‹ Claude LorrainChapitre 4 sur 7 · COMMENT LE MITRON DEVINT PEINTRE · texte numérisé non relu

COMMENT LE MITRON DEVINT PEINTRE

Voilà le roman. Voici la vérité : Sandrarl est plus émouvanl dans son laconisme. Il nous dil simplement :

Claudiua Gillius [Gilli dans le texte allemand et sur le portrait qui l'accompagne) portait le nom de sa pairie (a patria cognominatus). I) un poinl de départ assez humble el sans instruction (e tenui satis pruicipio et scientia valde mediocri), il parvinl dans la peinture à une telle gloire que sa renommée a parcouru l'univers. Comme il n'apprend rien à l'école, ses parents le mettent en apprentissage chez un « boulanger de pâtés » (piston artocreatum — et remarquez l'amusante coquille <\u traducteur préoccupé de peinture, écrivant pictori pour pistori '.\. Quand il sait son état, il part pour Rome avec une troupe de cuisiniers et de pâtissiers lorrains, aussi nombreux que réputés là-bas. Ne sachant ni I italien m l'usage, il végète sans place, lorsqu'un peintre ingénieux, podagre el de belle humeur le prend à son service : décorateur des conclaves et contraint par nombre d'affaires à

de fréquents déplacements, Augustinus Tasus lui confie le soin de la cuisine el du ménage : à part sa maîtresse, il ne laisse que lui dans sa maison : Claude panse le cheval. broie les couleurs, nettoie la palette et lave les pinceaux. Ces besognes ne l'empêchenl point d'apprendre la perspective sous I œil du maille, ensuite le dessin, «pu le rebute beaucoup, l'élégance el la souplesse lui manquant, l'eu d années après, il travaille pour son compte: il peml des paysages ornés de fabriques, mais de peu de valeur el laissés à bas prix, qui l'obligent à la plus stricte économie (parcimonicp eo tenacius studens)...

Sandrarl ne dil pas autre chose; mais ce peu de chose esi typique. Nous comprenons désormais pourquoi le pauvre peintre-paysan veut remonter vers Chamagne ! Et ce queles partisans de Baldinucci regardaient comme une indigne légende apparaît avec la force de la \érilé. Le prince des paysagistes a débuté pâtissier, puis domestique (die/, le Tassi ! Sandrarl. son confident, esl d'accord avec les documents, avec la pièce d'archivé datée de 1619 qui nomme Claudio di Lorena parmi les aides du Tassi. chez le cardinal de Moiilalle. à Bagnaja, près de Yilerbe : el I expression latine conclavibus Cardinalium nous donne encore deux dates, celles de 1621 et de \i\~2'À. années des conclaves pour I élection de Grégoire XV el d Urbain \ III.

(.lande Ciellée a donc été I élè\ e d'AgOStinO Tassi, disciple

lui-même i\a Flamand italianisé Paul Bril : ce point reste acquis à l'histoire, puisque Sandrarl et Baldinucci s'y rencontrent : mais d \ a loin du petit serviteur décril par

CLAUDE LOKMAIX.

I un au cavalier de vingt-cinq ans évoqué par l'autre ! Avec Sanclrart. nous devinons pourquoi le mitron devin I peintre : par amour, comme le forgeron hollandais ou le statuaire grec ? Nullement; mais par l éveil fortuit dune vocation! \ quoi bon voiler ces faibles origines? L'arbre est-il moins majestueux quand le germe est connu? Cette coalition des difficultés extérieures ou natives n'ajoute-t-elle pas à notre admiration pour un Ici génie? Aperçue dans sa perspective, celle vie sans histoire devient héroïque : elle n'est plus seulement un problème captivant, mais un grand exemple.

BEATI l'W TI.IIKs sl'IUIÏT.. .

Joachim de Sandrarl n'est pas uniquement d'accord avec les archives de Rome, mais avec un document plus décisif : l'ignorance avérée <\\\ Lorrain. Même dans son ail. il na jamais passé pour un savant. Plus coloriste que dessinateur, il entendait mieux la perspective aérienne que la perspective linéaire, cl les nuances de I atmosphère que la géométrie des lignes : Sandrarl el Baldinucci ne se contredisent pas non plus sur ce point, et I avenir devait leur donner raison. Quant aux figures de ses grands paysages composés, huiles défectueuses qu elles paraissent, elles ne sonl pas de sa main : des collaborateurs Maliens, français nu flamands se chargent cl ajouter les acteurs de la Fable

ou de la Bible à ses éblouissants décors; et, dès que les personnages sonl de lui. leur silhouette s'allonge encore ou s'entasse, en aggravant leur présence : eaux-fortes el dessins soi il Inconnue témoins. Claude aura beau s acharner, pendanl des années, dans les Académies romaines, les figures reslenl rebelles à son crayon de paysagiste : aussi dil-il i|n d vend le paysage et donne les figures.

