, car ce n'est pas avec deux vésicatoires que l'on peut faire sa cour aux dames. Ce qui me console dans mon malheur, c'est que je suis plus heureux que l'Amour. Vous savez, monsieur, que ce dieu charmant est aveugle. Eh bien, je vous déclare que je ne suis encore que borgne, ainsi donc, je suis plus heureux qu'un dieu puissant qui vivifie tout, moi qui ne peux rien vivifier. ..

Je ne suis point étonné de l'accueil flatteur que vous avez reçu de vos compatriotes. Gela me prouve qu'ils savent apprécier le mérite personnel dont vous êtes doué. 11 est d'ailleurs bien juste que la mémoire et la considération dont votre père jouissait rejaillisse sur ses enfans. C'est un tribut que les bons pères préparent à leurs descendans.

Je vois avec plaisir que vous avez fait honorer par votre Académie les talens des amis estimables que vous me nommez. Ma fille se fait une fête de porter à M. Gois le diplôme de sa nomination avec les statuts et réglemens qui se trouvaient dans le paquet que j'ai reçu hier, dans lequel il s'en trouve un pour M"^^ Fortin, votre objet chéri, qui s'est en allée de chez moi une demi-heure trop tôt, car j'aurais pu les lui remettre...

En post-scriptum :

Le secrétaire prie M. Hoin de recevoir ses remerciemens du petit mari qu'il lui a envoyé. Il était digne de figurer avec les polichinelles qui passaient sous ses croisées, le jour de son arrivée..:

Quelques jours après, le 8 ventôse, Amélie lui écrivait :

Tu as dû être content, cher bien-aimé, de la lettre que mon père m'a dictée, et par là tu as été convaincu qu'il n'est pas encore ce qu'on voudrait qu'il soit. J'ai trouvé que tu t'étais un peu trop étendu sur les qualités de ta petite femme. J'ai bien deviné quel était ton motif et je crois n'avoir pas été la seule, car fée grognon faisait une fichue mine. C'est sûrement pour cela qu'elle a dit, en voyant les boëtes, qu'elle ne savait pourquoi tu lui envoyais des bonbons, et comme il est dans son caractère de n'être jamais contente, elle a fait, à plusieurs reprises, des plaisanteries sottes et mordantes. Elle disait avant-hier à Babel : « M. Hoin veut sûrement me faire rendre jusqu'à mon dernier vent; il a eu bien tort de m'envoyer des anis, car je ne les aime pas et je n'en mange jamais, ça échauffe trop. » Ainsi ne t'attends pas à une grande reconnaissance de sa part, elle est indigne d'en avoir. Je crois que Nature l'a formée de son limon le plus impur et s'est plue à lui donner le caractère le plus méchant...

J'ai porté à M. Gois son diplôme, c'est-à-dire je l'ai remis à sa bru, parce qu'il était couché. Elle m'a beaucoup demandé de tes nouvelles avec un air d'intérêt et quand tu reviendrais... Elle m'a reçue on ne peut mieux

et m'a dit fort obligeamment qu'elle était doublement contente de ce dont tu m'avais chargée, parce que ça lui avait procuré le plaisir de me voir. Son mari est à Orléans, où il va faire couler en bronze sa belle statue de la Pucelle. Papa Gois se porte bien à présent. Il a eu la palatine. Ton objet a été on ne peut plus sensible à la marque de souvenir que tu lui donnes ; je lui ai remis sans aucune émotion ce dont tu m'avais chargée...

Les Saint-Firmin dont il est souvent question dans toute cette correspondance, sont les grands amis des Thuaut. Amélie estunpeu gênée avec eux parce que Saint-Firmin a songé et songe encore à lui faire épouser son frère. Il était alors avec sa femme en séjour à Dijon et M. Thuaut avait justement pensé à Claude Hoin pour le portrait de M™*^ de Saint-Firmin. Le 30 germinal an XI, il écrivait à l'artiste :

Quand on peint comme vous, Monsieur, et qu'au talent supérieur du coloris, enjoint celui, très difficile, d'imiter la ressemblance, c'est faire des ouvrages parfaits. Je ne sais si St-Firmin a le portrait de sa femme, mais je me rappelle que dans la lettre dont vous avez bien voulu être le porteur, je lui ai parlé de vous de manière à lui donner envie d'essayer vos pinceaux. M™^ de St-Firmin porte un trop joli visage pour ne pas songer à le transmettre à ses enfants. Les traits d'une mère chérie sont toujours très agréables à voir, et si elle ne profite pas de l'occasion, je lui en ferai des reproches à son premier voyage...

Cela donna-t-il l'idée à Claude Hoin, qui s'ingéniait à se rendre agréable à celui qu'il voudrait nommer son beau-père, de faire un crayon de Saint-Firmin? Il consulte, à cet égard, son amie qui lui répond le 16 prairial :

Au sujet du portrait de St-F., je laisse cela absolument à sa disposition, étant persuadée que cela n'aura ni utilité ni inutilité. Papa serait plus flatté si c'était le portrait de quelque jolie femme. Je sais qu'il aime Saint-Firmin autant qu'il est susceptible d'aimer, mais ce que je ne sais pas, c'est s'il sentirait la délicatesse de ton procédé.

