CLAUDE J.0RHA1N
qui n'altère point son àme, \ ;i-l -il modifier son œuvre '? La méthode ne risque-t-elle pas de l'emporter sur l'inspiration? La formule ne reparaitra-t-elle poinl sous la splendeur?
Une lacune de deux ans dans les témoignages, d'ailleurs incohérents, du Livre de Vérité ( 1049-50) a forl intrigué Mme Pattison el les chronologistes : pourquoi cette interruption chez ce studieux, ce ponctuel, qui réconcilie dans son être le génie de l artiste el l'instinct du paysan? N'estce pas I époque de la naissance il Agnès Gellée, « la sua citella, cresciuta ed allevata in casa sua ». celle Mlle adoptive <|m doil hériter de son Fameux Livre el donl son testament parlera douze ans plus tard en termes paternels? L'amour de la nature, qu'on croyait seul maître de celle aine limpide, a-l-il accorde son heure au maître du inonde ? El le paysagiste quinquagénaire a-l-il vécu son roman tardif? Mystère nouveau ! Toul reste ohscur dans la vie de cet ordonnateur de la lumière.. .
En lO.'il. deux petits londi île tonne ovale, dans le genre des lunette du Bolonais Annibal Carrache, racontent, grâce aux figurines de Courtois, le Siège de La Rochelle prise par Louis Al II le 8 octobre 1628 el le Pas de Suse forcé par Louis XI H en 1629 : deux exploits du feu Roi commandés par le jeune Henri-Louis de Loménie. comte de Brienne, collectionneur original qui se cataloguai! lui-même en 1002.0m a contesté ces deux bluettes, parce qu elles sonl peintes sur cuivre argenté (le nom du fabricant, Pierre de Berffame, est inscrit en latin derrière
CLAUDE LOHRAIN.
une des plaques) ; mais observons que le délicieux petil paysage de la galerie La Caze esl peini également sur cuivre el n en décèle pas moins la louche « 1 1 1 Lorrain... C'est, en Loul cas. une double exception dans son œuvre ju ne présente habituellement m le fini de la miniature ni l'ampleur de la fresque.
Le Lorrain n entend m I histoire ni la politique : il ne semble guère se préoccuper des affaires de fiance: et, loin de la coin-, il travaille deux fois pour M. Le Brun sans avoir jamais \ u Paris ni le Roi ! Mais son exil n'a-t-iJ poinl garanti son indépendance? Au pays du soleil, il peul rester plus Français que nombre de peintres courtisans el de nouveaux Académiciens, froidement italianisés... Au demeurant, les affaires de Home ne I inquiètent point davantage : sa piété n esl pas ébranlée par les intrigues d'Olympia, la belle-sœur d Innocent X: el les premières foudres pontificales contre Jansénius le passionnent sans doute aussi peu que les prochains triomphes décoratifsdu cavalier liernin ! L immortelle lumière a-l-elle souci de nos contingences? L'architecture qu'elle illumine dans les rêves de Claude appartient au inonde idéal. A peine « le poison
romain », r esl-à-dire le goût du temps, se fera-l-il de [dus
en plus senhr. avec l'âge, sur les conventions de son œuvre, accommodanl les Cas cette lies de Tivoli à la mode antique ou conseillant ces sujets rebattus, trop bolonais : un Enlèvement d'Europe, une Bataille à l'entrée d'un pont... Le peintre v travaille en L6S5. pour le cardinal Francesco Chigi qui devient le pape Alexandre VII. L'année
suivante, la peste éclate au fond de lu I ia Paolina qu il habite; mais, [dus brave que la reine de Suède, le Lorrain travaille quand même, indifférent à tout ce i|in n'esl point son ail : la peinture offre, chez lui, la régularité il une fonction; l'artiste trace lentement son décor, comme le paysan son sillon. A celle époque remontent 1.1 rc de Constantin, Sinon devant Priant, I Adoration du I eau d'or (L. V. 129) dont le libre dessin du British Muséum paraît 1res supérieur à la toile visible chez le duc de Westminster. Le génie évolue fatalement dans le sens de l'habitude : l'abondance des commandes l'oblige à peindre
eill ièrenienl << de pratique ». à surmener ses souvenirs.