Son dessin reste pauvre : mais son savoir esl mil : son leslamenl de 1663 démontre <|ii il ne sait |ias même écrire son nom ; il avoue signer Gellée, Gelée, Gillée, Gillier, Gillet : el. devant les remontrances, il rectifie, disanl que les siens oui toujours écrit Gellée et <|ne « le tout esl de sa faute ». On objectera que I orthographe n'existait guère au temps de Corneille el de Hossuel : mais le jargon francoitalien de noire Claude esl nn n fiicnticnte (|iii n a de nom dans aucune langue, et son Livre de Vérité semble annoté par nn simple portier: an coin d nn magnifique dessin. Claude écrit : M" l'avec du Muni: l'avegue de Monpiolre ou Monpiglier (lisez Mgr l'évêque de Montpellier) ; pour

M. de Bétune, oxipour le duc de Boulon Faict pour

/ions... pour A?igleter Le cardinal Rospigliosi (le futur

Clément IX) devient MonsTC Ruspiose oui' erninentissimo

Cardinale Rospioolio Le cardinal Angelo lliorio. Gtorc

ou Giori Le principe todesche Verdumille (?) a confondu jusqu'à Mme l'ail ison ! Enfin, deux échantillons de son style, aussitôt que sa plume cesse de dessiner pour écrire: un projel pour la célèbre composition du Mou/ut. porte celte inscription : ci ... le présent dessine et pansé

du taublau du prince Panfille, mais la figure /unir est un autre sujet... » Sur le dernier dessin <ln Libro <li Verità, qu'une faute de reliure a placé plus lard le premier (relie Vue du Colisée avec les trois colonnes du temple voisin, datée de Rome el du 2'A avril 1680), se lit, au revers : ii Audi H) dagosto 1H77 ce présent livre aupartien a moi/ une je faict durant ma vie. Claudio Gillée dit le tara ne... »

Ne sourions poinl de celle ignorance : elle ii sauvé Claude, [neplie première ou simplicité prolongée, la candeur de l'ancien mitron qui baguenaudai! pieds nus dans les coteaux de Chamagne ri'esl pas un vain « contraste ». mais le secret môme de sa grandeur : elle est la clé (le son génie. Le Lorrain lui doit son salut dans cette Italie décadente el dépravée qui l'accapare : plus instruil ou plus lin. que serait devenu l'artiste paysan «pu n'avait pas la cornélienne philosophie du Normand Nicolas Poussin pour résister victorieusement à tous les concetti des sirènes romaines ? Le voyez-vous perdu dans celle auberge de l'art el i\[\ monde, parmi la foule aristocratique el servile qui se presse à l'assaut du Vatiean. cherchanl à rivaliser gauchement avec les poètes du bel esprit, avec les peintres de la fausse églogue, avec les sculpteurs de la grâce morbide, avec l'Albane el l'Algarde ? Parmi les cardinaux ambitieux el lettrés qui seront ses meilleurs clients, en celle Rome jésuit ique el pontificale issue du Concile de Trente, el qui prèle une oreille distraite aux rêves profanes pour s'illusionner sur son asservissement trop réel,

quelle pouvail être la condition <l un artiste ? Il sera luimême un diplomate, du ne sera point... Même autour de Saint-Pierre «le Rome, où retentissent les motets pompeux de Carissimi, la Colonnade prochaine est comme un cercle nouveau qui l'étouffé. La rhétorique el l'hypocrisie conspireni sous un ciel divin. La Renaissance moribonde corrompl le paysage naissanl : toul se farde, en cette Italie théâtrale el maniérée déjà du Bernin.