Sans s'arrêter à ces objections, le peintre passe outre et puisqu'il a son modèle sous la main, il fait un de ces charmants portraits aux crayons de couleur comme nous en avons rencontré quelquesuns, et l'envoie à M. Thuaut, qui lui répond le 17 thermidor (an XI) :

... J'ai réservé pour la fin de ma lettre à vous parler de l'objet principal qui a vivement flatté mon cœur. Je puis vous assurer, monsieur, que vous avez, en plus de tous vos talents, celui de deviner les affections de mon

âme. Vous les avez charmées en m'envoyant les traits d'un êlre que j'aime comme s'il était mon frère. Ce sont bien eux que vous avez rendus à merveille dans ce qu'il vous plaît, par modestie, de qualifier de croquis et d'esquisse. Sa ressemblance est si frappante, qu'hier, le dernier de ses fils, le petit Jules, est venu retrouver sa mère qui dînait chez moi; j'ai exposé d'avance ce dessin et dès que ses yeux se sont fixés dessus, il a dit, dans son transport aussi vrai qu'innocent : C'est mon papa. La mère, en le voyant elle-même, a été attendrie jusqu'aux larmes de voir chez moi les traits d'un homme qu'elle chérit avec raison. Voilà, monsieur, ce qu'a produit la magie de vos crayons et je suis à la joie de mon cœur d'avoir chez moi les traits du meilleur de mes amis. Recevez donc tous mes remerciemens de la satisfaction que vous me procurez. Vous ajoutez à mon bonheur par ce charmant portrait.

Pour terminer avec la correspondance de son futur beau-père, disons que le peintre, pour le préparer à la demande qu'il projetait, avait encore eu l'idée de rendre un hommage à sa femme défunte et de placer dans un de ces paysages à la gouache, harmonieux et tristes, dont il s'était fait une spécialité, une allégorie relative à la mère de sa bien-aimée. A la date du 17 nivôse an XII, Amélie Lefort constate que cette attention a très bien réussi :

La boîte que tu as annoncée, cher bien-aimé, papa l'a élé chercher luimême samedi dernier et l'ouverture s'en est faite le jour même, à l'heure du

dîner Papa est entré avec ton tableau et ta lettre et, après avoir lu l'une

et examiné l'autre, il a paru très satisfait et a répété à plusieurs fois ; c'est charmant, c'est parfaitement bien exécuté. Il l'a fait voir ensuite à M™^ Henry, qui a trouvé l'intention on ne peut plus déhcate ; j'ai ajouté mon avis et

enfin j'ai eu la satisfaction d'entendre papa te rendre justice Je puis

t'assurer que tu n'as pas perdu ton temps; pour cette fois, la malice et l'envie n'ont pu avoir de prise contre toi. Cet être vil qui fait toujours mon tourment et dont le nom souillerait ma plume, après avoir regardé le tableau, a dit : « C'est bien joli; quel cadeau feras-tu à M. Hoin? » Papa n'a rien répondu et paraissait embarrassé. M™^ Henry et moi l'avons tiré de peine en disant qu'un remercîment et un témoignage de satisfaction était le seul cadeau qui fût de ton goût et que toute autre marque de reconnaissance serait offensante pour toi

M. Thuaut, deux jours après, joint ses compliments à ceux de sa fille :

C'est avec une surprise mêlée d'attendrissement que j'ai considéré une des charmantes productions échappées de votre pinceau. Je vous avoue que je ne m'attendais pas à recevoir un cadeau aussi flatteur, par une raison toute simple, c'est que je n'ai rien fait qui puisse le mériter. Votre idée, en

composant ce tableau touchant, est pleine de sentiment. Je ne sais pas qui a pu vous faire pénétrer le secret de mon cœur, mais vous l'avez dévoilé avec autant d'art que de vérité. Il est vrai qu'il est des souvenirs douloureux dont on ne peut se détacher. L'objet auquel j'avais lié mon sort a fait ma félicité pendant 24 ans ; je lui dois le bonheur dont j'ai joui tant que j'ai eu

celui de le posséder et la production de votre génie est trop agréable

pour ne pas faire aimer la douleur à laquelle je suis attaché. Je ne m'attendais pas à recevoir un témoignage si flatteur de votre amitié. Je suis bien certain, monsieur, que les artistes que j'ai le bonheur de connaître admireront comme moi le charme qui règne dans l'exécution de ce charmant tableau. Il est terminé de manière à captiver les yeux comme il a captivé la sensibilité de mon cœur

Il semblerait, à voir les bonnes dispositions du père, que l'artiste n'ait qu'à revenir faire sa demande pour être agréé ; toutefois, Hoin ne parle pas encore de retour, et devant cette absence interminable, la pauvre Amélie se lamente :

Tu me marques que les ouvrages que tu as entrepris n'avancent point, cela n'est pas consolant pour moi, car il me paraît que ta ne reviendras près de ton amie que lorsqu'ils seront terminés Je sens que mon courage faiblit; je suis consumée de tristesse et d'ennui. Je ne désire que d'être seule, entendre rire me contrarie

Dans une autre lettre, M"'^ Lefort s'étonne que son père, dont la vue est fort mauvaise, tienne tant à sa place de la Banque :

Quand je lui ai dit qu'il avait tort, il m'a fort bien répondu que sa place était son gagne-pain et qu'il n'avait pas envie de la perdre..... L'on ne s'imaginerait pas que celui qui tient semblable langage a de 6 à 7.000 francs de revenu, dont il ne dépense qu'environ 4 à 5 par an tout au plus et qu'il

aurait par conséquent de quoi vivre tranquifle Il faut être insatiable

pour trouver qu'on n'a rien avec ce qui lui reste. 0 mon ami, que je m'estimerais heureuse d'en avoir le quart; avec ce que tu pourrais faire et moi aussi, nous vivrions heureux et contens et je suis persuadée que nous pourrions encore faire une petite part pour l'indigent honnête, qui ne l'est point par inconduite, mais par malheur. Il y en a tant!