N'est-ce pas la loi de l'opulence et de la gloire, celle ornière du génie que le prédicant John Ruskin appelle injustement « uni' morne et monotone fabrication »?
LK SOIU I) UN BEAI .lui H
Fin février 1663, Claude est au lit : il souffre de la goutte qui le tient depuis la quarantième année; le '2i\. il compte, pour se distraire, les dessins de son Livre; il en trouve 1 .17 : « Au dy 26 febrare 1663 a guesto mio libro si ritrovano centi e cinquante sette désigne di mono mio >/i sudetta » (sic). Le 2H. le notaire Vannius le trouve accablé, craignant pour ses jours : o Mn/n valetudine oppressus et m lecto jacens, timens casus futurœ sine
mortis... » Claude a fail son testament. In des trois témoins, qui onl signé l'acte, esl le graveur marseillais Dominique Barrière qui traduit alors sur le cuivre nombre de ses compositions il après I original ou d'après I esquisse iln Livre de Vérité quand le tableau n'est plus là : le mol incidere (l\ graver) qui se lil sur plusieurs feuillets du Livre se I rouve expliqué.
Claude vieillit. Mais les souffrances de la goutte ne I invitent pas plus longtemps au far niente que les menaces de la peste : aussitôt debout, le peintre esl à l'atelier. \ oici i|n il travaille plus que jamais puni- 1rs hauts dignilairrs dr I t'tîlisr. pour les arrliryrqurs I rai irais on llainands qm viennent à Rome obtenir leur confirmation : monde singulier, que la « résidence >> ne préoccupe guère ri qui craint moins <lr pécherque de brûler (selon, du moins, 1rs propos des Menagiana, édition <lr L693)! Libertinage, irréligion, le mol ri la chose ne datent point du xvnie siècle... El la candeur de Claude I élève fort au-dessus de ses clients. Donc l'archevêque de Toulouse, Mgr de Bourlemont, se distrait devant ses cadres du monde fatiganl des diplnmates cosmopolites ri des moines romains : il Im commande cinq paysages dont I abbé Joseph Gcllée a transmis à Baldinucci le souvenir. En l(il»7. quand le vieux Rospigliosi devient, pour deux années seulement. Clémenl IX. Claude, une lois île plus, termine pour un pape le tableau commencé pour un ranimai: c'est un suiel mythologique naturellement, apprécié dans l'entourage latinisant qui I emploie: v-Aglaura. che diniandao, Mercuriu gran soma
(h da.no.vi per lasciav oodev I aniove délia sovefta c/itamala Herse. — Favola cavata nell annota 1 tonc de/, secondo libvo di Uvidio. » Note manuscrite du Livre de Vérité in" 70), précieuse pour définir, avec ce sujel de Mercure cl Aolaure. les préférences du peintre ri de son temps: <■ est ;iu\ Métamorphoses d Ovide nu elles recourent, grâce h la traduction d Anguillara, parue à Venise h la lin du
\\l" siècle, avec I .1 iiiio/n ■: unie de (îiuseppe Horologgi
que Claude, ici, n'a fait que transcrire. Ovide est l'inspirateur favori du paysage historique : affinités significatives! It.ius I espèce, le tableau s'esl égaré; mais la gravure de Barrière exhale un rare el louchant parfum d archaïsme. L'Ecriture alterne avec la mythologie : à celle époque remontenl les Quatre heures du. loue, d universelle réputation: chaque heure esl le décor d un sujel : ;unsi le \eiil la poétique du grand siècle : le Malin, c esl Jacob au puits, avec les filles de Laban (L. Y. 169); le Midi, c esl le Repos de lu Sainte-Famille (L. V. 134), dans une riche campagne italienne, anachronisme habituel au paysage de si \ le agl'éiiienlé du |iel il |ionl \ i liage ois cher au Lorrain : le Soir i L. V. 160) s'appelle Tobie arec l'Anae; el la
.\ il il (L. \ . INI ) a lui le le coin liai de Jacoh avec I envoyé
céleste. L'esquisse de la première Meure esl datée de
llili". el celle de la dernière, de \(\~'l : ces quatre I il il /du ll.r
faiets pour Anvevs furenl commandés par .Mur Van llalinaele. évêque d \ près, un ami du peintre. Les ligures de La u ri se ressente ni de la formule bolonaise. Transportées de CasseJ à la Malmaison par un officier français du premier