Mais Claude n'a rien vu de la laideur des âmes ni du mensonge (1rs œuvres :l Italie naïve l'a défendu de l'Italie courtisane; la nature éternelle l'a protégé contre l'arl ■ lu temps. Naïvement, Claude esi né peintre : c'esl un coloriste, un paysagiste avanl toui ! A Rome, il ne jouera poinl de mascarades, comme Salvatnr Kosa. Il ne leia poinl le grand seigneur ni l'aventurier connue sou vrai maître, ce Tassi qui fréquenta Ions les momies, même les galères... Il laissera l'adroil Filippo Lauri toucher trop spirituellement les figures de ses tableaux el transformer chacun de ses poèmes lumineux en paysage historique. Claude na poinl mesuré des antiques, comme Poussin lui-même, ni lavé des épures, connue Errard. Claude ne voil (iii)' la nature, et la nature le sauvegarde en l'éblouissant. Elle seule l'a formé : point d'autre école ; poinl d'autre Egérie que celle nature méridionale, radieuse, éthérée, resplendissante, enchanteresse ! Il fallait, sans doute, ce! éclal «lu Midi pour éveiller son àme lourde; l'enfant de Chamagne a vu la nature à travers l'Italie, comme reniant des Andelys a compris la vieà travers l'antique : cel Eden

CLAUDK LOKMAIN.

italien résume à ses yeux enfin dessillés Loul le pittoresque, cl l<i splendeur el la forme : cette lumière esl toute l,i poétique el la très instinctive philosophie de sou art. Loin d'elle. Claude, non moins dépaysé <| u » ■ Poussin, se croil en exil : el toute son âme obscure aspire à retourner vers elle. L'Italie virgilienne n'est-elle pas un idéal vivanl el la terre classique ? Elle est, pour ainsi dire, l'antique ilu paysage, et le paysage liistorique y trouve son cadre harmonieux .

Ses jardins ne sont-ils point déjà des paysages composés, intermédiaires entre la nature el la peinture, entre la floraison des choses el le travail de I homme? Animant leur architecture végétale, la blancheur du marbre en l'ail un prolongement de l'Antiquité; leurs doctes ombrages semblent cadencés connue des strophes : et. par la voix du Tasse, le poêle a\ail affirmé que I art v surpasse la nature. Claude, instinctif, a senh leur beauté sans la comprendre ; il a subi vaguement cette incantation : I immortalité du rayon méridional sur la ruine. Au Campo Vaccino de jadis, assis sur une dalle ombreuse, aux pieds de la glonelle d'un Tivoli rosé d'aube, il n'a jamais analysé sou ('■niotion: candide Orphée, il a chanté silencieusemeiil la Lumière, le soir, à I aurore, au passage d un nuage léger, sous les horizons bleus de la Campagne déserte ou près des Ilots argentés de Castellamare : studieux poète, il a célébré le ciel el la mer : déboires ou longues privations, il a loul oublié devanl la divinité qui remplit ses veux... Ceci n'est pas une hypothèse inspirée par son génie ; el

Sandrarl nous ihl positivement : « Sa misère ne refroidissait poinl sa ferveur; jaloux il atteindre lessecrets de l'arl cl les mystères de la nature, il étai) dehors avanl le jour, il y restait jusqu'à la nuit, pour saisir toutes les nuances des heures crépusculaires cl les rendre ensuite exacteinciii : après avoir observé l'eflfei sur place, il faisail vrite un mélange de Ions cl courait chez lui pour le fixer : de là. ce singulier cachel de naturel, absolumenl nouveau dans I ail du paysage... »

Heureux le pauvre il esprit ! Car il a vu le dieu caché dans 1 univers, il a regardé la splendeur en lace, il a senti que le royaume de la lumière cl de l'espérance allai! s'ouvrir à son regard aux premiers feux irradiés d'un soleil levant !

L Al "HOHK KT \. APIHiKK

Dèsson retour dans la Ville Éternelle, selon Baldinucci, Claude obtienl gloire et fortune : il travaille pour le cardinal Bentivoglio qui le recommande au pape l'rliain Ylll. Les commentateurs renchérissent, en nous le montranl propriétaire déjà d'une belle maison... Il s'en iaul <pic le succès soit venu si vite : à distance, la lenleur des progrès à travers les difficultés s'efface; une carrière est comme un horizon lointain : cl n est-ce pas le hic n la il de la perspective que de supprimer les détails ? En réalité, presque

CLAUDE LOHHAIX.

dix ans s'échelonnent encore avant < | u < ' le paysan | > ; t » s < • maître ne Force l'attention de lels protecteurs !