A propos des projets de son ami, elle témoigne de la confiance qu'elle a dans son talent :

Je suis enchantée que les Dijonnais te rendent la justice que tu mérites. Il ne tient qu'à toi de te faire connaître. Oui, bon ami^ si tu le veux, tu y parviendras. A Paris comme à Dijon, on sait apprécier le talent. Il est vrai qu'il est plus difficile d'être remarqué à Paris, la victoire en est plus glo-

rieuse. D'ailleurs, avec ton talent et ton mérite, tu ne peux douter de la remporter, cette victoire, et de parvenir à te faire connaître en mettant un peu de ta modestie de côté et en t'occupant à faire des choses plus marquantes... Je sais que j'aurais bien des reproches à me faire si tu renonces aux démarches que tu fais pour cette place de professeur à Dijon, dans le cas où mon père s'opposerait directement à notre union. C'est une ressource qui te manquerait.

Le 4 prairial an XI, elle manifeste sa satisfaction d'apprendre que l'afTaire principale qui le retenait éloigné est terminée et que, sauf quelques portraits à finir, il pense au retour : « Je te préviens que je me fâche bien sérieusement si cela passe un mois à dater du reçu de ma lettre. Tu l'entends bien, prends-y garde, car je suis femme à tenir ma parole. » Amélie cherche, en même temps, le moyen de s'occuper et de gagner quelque argent une fois mariée ; son idée serait, au lieu de broder, de graver de la musique, estimant que la broderie n'est pas un état pour une femme d'artiste. Elle croit qu'avec le logement d'artiste sollicité à nouveau, les travaux de son mari et les 800 francs de rente que lui ferait son père, ils pourraient s'en tirer :

Jusqu'à présent, mon bon ami, tu as bien fait pour ta dépense, ainsi nous serions sans crainte de ce côté. De plus, si tu veux suivre les conseils de la bonne et sincère amitié, je t'engagerais à te faire connaître davantage. Bien des gens qui n'ont pas tes talens sont recherchés parce qu'ils n'ont pas eu ta modestie, mais il ne me semble pas impossible de réparer un peu le temps perdu. Tu sais ce que tu m'as promis pour l'Exposition prochaine, si elle a heu dans un an, un grand paysage et; dans deux, le pendant. Je désirerais encore que tu finisses ces deux têtes d'étude au pastel que tu devais exposer cette année et que tu fasses, tant au pastel qu'en miniature, quelques portraits de personnes bien connues (quand tu devrais les faire pour rien), afin que l'on puisse juger de ton talent pour saisir les ressemblances, chose bien rare et que l'on est bien aise de trouver dans un portrait. Que feras-tu à Dijon? Tu seras professeur, fuseras enterré et inconnu, tandis que tu peux te faire une réputation qui te sera d'autant plus agréable qu'elle facihtera l'avancement de tes enfans, si nous avons le bonheur d'en avoir. Oh! bien-aimé, un peu d'ambition n'est pas blâmable, lorsqu'elle est bien entendue. Elle donne naissance aux grands talens*

M"'° Lefort exprime ensuite la crainte que son père, se voyant abandonné, ne dispose de sa fortune ou ne se remarie, bien dupe de se sacrifier pour une fille qui le quitte au moment oii elle lui serait

nécessaire. Dans une autre, du 7 pluviôse an XII, elle nous fait la confidence de son âge et de l'espoir qu'elle en tire :

Ta cousine est venue avant-hier, cher bien-aimé, pour rendre visite à papa. Il lui a fait voir ton tableau, qui est dans sa chambre à coucher et j'ai eu encore une fois le plaisir de lui entendre te rendre justice ; tu remporteras la victoire, c'est moi qui t'en assure et sans beaucoup de peine. Comment peux-tu avoir des craintes? Comment toi, qui connais sa bonté naturelle, peux-tu croire qu'il consentirait à faire mon malheur pour toujours en s'opposant à notre union? Ce n'est pas possible et je me flatte de venir à bout de lui faire entendre raison en temps et lieu. Ainsi, rassuretoi, je suis dans une année de bonheur, m'a-t-on dit; jusqu'à vingt-neuf ans accomplis, je devais être malheureuse : cela n'a été que trop vrai, mais du moment que je devais entrer dans ma trentième (et j'y suis du mois de décembre dernier), je dois avoir autant de bonheur que j'ai eu de malheur, tous mes désirs seront accomplis et je dois être heureuse pour le reste de ma vie.

Pendant le long séjour de près de deux ans à Dijon, Hoin s'était repris à l'existence de province, à la douceur de vivre dans ce milieu familial, auprès de son frère le chirurgien, chez lequel il était descendu, rue du Collège. François-Jacques Hoin, que nous connaissons par les portraits que son frère a faits de lui et par le profil gravé par Fessard, s'était remarié peu d'années auparavant à une jeune femme qu'il avait connue en lui donnant des soins. Le pastel de sa belle-sœur n'est pas un de ses meilleurs. Fatigué de lutter à Paris, oii il se sentait démodé, contre l'indifférence générale et trop vieux pour se transformer, le bon accueil trouvé dans sa ville natale, des portraits en perspective, peut-être une place, tout engageait Hoin à s'y fixer.

A peine arrivé, le 21 frimaire an XI (1802), il exposait, nous apprend Amanton, dans une des salles du musée de Dijon, plusieurs ouvrages destinés à montrer son savoir-faire, une Vierge^ miniature d'après Rubens, conservée encore dans la famille; deux portraits d'après Van Dyck, et un paysage des Environs de Vincefines, peint à la gouache, « au ton et à la manière desquels les artistes et les gens de goût ont tous applaudi ».