70 CLAUDK LORRAIN.
Empire, vues chez l'impératrice par M. Voïarl el décrites lyriquemenl dans son Eloge historique du maître, où le lyrisme académique se permel huiles les fantaisies, les Heures liiivni achetées par l'empereur de Russie en I8d S cl sonl restées la parure lointaine de I Ermitage de Saint- Pétershourg, auprès de la Vache de Paul Potter el des Arquebusiers de Téniers le Jeune.
Fortuné, glorieux, toujours simple, le Lorrain se lenail à l'écart: el les académistes !<• boudaient. Rappelanl sa fureur contre Sébastien Bourdon, Guillel de Saint-Georges ne cesse de l'appeler « le seigneur Claude ». Où étail le
Ikiii vieux lenips de la jeunesse el de la ci joyeuse bande
académiqu :gayée par les lazzi An Bamboche ? Aussi
I lie n l'antique Académie «le Sainl-Luc ne ressembla il guère à la nouvelle el solennelle Académie de France où (.ollierl avail installé Charles Errard 1 1666). Rome s'emperruquait. La vieillesse venail : voici la dernière manière de Claude, où la gravité lourde a remplacé la radieuse finesse; el connue dirait (lil Itlas. plus d'une loile ou d'un dessin du temps seul la goutte... En 1670, nouvel accès! Claude ajoute un codicille à son leslaineni el ne peul écrire luimême le sue roi on lii : sa main tremble. Comparez les n03 180, \H'.\ el IS.'i du Livre de Vérité, sujets empruntés à l'histoire légendaire d'Enée : qu'il décrive la Chasse aux cerfs, i|u il évoque la Sibylle de Cumes, ou qu il déroule le Débarquement du héros troyen sur la terre promise par les dieux, le poncif académique, qui menaçait depuis longtemps les premiers plans toujours trop noirs el les coulisses
le son décor, s 1 1 1 1 <>[]<'( 1 1 ■ lourdement, désonnais, la scène ■I son cadre ; voici la formule tant reprochée de nos jours, huis le clan des impressionnistes ou des ruskiniens ! Ce jiiiui appelle le o côté méthodique» on le « mode déterniné » de 1 invention * 1 1 j Lorrain s est appesanti : I enveoppe ou l'atmosphère, le souffle va manquer...
De pins en plus, les figures et les animaux accaparent son dessin tremblant : acharnement non moins singulier que le fait lui-même qui frappait Sandrarl : « Claude, si heureux dans ses portraits de la nature, ne I est plus guère dès i|ii il veut peindre «les personnages ou des animaux, n'eussent-ils qu'un demi-doigt de long... Il s'esl évertué longtemps à dessiner .1 après le modèle on d après la bosse : il s'y appliqua même beaucoup plnsqn à I étude du paysage et, malgré tout, ses figures ne cessent poinl cl être disgracieuses. » Les architectures restent belles el prolongent, sons les molles feuillées, leur antithèse précise; mais les figures dessinées deviennent lamentables. Et puis, l'inventeur abuse des répliques : il se répète, il se rabâche : c esl I écueil du vieillard, même divin ; c'est le sort du paysagiste, même poêle : Corot ne la point évité pins lard... Lutin. I Antiquité le liante : le grand ignorant se fait l'illustrateur
des poèmes anciens. \jllnidr el YEtléide, Homère el Virgile occupent son crayon, sans oublier Le Tasse et sa Jérusalem délivrée \ L'histoire de Psyché retient ce regard de noble Sylvain. Qui l'a poussé' dans celle voie? Qui I oblige à crier Italie ! Ilalie ! avec la belle fureur des pro phetesses lro\ ennes ! Son entourage érudit toujours, les