Kn l(i^7. pour toujours, Simon Vouel quitte Rome, el Claude y revienl : simple coïncidence, qui nous paraît significative... Enfin, Sandrart v sera bientôt. Et Sandrarl nous ihl : (i II dépensa de longues années à ses opiniâtres el pénibles études en plein air, parcouranl journellement la Campagne de Rome, sans se décourager ni se lasser jamais. I n beau jour, il me rencontra dans les parages de Tivoli, prèsdes cascatelles fameuses, au milieu des rochers abrupts... » Mais, enfin, Claude esl libre : après la ni d'indigence mi de servage, il s'appartieni ? Pas encore ! Dès son retour, il travaille pour vivre, il remonte à I écbafaud de la peinture murale, chez le cardinal Crescenzio, non loin 1b1 la Kolonde, auprès de laquelle il a repris domicile, ensuite chez les Muti, dans leur palais de la place des Sainls-Apôlres (tu dans leur maison voisine de la Trinité-du-Mont. Moins laconique sur ce pouil que Baldinucci, Sandrarl s extasie longuement sur ces 0 fresques magnifiques » qu'il a pu voir, surtoul sur les quatre laces d'une grande salle du Palais Muli : déjà, d'après l'opinion portée sur ces vastes décors, fragments disparus de forêts ou de ports de mer. Claude sérail plus qu'habile: tableaux de chevalet, dessins et gravures vonl bientôt confirmer ce jugemenl d un ami.

Ces premières dales connues sur des ouvrages conservés Sont 1630 el 1639 :1a première, inscrite sur la minuscule eau-forte de la Tempête; la seconde, sur le célèbre el

*8 CLAUDE LOHKAIN.

poétique tahleau de noire Louvre : la Fête villageoise. En llilili. apparaîl l'eau-forte que Claude a faite d'après sa propre I ue du Campo I accino (ce n esl pas la seule qu'il ait voulu tracer d'après ses toiles) : de la même année daleiii les plus brillantes estampes du peintre-graveur : le rêve pastoral du Bouvier, la Danse nu bord de l'eau, d'un caractère intime, idéalement champêtre, plus hollandais qu italien, el l'éblouissemenl du Su/ci/ levant ! Sandrart a-l-il eu quelque influence sur ce libre jeu de la pointe? Apparemment; car, après son départ, le Lorrain s'interrompt de creuser le cuivre... Quoi qu'il en soit, une pareille unie de fraîcheur et d'intimité n'esl point l'exclusive qualité des planches : on la retrouve dans les tableaux; elle caractérise une première manière de l'artiste. Et si l'eau-forte du Campo Vaccino porte la date de 1636, le délicieux cadre du Louvre a dû la précéder : le recueil du Livre de Vérité, qui lui donne len° 10,1e dit composé «pour M. de Béthune», le frère puîné de Sully, qui lui ambassadeur de Louis XIII au Vatican. Cette « vue » de l'ancien Forum romanum, devenu champ de foire el de ruines, a pour pendanl une \ ue il un port de dut. nu soleil levant (L. N .. n" 9): remarquons aussitôt la double commande, ces deux pendants qui inellenl la marine en regard du paysage, el qui distinguent les œuvres essentiellement collectionnaoles de Claude. Que ce côté marchand, d'accord avec les noies et la ponctualité de l'artiste, ne prévienne point, cependant, nos veux contre I ail vraiment nouveau qu'il fait resplendir : loyauté de l'inspiration qui se dévoile personnelle,

ardente, inédite. «m la justesse de l'heure el de l'effet. Claude est déjà Claude. La preuve matérielle de ses premiers tâtonnements nous échappe : sa période d'imitation nous reste inconnue : l'aurore ne nous a rien confié de ses brumes... A défaul il une toile, inestimable comme document, qui nous révélerai! l'élève encore timoré du Tassi, devinons les transitions, imaginons le passage delà nuit au jour.