Le Joimial de la Cote-d' Or du. 30 brumaire an XII, parle aussi avec éloges de l'exposition d'un portrait au pastel, d'une ressemblance parfaite et de deux gouaches, d'après Joseph Vernet : « Ces tableaux prouveraient davantage encore le talent de M. Hoin, si déjà l'on n'en était convaincu et si plusieurs fois on n'avait eu le plaisir

CLA.UDE HOIN

d'être à même de juger avec quel soin il évite le reproche qu'on fait généralement aux peintres à la gouache et du degré auquel notre compatriote a porté le genre qu'il a adopté. »

Ces deux marines habilement gouachées appartiennent maintenant à M. Raoul de Chamberet qui les tient de famille et sont signées C. Hoin, an IX. Ce sont les compositions pondérées et bien composées de Vernet, mais si Claude Hoin a fait preuve d'habileté et d'adresse dans leur exécution par un procédé différent de l'original, ce sont des copies et toute l'adresse du monde ne peut y faire voir une preuve d'invention.

Durant ce séjour, au cours de l'an XI, [Hoin fut un de ceux qui s'occupèrent avec le plus de zèle de la reconstitution de l'Académie de Dijon^ dissoute à la Révolution. Il fit réintégrer les survivants et nommer beaucoup de ses amis, très friands, semble-t-il, de pareille distinction, peintres, graveurs, ingénieurs, sculpteurs, le plus souvent bourguignons, dont nous trouvons les remercîments dans le paquet de lettres qui nous a été confié.

Le graveur Ponce lui écrit, le 20 thermidor an XI :

Monsieur et cher collègue, c'est avec autant de plaisir que de surprise que notre ami Goulet a reçu la nouvelle de son exaltation à la place de membre de l'Académie de Dijon... Pour moi, cette nouvelle confraternité qui nous unit, si elle n'augmente pas notre amitié, en resserre encore les liens... Recevez l'assurance de l'amitié inaltérable avec laquelle je suis votre concitoyen et ami,

Ponce.

Le même jour, Verniquet ^ lui écrivait :

Mon cher collègue, vous connaissez bien tout ce qui peut être agréable à vos amis et ce qui peut les flatter. La joie imprévue que vous m'avez causée en m'annonçant la bienveillance avec laquelle l'Académie de Dijon m'a agréé au nombre de ses associés correspondans m'a fait honneur et plaisir. Je vous dois ainsi qu'à M. Boichot, à cet égard, une reconnaissance infinie... Si vous pensez que mon Atlas du Plan de Paris., en 72 feuilles in-foho, bien relié, puisse être agréable à cette illustre Société, je le lui ferai parvenir.

Son ami, E. Régnier, l'un des chefs du Dépôt central d'Artillerie, trouve que son échelle à incendies, dont le modèle a été placé au Conservatoire, est un bien faible titre pour justifier son

1. Edme Verniquet, architecte-ingénieur, né à Ghâtillon-sur-Seine, le 9 octobre d727, mort à Paris le 26 novembre 1804.

admission à l'Académie des Sciences de Dijon. Parlant de son invention, il ajoute :

Fais en part à M. Devosge. Tu sais comme il nous aime autant que

PORTRAIT PRÉSUMÉ DE M™'' FURTIN, NÉE GOIS, PAR CLAUDE HOIN (Dessin de M. le général Darras, d'après l'original.)

nous le chérissons. Le brave homme est souvent dans ma mémoire. J'ai vu avec plaisir les succès de son fils. Le voilà sur le chemin de Rome, c'està-dire sur le chemin de la gloire et cela me fait autant de plaisir que s'il était mon enfant.

Le même Régnier, dans une autre lettre adressée à Hoin, le 19 nivôse an XII, donne en même temps que ses titres, ce détail curieux et sans doute peu connu :

Par l'effet des circonstances, nos travaux sont d'une activité incroyable et je crois d'autant plus à la descente que je suis chargé de surveiller la fabrication d'une cuirasse destinée au Premier Consul. Quelques essais faits sous les yeux du ministre de la guerre prouvent que nous savons tremper l'acier de manière à former une grande résistance avec peu d'épaisseur. Cette disposition prouve donc que le Premier Consul a envie de s'y trouver en personne.

Si tu crois que je puisse me proposer à l'Académie de Dijon, tu diras que je suis né à Semur en 1751 ; que M. de Buffon et M. Gueneau de Montbéliard me voulaient du bien. La notice ci-jointe te rendra ce que j'ai fait en mécanique. Tout cela n'est pas sorcier, mais encore a-t-il fallu beaucoup travailler pour composer ces brimborions.

Adieu, mon ami, je t'embrasse dans mon âme et crois-moi, pour la vie, ton sincère camarade,

E. Regxier.

Golson, Le Barbier, Vincent et beaucoup d'autres, furent parmi les favorisés dans cette distribution de fauteuils académiques. Naturellement les Gois père et fils ne furent pas oubliés. Hoin ayant tâté le terrain en ce qui concerne le sculpteur trop peu connu Etienne Gois, et s'étant assuré que cette distinction lui serait agréable, fit le nécessaire et le 8 ventôse, an XI, ce dernier lui écrivait :

Je viens de recevoir, Monsieur et confrère, le diplôme qui m'admet au nombre des membres de l'Académie de Dijon. Je ne vous dissimule pas que j'ai été on ne peut plus sensible à cette marque de distinction dont elle a bien voulu m'honorer. J'en ai fait^ sur le champ, mon remerciement à la Société, par l'organe de son président; et je vous adresse également le mien, car je présume que vous et M. Devosge avez beaucoup contribué à ma réception. Rappelez-moi, je vous prie, à la mémoire de cet estimable confrère, si digne d'être chéri de tous les honnêtes gens, autant par la douceur et l'aménité de son caractère que par ses talents...