Falconicri, maintenant, les Massimo, les Spada, un Dmii Gaspar Allieri, paronl du nouveau pape octogénaire Clémenl \: el d'abord, cl surtout, le connétable Colonna. Dès l'accès douloureux de I an 1663. Claude écrit qu'il travaille jicr l Eecellmo Confesfaoile ('.o/<niu<i : en 1669, il esquisse pour lui I Er/érie du Musée de Naples (L. V. 17.'!) à la pure arabesque, au feuillage d'un rare accenl linéaire, encore uni' forl belle composition : trois ans plus tard, le connétable commande un Temple de l finis, effleuré il un dernier rayon (L. Y. 178) : ironiques sujets, semblel-il. île la pari île <vl époux infortuné de la brillante .Marie Maniini. la nièce du cardinal Mazarin qui lui I amie du jeune Louis XIV auprintemps du règne, el qui s'esl enfuie du domicile conjugal avec sa sœur Hortense déguisée comme elle en homme el n ayanl il autre bourse que leurs joyaux ! Colonna se consolail avec la peinture; il corrigeai! la réalité par la mythologie : ce connétable étail un sage.
Entre deux commandes ecclésiastiques, le vieux peintre travaille aussi puni- o M. le baron de Mayer ». donl parle Sandrart, « grand connaisseur el collectionneur dans ses galeries de Ratisbonnecl de Munich, où Sun Excellence se délasse de ses nombreux travaux comme chef du cabinel de Son Altesse l'Electeur de Bavière ». Le Lorrain possédai! là-bas un parenl moins illustre, un certain Claudius Gilet, cuisinier de l'Electeur, el propriétaire d une maison dans les environs; de là. ses relations avec la Bavière el l'origine de sa légende bavaroise : car toul roman repose
CLAUIJK LORRAIN.
sur mu' première pierre de réalité; e'esl à l'historien de percer la fantaisie pour I \ découvrir. I n an plus lard. en UiT.'i. le succès n'a pas abandonné le plus grand peintre de Rome lorsque Sandrart, alors à Nuremberg, publie le dé'ltul de sa Teutsche Académie et se déclare fier d'avoir été, dans sa jeunesse, le compagnon de cel ci incomparable » maître en I ail du paysage. Le Livre de Vérité signale encore trois ouvrages pour l'année IliTT. En IliT'.L le décès du cardinal Antonio Barberini, neveu d Urbain VIII, I un des plus fervents protecteurs de sa belle époque, affecte le vieillard an point d'interrompre ses travaux. Quand il s v remet, sa main raidie ne lm permet plus que deux mi trois heures, par jour, d'application. Le 2'A avril IliSO date le dernier dessin du Livre de Venir. La \olonlc lemporte; encore trois ouvrages pour cette année-là, dont un sujel chrétien : Lu Madeleine rencontrant le Christ.
Madeleine croira que e'esl le jardinier...
a dil pins familièrement un poète pins moderne : el n'estce pas un paysage historique bien fait pour la vieillesse d un crovant ? Mais c esi encore et toujours I llnidc ou \ Enéide qui désignent ses dessins bistrés dont le gros trait n'avoue plus qu'une lassitude fébrile. Un timide dessin \ irgilien (du cabinet royal de Windsor) esl daté 1682... I /hum verba !
Oui. c esl la lin. Le soir d un beau jour va lui-même sombrer dans la nuil : le roi des paysagistes a quatre-A ingt-
deux uns. Notre Claude a dû s'éteindre doue ornent, comme notre Corot, avec lequel, à deux siècles d intervalle, il offre l.nil d mi unes cl secrets rapports !