Nous ignorons le prix consenti par M . de Béthune ; mais, ,111 siècle suivant, nous \ oyons le Port de ///<■/■ el le Campo Vaccino passer dans quatre grandes ventes cl monter rapidement, en quelques années, de 3500 à 1 1 003 livres, données à la vente Poullain, en I7SIL par le duc deCossé- Brissac, leur dernier possesseur avant leur entrée définitive an Louvre, sous le premier Empire. Justement appréciés, ees deux cadres du Lorrain (donl les inclines ligures avouent la main hollandaise de Jan .Miel) son) dans sa première manière originale, précise cl fine, un peu sèche dans le Port de mer, plus lard imitée par l'aie! le père.

l'as encore de paysage historique aux théories pompeuses :

de braves gens, des contemporains, familièrement affairés le malin dans un petit port ou rustiquemenl coucliés sur e gazon romain : sous un ciel à peine rose et savamment dégradé, le Campo I accino donne I impression d un menu chef-d'œuvre : ce contre-jour lumineux d'où s élèvent des cris lointains, cet arc massif, ces colonnes sveltes, ces ombrages, ce jour laiteux qui sort d un coin d ombre. — heureuse disposition, paisible antithèse el sobre splen-

(leur. -- toute cette harmonie devance, présage el suggère les premiers Corot il Italie, les Corot iln premier voyage.

Le Lorrain commençait à se luire connaître, si I mi en croit il Argenville ou I académicien Guillel de Saint-Georges (Mémoires inédits de l'Académie Royale, etc., tome I. page 88) H l'anecdote connue de Sébastien Bourdon, soldat languedocien <|in déposa le mousquet pour la palette et dont la dix-huitième année accomplissait le traditionnel voyage d'Italie : nous sommes donc aux approches de 1635. Bourdon travaille pour un marchand m faisant des pastiches îles meilleurs peintres de Rome; il reproduit île mémoire un tableau île Claude en huil jours el

I expose ilans une fête : étonnemenl de Ions, et colère 1res

paysanne ilu Lorrain ! Sa fureur « l'aurait porté à de grandes violences, si son imitateur a'eûl pris soin de l'éviter ». Dès lors, la contrefaçon ne se fera point fautede travailler effrontément nella maniera del Lorenese : n'est-ce pas la preux e du succès qui vient ?

Axant de quitter Rome et de remonter à Nuremberg, Joachim de Sandrart a constaté les progrès de son ami. Continuons d'écouter Sandrart : « A force de labeur el de persévérance devant la nature, il parvint à l'imiter avec une telle perleclion que les amateurs ((/rd/i/iicon/ii/i ) commencèrent à rechercher partout ses paysages (subdialia ejlis), à les acheter axer empressement : et ses tableaux se dispersèrent de toute part. Mésestimes d'abord, on finit par les payer cent couronnes d or et plus; aussi

•ri a M ê

CLAUDE LORRAIN. 5o

Claude ne pouvait-il suffire aux demandes, malgré son travail assidu... »

Le meilleur Mécène d'un peintre jeune se nomme un acheteur; mais il va mieux, il v a le protecteur qui veille sur l'artiste : Claude le rencontre dans la personne intelligente, avisée, du cardinal Guy Bentivoglio, l'ancien nonce apostolique à la cour de France, ambilieux. clairvoyant, courtois el lin. physionomie faite pour Van Dvck. et qui mourra ruiné presque en même temps que le pape Urbain V 111 dont il rêvait la succession... Deux tableaux lurent montres par le cardinal au pape : lesquels? on l'ignore. Mais le pape poète a dû savourer leur lumière, car le docte Barberini commande au paysagiste quatre toiles dont deux sont au Louvre : la plus célèbre s'appelle la Fête villageoise (L. V. 13) signée et datée, au bas d'un tronc d'arbre, Claudio inv. Romœ 1639, idylle encore familière, idéale déjà, tendre image d'un âge d'or avec son grand arbre amolli par une tiédeur vaporeuse qui découpe vaguement les petites arches d'un pont. Le pendant (L. Y. 14) est une Mariar crépusculaire que de soi-disant restaurateurs ont désaccordée. Des deux autres toiles restées à Rome, la Vue de Castel-Gandolfo (L. Y. 35) est visible au palais Barberini: mais qu'est devenue la Vue du port de Marinelle {L. Y. i(i) ?