Notre confrère, M. Colson est dans un état de dépérissement, tel que l'on n'espère plus sur ses jours. Ma voisine, M"^ Vincent, dans la même position, n'est pas plus rassurante. Je vous fais passer les tendres amitiés de votre aimable '( objet », qui ne sont nullement secrètes. Très honoré de la préférence qu'elle m'a accordée de me choisir pour son Mercure en me chargeant de vous les faire passer. Votre cœur, que vous venez de lui envoyer, est quelquefois un purgatif, encore serait-il salutaire si votre

intention eût été de l'administrer comme aux enfants pour les vers... Je suis votre ami et confrère,

Gois.

Y a-t-il là une allusion indirecte aux poésies que sa sœur, ^me Portin, commettait peut-être ? A la lettre de son frère, le billet suivant était joint :

Votre « objet » est fort reconnaissant du souvenir d'un homme de votre mérite, Monsieur. Il est très persuadé qu'il n'a rien à ajouter à la bonté de votre cœur. J'ai sçu l'apprécier et je me suis trouvée toute isolée aux séances en ne vous y trouvant pas. Je m'étais fait une douce habitude de la gaieté de votre société, mais M™*' Lefort me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous revoir bientôt. J'en suis fort aise en mon particulier et c'est en attendant ce plaisir que j'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, votre très humble servante,

Fortin.

Ce 8 ventôse, jour de la réception de votre cœur.

Ajoutons, à titre de commentaire, que, venant de Dijon, ce cœur devait être en pain d'épices. De la main de Gois père, l'adresse : Au citoyen Rouin, peintre^ membre de V Académie de Dijon et de la Société libre des Sciences, Lettres et Arts de Paris et de l'Athénée des Arts, chez son frère, médecin à Dijon.

Le 29 fructidor de l'an XI, Edme Gois, son fils, assure Hoin de l'obligation qu'il lui aura de le faire recevoir aussi au nombre des membres de l'Académie et lui donne quelques nouvelles :

Le citoyen Dupré, graveur, a été reçu membre de l'Athénée ; l'estimable Guillaumot est sur le point de quitter la classe des Beaux-Arts pour se ranger dans celle de l'autre monde; malgré les grandes chaleurs, la graisse de M'^'^ Fortin n'a point fondu ; elle jouit d'une bonne santé et désire toujours faire sa petite partie de reversi, le soir... Pour moi, monsieur^, je m'occupe de mon monument d'Orléans dont vous savez que je suis chargé, et dans peu, la fonte de la statue de Jeanne d'Arc s'effectuera. Comme les objets ne partiront de Paris que vers le mois de janvier ou février, il y a lieu de croire que vous^pourrez les voir d'ici à ce temps.

Votre payse, mon épouse, me charge de vous dire mille choses honnêtes, et vous demande un peu de retour. Agréez, monsieur et ami, etc.

E. Gois.

Mais revenons à la correspondance de M™® Amélie Lefort, pour achever son roman, dont le terme approche et avouons que Claude Hoin fit trop longtemps attendre son amie ; il fallait que l'affection

de celle-ci fût bien forte pour y résister. Le 28 thermidor, elle écrit encore :

Mon cœur souffre, je suis triste jusqu'à la mort. Si tu souffrais seulement un quart d'heure de l'ennui qui me dévore, tu serais bientôt dans les bras de ton épouse, de ta meilleure amie. Je te presserais contre ce cœur qui ne respire que pour toi. 0 mon bien-aimé, quel plaisir ! Ma malheureuse destinée me permettra-t-elle d'en jouir? Je n'ose m'en flatter, je crois que

je mourrai à la peine Je souffre intérieurement, j'ai les nerfs extraor-

dinairement agités, une oppression continuelle, fruit de la tristesse profonde que j'éprouve. Cher bien-aimé, mets-y donc un terme !....

Dans une longue lettre toujours sur les mêmes sujets, Amélie le morigène ainsi :

Tu négliges tes propres intérêts, tes amis, tes connaissances par lesquelles tu aurais pu avoir de l'occupation; tu laisses ton appartement et tes effets à l'abandon, tu te conduis en un mot comme si tu devais toujours vivre seul. J'avais projeté de te faire faire plus ample connaissance avec Yan Spaëndonck. Il est très obligeant et il aurait pu t'être très utile par les belles connaissances qu'il a. Pas un étranger de distinction ne vient à Paris sans aller chez lui. Il connaît tous les gens en place et en est estimé comme il le mérite. Crois-tu que son portrait fait par toi avec la perfection que tu peux y mettre, vu chez lui, ne t'aurait pas fait connaître davantage...

Malgré les assurances toujours données d'un prochain retour^ M"^*^ Lefort n'est pas loin de se croire abandonnée :

Du 14 brumaire. — Si je dois croire aux nouvelles que Saint-Firmin nous donne de toi, je te reverrai bientôt, à moins que tu ne parlesaussi longtemps de ton retour que tu as parlé de son départ ; alors il pourrait s'écouler encore quelques mois dans cette incertitude. Au surplus tu feras ce que tu jugeras à propos à ce sujet ; je te promets, mon bon ami, de ne plus t'en parler ; tu es si ingénieux à trouver des prétextes pour prolonger ton absence que je ne sais réellement qu'en penser. Tu as beau me dire que lorsque tu seras près de moi, tu m'en diras les raisons et tu es sûr que je les approuverai, je crains bien que tu n'en aies pas d'assez bonnes à me donner pour me faire approuver un an et plus d'absence. Quand on aime bien, mon ami, on s'arrange de manière à tout concilier : un devoir n'exclut pas l'autre. Tu manques essentiellement à ceux de la parfaite amitié. Que dois-je penser? Mais que dis-je, je ne suis plus en droit d'exiger aucun sacrifice. Si je m'étais conduite différemment, tu t'y serais pris d'une autre manière. Tu ne serais pas resté si longtemps éloigné d'un bien dont tu eusses envié la possession. Ce bien, tu le possèdes, tu as raison de ne pas te gêner. La faute en est à moi et je ne dois pas m'en prendre à d'autre. Bonne leçon pour