Le 23 novembre l(iS2. le notaire de la Curia Capîfohnu. I lionnète Marinus-Franciscus Yannius en toute bâte esl mandé : sur I instance de Jean, de Joseph et d'Agnès délier, il se rend aussitôt au domicile habituel du Lorrain, devant l Arc-des-Grecs, petit pont fermé qui reliait l'église Saint-Athanase au séminaire; était ce. rom me le voudraient les uns. dans la I /'/ det Babuino que <l autres assimilenl à la Via Paolina ! Encore un menu problème à résoudre ! Claude vient d'expirer : le notaire le trouve étendu super 1/ iimlii m tabula, dans son apparlenienl particulier du premier étage, dans la première pièce. . . La date du 'l'-\ novembre esl conforme à I inscription latine de son tombeau, transcrite par Baldinucci :
Omit l.\ Kalendas Decembris MDCLXXXH
KIA'IIS Sl'.K ANNO LXXXU
C'est bien le 'l'-\. et non le 21, selon la manière même de compter des Romains qui désignaient par le mot prîciie la veille des calendes (soit, dans I espèce, le 30 novembre) et ijiii ilonnaienl le cliillre III au joui' correspondant à notre 29 (et ainsi de suile. en remontant). Baldinucci OU ses éditeurs se sonl donc trompés en traduisant le chiffre l\ par le 21 novembre; Mme IV-ilhson elle-même s embrouille en disant le 2.")... Enfin, où donc certains ailleurs, comme
Roger de Piles ou M. de Laborde, avisé pourtant, ont-ils découvert que Claude était mort, en 1678 ou en 1680?
Sur son désir exprimé dans smi testament, le corps du maître lui dépose' sous une dalle tombale de I église de la Su/il issiiiki Ti'tnitci </<■ Monti de Fravi Minori, sm- le Pincio d où la perspective des sons esl si belle; el ce marbre blanc lui respecté jusqu'à l'invasion des troupes de la République française en IT'.IS... Au mois de juil- Icl 1840, soucieux d'effacer un pareil souvenir, M. Tbiers l.il transporter I illustre dépouille, aux Irais de I État, dans l'église nationale de Saint-Louis des Français : I inauguration de ce modeste monument, exécuté par Lemoyne, professeur de I Académie de Saint-Luc, se lii en présence de ML de Reyneval, chargé d'affaires de France à la cour pontificale, el de lous les artistes alors présents. <mi lit, sur le piédestal d uneAllégorie de la Peinture, cette moralité consolante :
LA NATION FRANÇAISE N'OUBLIE I'\S SES ENFANTS (. El, El! Il Es. MÊME LORSQU'ILS SONT MORTS A I. El II ANi.Ell !
TESTAMENT, CARACTERE ET l'iili'l IIAI I DE CLAUDE
Le regard de Claude es) éteint. La nature esl à jamais privée de ce pur miroir : rien n en reste ici-bas qu une œuvre lumineuse que le temps n'a pas trop ternie... Plus
Su
C LAI' DE LOKKAIN.
mm rie Claude, ii pari son portrait, son testament et son
Livre*. Mais un peu de son àme est encore là. Le portrait, iue son propre testament signale clans son nicher, s'est lerdu ; la réplique, par lui léguée à l'église Saint-Luc et
Saint-Martin, a trouvé le même sort : ses traits revivenl ins la gravure seule d'un Luxembourgeois, nommé
I! l.iillin. ijin < 1 1 ' i m • ' 1 1 i'M 1 1 à Anvers, et i|in travailla d après e dessin original de Sandrart. Ce dessin doil remontera époque des juvéniles relations des deux peintres. Dans le
second volume de la Teutsche Académie, le médaillon de '.hinde avoisine celui de Poussin : quelle antithèse entre a figure martiale du Poussin et ce faciès de paysan, de iàl rr lourd et barbu, — cheveux lourdement bouclés, front élu. bouche opiniâtre! Le pli de l'attention met sa ride ■iil im deux yeux encaissés dans I orbite : le collierde barbe 'ntoure des joues aux pommettes saillantes, aux vulgaires uéplats. Voilà bien l'ignorant qui ne savait que s'étonner ngénûment devant la splendeur des choses. Baldinucci, oui ours plus disert que Sandrart, parle de la belle tète le Claude; en réalité, ces traits épais répondent au caracère du peintre et l'expriment : on v retrouve I artisan de :eiue i|ii i n a vécu jamais que dans son œuvre el pour elle, lesté célibataire, et goutteux de bonne heure, gauche, iinide id laborieux, moins pesant, toutefois, que le pain re tuiiiiiiii|iii n surnommé « h1 Bœuf ». il n'avait rien pris aux
fa presto dune Italie malsaine: niais sa lenteur au Iraail était proverbiale : « Il esl vrai qu il apporte des soins nlinis à perfectionner ses paysages, ne cessanl de les
dKfc*S!