Claude perdra donc bientôt ses deux premiers grands protecteurs : toutefois, une clientèle illustre les remplace dans ce monde ecclésiastique que séduit sa piété douce comme son art. Les cardinaux, dont plusieurs deviendront

papes : les Panfili, les Chigi, les Rospigliosi, les Altieri, el 1rs Giorio. les Médicis, les Barberini, les Cecchini, 1rs Spada. sont mi seronl ses acquéreurs, à côté des rois, ;i\ ec des ambassadeurs de France, comme .M. de Fontenay, de riches particuliers, comme ce maître des comptes parisien <|iii témoignai! son grand goût en se réservant plusieurs paysages du Poussin : » .1 .)/. Passavf, par a?nico, Claude ». lit-on sur une esquisse future du Moulin; H c'esl pour cet lieureux Mécène, qui méritait son bonheur, (jue lui peint ci' Tivoli matinal. joyau du musée de Grenoble (L. Y. "!•) : malgré son titre de vue, ce n'est plus un portrait de la nature, comme le Camjjo Vaccino, mais une composition, comme la Fête villageoise, en dépit des ruines, la familiarité persiste, au premier plan : ces villageois mil l'accent hollandais : la collaboration de Jan Miel ajoute au grand décor arrosé par If Teverone le son d un chalumeau, le ton d une églogue : le héros h a pas encore détrôné le paire. La toile de Grenoble est datée : lloiinr. 1644. C'est l'année où disparaissent I rbain \ III cl Bentivoglio: c'esl l'année laborieuse mile paysagiste surmené commence à tenir régulièrement son recueil d esquisses, ce Livide qu'il emplira pendanl trentesix ans! Il \ a neuf ans déjà que le lnave Sandrarl a fait ses adieux à la \ die Eternelle : ce n esl donc pas lui i|iu figure à côté du Dessinateur de 1642, composition, d'ailleurs, souvent reprise. Aux cardinaux romains, aux amateurs français, se joint une commande pour I Angleterre, el la sympathie du Nord pour le Midi rêvé

par le Lorrain se déclare déjà, do son vivanl même...

Tardivement, mais brusquement, la gloire el la fortune

sonl venues. Claude ;i dépassé la quarantaine; mais

(Jaililc csl jeune de ni'iil' ri de regard : il esl iniili dans

son àinc. El voici I inslanl des chefs-d œuvre : désormais, les plus hardis problèmes de la peinture sonl abordés, résolus; matinal mi crépusculaire, un astre plane sur I horizon : le peintre, après le graveur, l'a regardé (ixemenl. L liiiinlilr fils de Chamagne pourrai! dire, comme l'ancêtre il un souverain qui sera bientôl son clienl : » Le soleil ne se couche pas sur mes terres! » Voici l'heure de ces grandes marines où l'onde, l'architecture, la végétation concourent magnifiquemenl au plus harmonieux décor : du fond de la toile la splendeur vibre, el I onde la reflète el se

resserre — heureuse illusion de la perspective — entre le

sourd feuillage el le marbre étincelanl ! In poêle a défini ce décor o le chemin du soleil >>.

Voici I heure moins naïve où, nouveau collaborateur, Filippo Lauri déroule emphatiquement l'histoire el la l'ahle : mais les figures, individuellement défectueuses, ne font pas une tache décevante, far le paysagiste en a réglé le rôle dans l'ensemble: à celle poétique nouvelle appartiennent les plus célèbres poèmes, I Embarquement de Sainte I rsule (L. V. 54), venu de la collection du

cardinal Uarherini dans le musée de Londres, el Je

Saint Georges, son pendant perdu, connu parla gravure de Barrière el par son esquisse, el noire Débarquement de Cléopâtre à Tarse (L. V. 63), le rayon de l'Ecole Iran-

çaise cl du Louvre, avec son ciel sans pareil, ses personnages trop longs cl son pendanl moins heureux, où le poncil italien reprend déjà i offensive, David sacré nu /><ir Samuel (L. Y. 69): datéei?OM#? 1647, celle toileapassé, comme la merveilleuse symphonie du Débarquement, de la collection du cardinal Giorio dans celle de Louis XIV. De même, l lysse remettant Chruséisà sonpère \ L. V. NIM donnail la réplique, dans le cabinel parisien de AI. de Lian- COUrt. à I étonnant Port de mer au soleil voilé par la brume (L. \ . 96), daté de llliti : en s inspirant de I atmosphère vaporeuse cl rougeâtre de la région romaine dont Goethe, axant Chateaubriand, notera l'aspect singulier, le Lorrain s est montré précurseur instinctii de nos curiosités météorologiques; il a réalisé, dans un souvenir de la

nature, celle étrangeté qu un moderne appellera « le condiment de toute omi\ re il art >> : le soleil chatoie sous un nuage, derrière une Lour, accordanl le end de cuivre et I eau glauque.