être sage, mais qui vient trop tard. 0 femmes, quand cesserez-vous de croire aux vaines protestations des hommes ! Ils sont tous de même. On se flatte en vain d'en trouver un plus sincère que l'autre. Quel langage, quelles protestations n'emploient-ils pas pour vous séduire ; lorsqu'ils en sont venus à bout, la froideur, l'indifférence et souvent le mépris sont votre partage. Adieu, je n'en veux pas dire davantage sur ce cliapilre ; je ne veux point abuser de ta complaisance à me lire. Tu t'es plaint de mon silence ; je l'ai rompu malgré moi, mais je te préviens que d'ici à ton retour je ne t'écrirai plus.

Amélie perd enfin patience et pour bien marquer son dépit ne tutoie plus son ami et lui donne du vous solennel.

Il faut avouer mon ami, que vous êtes bien cruel ; quand vous prendriez à tâche de me tourmenter, vous n'y réussiriez pas mieux. Il y quelque temps vous parliez de votre retour comme pas très éloigné. Depuis un mois et plus, vous ne m'en parlez pas plus que s'il n'en était plus question. Je trouve cette conduite bien étrange et que voulez-vous, mon ami, que j'en pense. Parlez-moi avec franchise ; quels sont vos projets ? Est-ce de rester près de votre famille. Si c'est pour votre plus grand avantage, vous faites bien. ..Vous êtes du nombre de ceux qui avec de l'esprit sont toujoursdupes. Il n'aura fallu que vous dire: en épousant cette femme vous aurez des difficultés à surmonter, des désagrémens à éprouver ; en restant près de nous vous évitez tout cela ; vous gagnerez du temps par des paroles ; sa patience se lassera par la longueur de votre absence; elle renoncera à vous et par ce moyen vous recouvrerez la tranquillité. Que ceux qui seraient capables de vous tenir un pareil langage me connaîtraient peu. Vous tiendrez toujours la première place dans mon cœur. Amélie n'a pas besoin de faire de serment pour être crue. Ses paroles sont toujours l'expression de ses sentimens et comme rien ne Voblige à dire ce qu'elle ne pense pas^ ce qu'elle dit, elle le pense et ce qu'elle promet, elle le tient... Je vous regarderai toujours comme mon ami , mais rien de plus, ainsi on ne dira point que je vous gêne. Je vous laisse maître de prendre le parti que vous voudrez. Renonçant à ma main, il sera plus avantageux pour vous de rester dans votre pays et dans quelques années si vous vous souvenez encore de celle qui fut assez faible pour vous croire... Je ne puis achever, mon cœur se déchire. Adieu, je suis toujours constante et bonne amie, mais rien de plus.

Il faut croire que l'artiste fut peiné du ton de cette lettre et lui reprocha son manque de confiance, car le 20 germinal an XII, la note est radoucie et M™^ Lefort, revient à des sentiments plus conciliants :

Conviens, cher bien-aimé que depuis dix-sept mois passés que tu es absent, il est bien possible que la peine quej'en ressens m'aigrisse un peu

l'esprit surtout lorsqu'en partant tu me dis que tu serais de retour au bout de six semaines ou deux mois... Tu dois te ressouvenir que lors du voyage de M"'^ Saint-Firmin tu m'as marqué n'avoir plus que quelques portraits à terminer, ce qui ne serait pas long. Il s'est passé depuis ce temps environ dix mois et toujours point d'ami et tu veux que je sois bien contente, et tu veux que mon esprit ne travaille pas ! Malgré toute la franchise que tu dis avoir avec moi, tu ne m'as pas encore dit ce qui te reste à faire, c'est-à-dire combien de portraits tu as commencés et par conséquent combien il t'en reste à terminer... Tu es donc bien fâché du style de ma dernière ? Dis-moi, bien-aimé, Tas-tu lue avec réflexion ?.. Si tu m'étais inditîérent, crois-tu que je me ferais une idée si triste de ne plus t'intéresser. Quand je te dis que, quoique peinée de ta conduite à mon égard tu seras toujours mon ami, il est vrai que j'ajoute, «et rien de plus » avoue-le moi, tu n'as pu croire que cette résolution fût bien ferme. Tu dois me connaître, tu dois être assez sûre de mes sentimens pour t'étre arrêté à cette phrase que mon cœur désavouait au moment même où ma plume l'a tracée. Console-toi, jamais je ne changerai, quand bien même je serais condamnée à t'aimer s^ns retour, mon cœur n'est plus à moi.

Aussi Amélie n'y croit vraiment pins quand Claude Hoin lui annonce enfin que les démarches qu'il poursuivait depuis si longtemps ont abouti et qu'il est nommé. Résolue d'ailleurs à tout, que son père consente ou non à leur union, elle lui donne les derniers avis de ce qu'il doit faire à son arrivée : :