LA I I II 1. EN II. V l'TE
(dessin au lavis; n° 138 du Livre de Vérité, daté du 20 février IG03 (Collection du duc de Devonshire, à Chatsworth.)
GL.AUDK LORRAIN.
reprendre el de les ["('peindre, de sorte qu il peine sou venl liuil ou ili\ jours sans qu il v paraisse beaucoup... » <mi vantail non moins sa piété, sa sensibilité, sa bonté. Sandrarl écrivain conlinue Sandrarl pnrl railisle : il nous le représente sauvage, un peu fier, excellenl : ci l'oinl courtisan parmi lanl de politesses fardées, mais simple cl bienveillant, il n'ambitionnai! il autres plaisirs que ceux de son ail... » Kl Sandrarl ajoute ce Lrail qui les honore I un cl l'autre : « Sou caractère fit que nous nous aimâmes beaucoup ; nous demeurâmes longtemps ensemble à Rome el nous allions fréquemment travailler d'après nature dans les alentours. >> Tel étail I homme à trente-cinq ans: I octogénaire clail resle le même : il ni' iloiinail pas I impression < 1 1 1 peintre arrivé qui vend cher. La fortune lanl \euue ne I avail I mi ni transformé. La gloire non plus. Il était toujours l'instinctif qui fail son métier de poète, le terrien qui creuse son sillon, mais en plein ciel.
Le graveur Caracciolo. qui consigne à Rome, en 1815, les traditions de sa descendance collatérale, nous dépeint Je même sa taille moyenne, sa tète brune, ses yeux noirs. son visage carré, son nez long, son aspect « presque sévère i>. On a ihl également de noire Poussin qu il avail I aird un « père de Sorbonne » : et ces maîtres français de la première paille ilu XVIIe siècle, au milieu de lous les clinquants italiens, retenaient dans leur allure quelque ombre janséniste : c'étaient des caractères, avanl tout; mais on n'entend guère le timide Lorrain faisanl la fière réponse de son compatriote au cardinal Massimo!
I . ni la ni de Chamagne il avail < I « - brusques eniporleiiienls qu à l'égard des contrefacteurs adroits non moins i|n éhontés : son brave cœur le calmail bientôt. Une anecdote classique témoigne en sa faveur, en jetanl un jour sur I intérieur iln maître : elle concerne un certain Jean Dominique, ce Giovanni-Domenico Romano, compté d'habitude, avec le Flamand Swanevelt, le Bourguignon Jacques Courtois el I Italien Angeluccio, parmi les quatre seuls élèves sortis de son atelier. Ce Jean-Dominique aurai! même été son seul \ rai disciple : il abord domestique chez Claude comme Claude autrefois chez le Tassi, peintre plus tard, el traité par lin << comme un lils ». L'envieuse médisance fini I par attribuer au jeune élève les toiles du vieux maître; el l'élève esl flatté : n'est-ce pas très humain? L'orgueil étail né du succès. Après vingt-cinq ;ins de lions offices sans gages el d heureuse cohabitation, voici Dominique abandonnant soudain son bienfaiteur cl le menaçanl il un procès aux lins de pavemenl de toul l'arriéré! Alors Claude, ennemi de toute contestation, peu processif quoique ici rien. I emmène à la banque < 1 1 1 Saint-Espril où II avail des fonds importants placés en lieux de mont, selon la coutume romaine (al banco di Santo Spirito dov ei leurra g van danavo i, el lui lail compter séance tenante la somme ipi II réclame. Un ajoute que ce Jean-Dominique mourul peu après. El Claude ne voulul plus faire d élèves : il se contentai! de ne refuser ses conseils à personne, car il aimail à causer de son ail .