L'année qui vienl marque un apogée pour le paysage héroïque et pour I art français : en L648, Nicolas Poussin termine son immortel Diogène pour M. Lumagne, le banquier de Gênes, et le non moins éloquenl paysage Hercule et Cacus; Claude Gellée, « pour Son Altesse le duc de Bouillon >> que les beaux yeux de Longueville jetteront hienlnl dans la Fronde, compose la Heine de Saoa (L. Y. 114) el la réplique de l'auguste Moulin du palais Doria. Ce genre de paysage que nous qualifions à' héroïque est la transition de la grande peinture d'histoire au paysage

flLAUDK LOHHAIN.

proprement clil : le sujet du premier plan désigne le tableau: mais les ligures se rapetissent au profil iln décor. Italien d'origine, antique ri méridional il inspiration, décoratif, par la règle cju il impose à la nature, historique, par la présence obligatoire de I homme, ce genre esl un I rail il ii n mu dans I évolution: car, pour parler comme notre Montaigne que Rome ne fascina point, on veul artialiser la nature avant de naturaliser l'art. De grands souvenirs peuplent la solitude; l'arbre s'ennoblit pour verser l'ombrage ; 1 1 1 x héros : Sulvœ sint consule dignœ! Rameau détaché, mais verdoyant, le pavsage de style trouve son printemps à l'automne de la peinture, el la sève nouvelle esl assombrie par la décadence bolonaise ; mais lu noblesse du genre se rafraîchi! à la candeur de Claude : le soleil inonde la formule; son majestueux sourire la réchauffe e! la transfigure.

A Rome, en IliiS. sous l'étrange pontifical d'InnocentX de qui Velazquez rsl venu faire un inoubliable portrait, e! loin de l'Académie Royale de Peinture e! de Sculpture qui s'ouvre à Paris avec la paix renaissante, un dessinateur normand, un coloriste lorrain. I un par la vertu de la forme, l'autre par lu volupté de la couleur, atteignenl Ions deux en même temps les sommets de leur art. Qu il rêve leMoulinou le Temple de Délost Claude ébloui n'a nue des sujets : ses figures, il les groupe, mais c'esl Jan Miel, ou Jacques Courtois, ou Filippo Lauri e! Francesco Allegrini da Gubbio qui les lonl : ses litres.' il les abandonne à son collaborateur villageois ou pédant, il les demande à

CJ.AIDE LMUHAIN.

quelque protecteur lettré < j n i polit des vers latins. Ce uni [absorbe toul entier, c'esl le paysage lui-même, en sa majesté primitive : il ue comprendrai) pas 1rs reproches méticuleux d un Ruskin : el la trouvaille J un empâtement discret, il un beau contraste, l'émeut plus certainement que les aventures d Ulysse ou de Cléopàtre !

Moins ambitieux, plus champêtre, le Passage du Gue i L. V. 117), qui lui « purtato à Paris » chez M. de Lianeourt, avoue peut-être les secrètes préférences de Claude et la revanche de son instinct sur le goûl de son temps? A Rome, I année même où le grand paysage parvient à l'apogée, le paysage rustique apparaît noblement : sans remonter vers les tristesses < I il Nord el les familiarités de

Haarlem, on le devine à travers le règne de la mythologie; l'âme d un ignoranl a senti la nature lumineuse en poêle urée. Le Gué du Louvre a non moins souffert que le Moulin de Londres: le catalogue en convient avec bonhomie : » Peut-être retrouverait-on le maître en enlevant la restauration... » Et, malgré le crime d un maladroit, Victor Cousin, mieux inspiré que John Ruskin, y devinait des horizons à souhail pour le plaisir des veux ! En L648, I" auteur de celle idylle, qui n'a rien d'historique, travaille pour le roi d Espagne: la Madeleine de Madrid porte cette dale imposante. Son atelier s est fermé : sa porte ne s'ouvre plus qu'aux princes de l'église ou de la terre (o gran Principe, <> gran Prelato), dit Baldinucci dans son emphase italienne, ajoutant que si I on n esl pas un lel personnage, il faut subir les formalités de la présentation. Le succès.

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