Paris, ce 7 mai 1804. — J'ai reçu hier, mon bon ami, ta lettre, par laquelle tu me fais part de ta nomination à la place de professeur de dessin au lycée de Dijon. Je prends bien sincèrement part à ta satisfaction, mais tu ne me dis pas si cette nomination est ratifiée par le préfet et si tu as accepté. Pour cette dernière chose, je présume que oui et tu as très bien fait. Je suis parfaitement de ton avis que cette place te sera un titre près de papa pour obtenir son consentement, mais je te prie en grâce, si tu lui écris, de te bien garder de rien dire qui lui donne à penser que tu as des vues sur moi. Lors de ton retour, je te dirai la marche que tu as à suivre et, si tu veux me croire, tout ira au gré de nos désirs, mais surtout de la prudence. La conduite de papa réglera entièrement la mienne, c'est-à-dire que si, selon l'habitude qu'on lui a fait prendre^ il ne témoigne dans cette circonstance que de l'indifférence pour mon éloignement, je te suivrai en Bourgogne. Si, au contraire, ce que je ne crois pas, cette idée lui causait quelque chagrin, nous verrions alors quel autre parti l'on pourrait prendre pour tâcher de tout concilier. Je sens que renoncer à toi est un sacrifice au-dessus de mes forces et, malgré que la vie de province ne soit nullement

de mon goût, je suis bien déterminée à te suivre, tu m'a ensorcelée Tu

auras lieu d'être étonné d'un changement si subit, car j'ai toujours témoigné

de l'éloignement pour quitter mon père, j'en suis étonnée moi-même

Connaissant ta sensibilité, je suis sûre d'avance que tu accepteras les petites conditions que j'aurai à te faire au cas où nous partions pour la Bourgogne, elles regardent mon père. Je t'en ferai part à ton retour. Tâche de l'accélérer, remetstout'ce que tu pourras remettre à quatre ou cinq mois, car, de toute façon, je désire voir ta famille, surtout ressouviens-toi qu'avant ta première visite à la maison, je veux te parler...

Enfin, après dix-huit mois d'absence, Hoin obtient la place sollicitée; le père Thuaut, travaillé par sa fille, donne son consen-

ti aison DE CAMPAGNE DE CLAUDE IIOIN, A MESSIGNY, PRÈS DE DIJON (Dessin à l'encre de Chine, appartenant à M. Paul Court.

tement à cette union tant désirée, et Claude Hoin revient faire sa demande. Nous n'avons pas retrouvé le contrat du mariage, qui dut être célébré à Paris dans le courant de l'été de 1804.

L'heureux époux emmena sa femme à Dijon pour la présenter à sa nouvelle famille et exercer les modestes fonctions de professeur de dessin au lycée de la ville. Peu après, il obtenait la survivance du poste de conservateur du musée, occupé alors par son ami Marlet, auquel il succéda le 8 janvier 1811, ce qui le fixait définitivement. Tout fait supposer une vie tranquille, partagée entre ses devoirs de professeur, ses occupations au musée nouvellement organisé et les quelques travaux et portraits que sa réputation ne pouvait manquer de lui procurer. Les vacances d'été, il allait les passer

à Messigny, jolie localité située au nord de Dijon, dans une maison qu'il a pris soin de dessiner.

Plusieurs pastels de la dernière période de sa carrière témoignent toujours d'une grande fermeté de dessin, entre autres ceux de M*"^ Adelon, née Perrot^ et de ses jeunes fils. Le magistral portrait qu'il a fait de lui-même en train de dessiner sa femme, conservé par le général Darras^ date de cette époque, ainsi que ceux que Ton voit au musée de Dijon et chez M'"^ de Chamberet; ce dernier, plein d'expression et de vie, est daté de 1806. Dans celui de sa femme, exécuté avec une virtuosité non moins remarquable, on retrouve son aimable physionomie, animée des beaux yeux noirs célébrés par lui avec tant d'enthousiasme ; il l'a signé simplement, mais avec son cœur : par son ami C'^'^ Hoin, 1808.

Du même temps date encore un de ces paysages que l'artiste, fidèle à sa tendance, faisait en souvenir de ses amis, gouache harmonieuse ornée d'un sarcophage de forme antique ombragé d'arbres: Hommage de l'amitié, fait à la mémoire de Jeanne Adelon, née Perrot, décédée le i i mars i809. Si c'est une impression de mélancolie et de tristesse qu'il a désiré obtenir, le dessinateur a largement atteint son but.

Etait-ce un pressentiment, et ce morceau funèbre présageait-il les larmes qu'il devait verser sur une autre tombe ? Un grand malheur allait, en effet, frapper au cœur le pauvre Hoin, éprouvé déjà, en 1806, par la mort de son frère aîné. La longue attente de son mariage ou quelque mal subit avait-il atteint la santé de sa chère femme? Toujours est-il qu'elle s'éteignait, le 18 juillet 1811 , dans le logement de la rue Rameau, n'* 1, c'est-à-dire dans une des ailes du Palais des Etats, occupé par Hoin comme conservateur du musée. Tout au déchirement de cette séparation cruelle, le pauvre artiste n'eut pas le courage d'aller faire à la mairie la déclaration du décès, et ce sont ses voisins, les libraires-éditeurs Lagier, qui lui rendirent ce service K

1. Acte de décès de M«ie Claude Hoin, communiqué par M. Henri Marc, membre de la Commission des Antiquités de la Côte-d'Or :

« N° 344. L'an mil huit cent onze, le dix-huit du mois de juillet, à cinq heures du soir, par-devant nous, Laurent Villeneuve, adjoint à la mairie de Dijon, canton de Dijon, dép* de la Gôte-d'Or, faisant, en l'absence du maire, les fonctions d'officier public de l'état civil, sont comparus Pierre Lagier, âgé de vingtquatre ans, et Victor Lagier, âgé de vingt-deux ans, tous deux marchands-libraires, demeurant à Dijon, et voisins de la défunte ci-après nommée, lesquels nous ont déclaré que ce jourd'hui, dix-huit juillet, heure de deux moins un quart du soir,

(( M. Hoin, dit Amanton, avait épousé à un âge assez avancé une femme qu'il n'a pas eu le bonheur de conserver longtemps et aux mânes de laquelle il a constamment donné, depuis leur séparation, les témoignages les plus touchans de ses regrets, en allant, presque chaque jour, déposer des fleurs sur sa tombe. »

On a toujours dit, en effet, qu'il resta inconsolable, mais nous voulons croire que ses fonctions, les soins à donner au musée, firent diversion à sa douleur. Bien qu'il eût perdu son maître François Devosge en cette même année 1811, de bons amis demeuraient au sympathique artiste qui l'entourèrent d'affection. Tel fut de La Loge, héritier d'une famille parlementaire, à la vente duquel on a retrouvé de nombreux morceaux du maître, et parmi eux le charmant pastel du musée de Langres.