Baldinucci, qui narre le fait, semble avoir plutôl mal-
CLAUDK UHtHAIN.
ment' l'élève, toujours d'après les dires intéressés de la famille el les belles phrases de l'abbé Joseph Gellée. Féliliii'ii. si bref sur le maître, en parle comme « il un disciple... ijiii scsi l'ail connaître pour l'avoir assez bien imité ». Sun ingratitude fut-elle aussi noire? Jean-Dominique avail peut-être a se plaindre, sinon iln maître, an moins (!<• son entourage cl surtoul de I intendant, de I aller eoo du Lorrain: Jean Gellée... Quel était ce Jean Gellée? Encore un importanl problème à résoudre! Le bon Sandrarl nous dit, en IliT'i. avec une pointe de malice . <( Afin de pouvoir travailler librement, Claude célibataire avail fail venir un sien cousin germain (natt'uelem f/uemdo.ni suu/n) pour tenir sa maison, faire ses comptes, gérer sa fortune, acheter couleurs el pinceaux : au grand avan tage des deux parents, l'un reposé de tout souci matériel, l'autre espéranl un jour un bel héritage. Aussi leur petite république est-elle encore un modèle de concorde... » Ce patruelis doit être Jean Gellée, auquel le testament laisse la moitié de la quotité disponible îles biens : mais pourquoi ledit testament l'appelle-t-il toujours mio nepotet Quel esl ce cousin <|in devient un neveu"! D'autre pari, un neveu, même fils de Jean I aîné de la famille, n aurait-il pas été bien jeune pour venir à Rome en qualité d'intendanl à I époque donl parle Sandrarl ? Aucun biographe, pas môme Mme Pattison, n'a relevé jusqu'à présenl celle contradiction qui n esl pas pour éclaircir le leslainenl déjà foi'l compliqué de Claude! Quant au jeune abbé Joseph Gellée, nommé seulement dans un codicille du 13 février KiS2. il
étail fils de Michel Gellée, de Chamagne, el frère d'un certain Claude avantagé dès 1663. On se trompe encore en le nommanl comme fils de Jean.
Lorsque Charles Blanc publiait en IN.'iT son élégante notice, les procès duraicnl encore...
Ne retenons donc de ce testament discutable que les preuves île la honte du maître el de sa dévotion naïve : il pense à ( < > 1 1 1 : il n oublie ni les pauA res ni les frais de sa sépulture; il demande cinquante messes en l'église Saint- Denys de Chamagne dans les Imil jouis qui suivronl làbas la nouvelle de sa mort. Fidèle el reconnaissant, Claude laisse, d'ailleurs, à peine 10000 écus (c'esl Baldinucci, puis Caracciolo (|iii l'affirment), lai il ses secours affectueux aux siens oui épuisé le trésor amassé par une longue vie ! La plus favorisée du testament, c'esl Agnès Gellée, douce ligure aussi mystérieuse que sa naissance, el donl le sourire entrevu jette une lumière sur tout ce inonde intéressé : son cher parrain prévoil tout, jusqu'à son mariage;
il lui laisse onze lieux du Molli Sainl-IJonaveiiluie el Irois du Monl \o\enale. pour constituer sa dol. plus tous les
tableaux de sa chambre (donl quelques copies d'après l'école bolonaise auxquelles il tenail beaucoup), son coffre avec sa garde-robe el son ni i il cielo <l<'l Ici lo dore w dormo. déclarait-il, en son italien candide): enfin, son Livrel
LE 1,1V ni. [)E VKRITE
Quel plus touchant témoignage nue le don de ce Li/>r<> (h Verità que les neveux du peintre ne semblent pas estimer ii sa valeur, mais ijiii ne devait point quitter la famille en vertu dune substitution '? Agnès a dû conserver pieusement le souvenir de celui ijiii l'avait élevée et dont sa jeunesse avait soigné les vieux jours ; après sa mort, le Livre, avec cinq ou six in-folio de dessins il après nature, revient aux héritiers directs qui ne purent le vendre à Louis XIV. malgré les instances <lu cardinal d'Estrées, son ambassadeur au Vatican. Vers le milieu «lu xvnr siècle. d'Argenville dit avoir retrouvé « ce beau recueil » à Rome, che/. une nièce de Claude (est-ce Anna déliée mentionnée