M. de La Loge, élève de Devosge et de Lloin, dit la notice de son catalogue, « avait consacré soixante années de sa vie à la peinture qu'il aimait comme artiste autant que comme amateur et y avait acquis un talent très recommandable ». La tradition veut que ce soit dans son hôtel de la place Saint-Michel que Claude Hoin ait dessiné, comme en se jouant, beaucoup de ces vivantes études d'hommes et de jeunes femmes, d'une liberté d'exécution remarquable et dont plusieurs ont été reproduites ici. Après sa mort, ses tableaux furent vendus en avril 1872. On y voit figurer un portrait de Louis XVIII, avec cette mention : « Ce beau pastel est l'original fait d'après nature. » Comme il n'y a pas apparence que Claude Hoin ait quitté Dijon dans les deux ou trois dernières années de sa vie pour aller refaire à Paris le portrait du roi, nous croyons plutôt à une étude ancienne datant de l'époque où le comte de Provence autorisait l'artiste à se parer du titre de «peintre de Monsieur », pastel repris par lui, de souvenir, vers 1814 ou 1815, vieilli des lourdeurs de l'âge et des tristesses de l'exil. Notons pourtant que son possesseur, M. Gloria, juge à Beaune, afhrme l'intérêt de cette image et l'énergie de son exécution.

Thérèse-Gharlotte-Amélie Thuaut, âgée de trente-six ans, née à Paris le treize décembre mil sept cent soixante et quatorze, fille de François Thuaut, propriétaire, et de feue Marie-Noël- Victoire Trancart, son épousé, et mariée à Claude Hoin, professeur de dessin au lycée de Dijon et conservateur du musée de cette ville, y demeurant, rue Rameau, est décédée au domicile de son mari^ où nous nous sommes transportés et assurés de ce décès, et les déclarans ont signé avec nous le présent acte, lecture à eux faite. — Signé : Lagier (Victor), Lagier (Pierre), Villeneuve. »

M. de La Loge possédait de Hoin plusieurs têtes déjeunes filles au pastel, et beaucoup de ces dessins aux crayons de couleur, non catalogués, mais vendus par lots à des prix dérisoires. C'est ainsi que le musée de Dijon a pu obtenir pour trente francs la jolie Tête de jeune fille aux cheveux blonds relevés d'un ruban qui figure en bonne place à côté du portrait du maître, et quelques amateurs dijonnais se procurer d'agréables souvenirs de leur compatriote.

Il faut signaler à nouveau, parmi les œuvres d'arrière-saison de Claude Hoin, deux autres pastels signés et datés (C/^^ Hoin invenit et pinxit, 1818), derniers efforts d'un talent qui n'avait pas trop vieilli, pas plus que le goût du peintre pour le sexe aimable en sa fleur. Ce sont de juvéniles figures, qui réapparaissent à la vente du cabinet Baudot en 1894, des portraits sûrement, que la Jeune fille en allégorie du printemps, des fleurs plein son giron, et la Jeune femme en allégorie de l'automne^ un panier de raisins au bras et des pampres dans les cheveux blonds aux boucles frisées. On y retrouve cet aimable type bourguignon, un peu rond peut-être, mais plein de bonne grâce : le Printemps, souriant et gai, au décolletage plein de promesses, où flotte comme un ressouvenir de Greuze, M Automne, au fichu léger, découvrant plus qu'il ne cache, avec un rien de mélancolie. Ils viennent d'être revendus à Dijon la somme de six mille francs (février 1900).

Dans les derniers temps de sa vie, Hoin donna tous ses soins au musée auprès duquel il habitait. Il ouvrit de nouvelles salles, écrit Amanton, distribua les objets dans un ordre plus convenable. « Rien n'égalait la bonne tenue et la propreté recherchée de ce bel établissement », installé dans une partie de l'ancienne demeure des ducs de Bourgogne, occupée, après sa transformation, par les princes de Condé, gouverneurs de la province jusqu'à la Révolution.

Hoin assistait régulièrement aussi aux séances de l'Académie de Dijon, qu'il avait tant contribué à reconstituer. Il y prenait rarement la parole, et, d'après Amanton, n'y lut que des notices biographiques sur ses amis, les peintres Colson et M'"^ Vincent.

Le 16 juillet 1817, à sept heures et demie du matin, Claude Hoin mourait d'une attaque d'apoplexie foudroyante, laissant « des amis et confrères qui avaient apprécié la douceur de ses mœurs, son aménité et son obligeance... La plupart d'entre eux ont accompagné sa dépouille mortelle jusqu'à son dernier asyle. Les élèves du lycée ont assisté en corps à ses funérailles ».

Nous aussi, nous avons tenu à saluer la tombe de l'aimable

artiste et de son Amélie. L'ancien cimetière de Dijon, une manière de parc à demi abandonné, est d'ailleurs presque dans la ville et l'on n'y enterre plus depuis une vingtaine d'années. Ce n'est pas sans mélancolie que nous avons foulé la pierre sous laquelle reposent les

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