dans le codicille de L670 "? et celle nièce esl-elle une fille
de Jean .' toujours des conjectures !). Le Livre va quitter la famille : « la substitution finie, il a été vendu ». disent les uns avec I historien de la \ te des plus fameux peintres : d autres parlent de collatéraux inouïs scrupuleux ijiii l'auraient cédé pour deux cents écus à un marchand qui le revendit en Hollande... Bref, d'Argenville le revoit à Paris o (die/ unjouaillier » {sic), puis à Londres, « chez le feu duc de Devonshire où il est actuellement ». Depuis 1745, le Livre esl resté dans la bibliothèque ducale de Chatsworth et rien n'a pu I en faire sortir, pas même
les propositions d'un empereur do Russie. Impérissable el fragile testament d'artiste, mais ipn faillit faire torl à sa gloire, ou, <ln moins, à son génie, car si les biographes onl enjolivé la vie de Claude, les esthètes mil méconnu le caractère de simi Livre: opposons sa méthode de travail à leurs fantaisies.
Observons il abord comment une hypothèse devieni une vérité: n'est-ce pas un progrès déjà que de savoir qu'on ne saii rien ? El puis méfions-nous «1rs traducteurs de dessins autan! que des restaurateurs de tableaux ! Car les soidisanl fac-similé du Livre accusenl les infidélités, peutêtre même les retouches que ses! permises le graveur anglais Richard Earlom en gravanl ces 200 Iaxis publiés le 2b mars 1777. après trois ans de travail, par l'éditeur John Boydcll,à Londres, sons le titre dorénavant consacré de Liber I eritatis !
Pourquoi ce recueil? Quelle en esl l'origine?
L opinion la pins accréditée le représente comme une sorte de registre exactement tenu par un négociant de génie pour déjouer le nombre croissanl des faussaires el des pasticheurs de son ail : dès sa gloire naissante, on lin volait ses compositions à peine ébauchées, on les peignail dans sa manière el l'on vendait le plagiat comme authentique avant même l'achèvement de l'original. C'était à l'époque «le ses travaux pour Philippe IV. le roi d'Espagne. On voulait faire croire que le maître se répétait. Las de ces manœuvres et des discussions consécutives, Claude aurait décidé de former un Livide avec les dessins exacts de Ion les
CLAUDE LOItHAIN.
ses compositions, en inscrivanl sur chaque louillel la (lato, lr prix cl lr nom do l'acquéreur. Dos lors, venait-on lui présenter une toile en lui demandant sa provenance, il répondait : << Aucun tableau ne suri do mon atelier sans avoir1 trouvé place dans ce Livi'C Soyez juge de votre doute : consultez mon Lirrc el voyez si vous y reconnaissez \ olre la bleau ! »
Cesl Baldinucci, l'écho de la famille, qui prête un Ici langage à 1 artiste ; mais Baldinucci se trompe une lois de plus, car le nom de I autour île la commande ou de I achat ne se hl poinl toujours; le prix manque le plus souvent : el la date est rare : elle n apparaît cà el là qu entre les années 1648 et 1680, el le Z^rv'c contient des compositions antérieures à 1636 ! De plus, il ne contient point l'œuvre entière, el parfois de notables différences sont visibles entre la toile el le feuillet correspondant. De deux choses I une : si Claude a \oiiIu tenir un tel registre, il a échoué; ou Baldinucci se fourvoie. C'est une légende de plus. répétée par d Argenville et par Ions les couleurs.
I ne opinion plus artistique pencherait pour un recueil destine par l.lamle à garder le souvenir de chacune de ses compositions : chaque dessin a nia il été la il après etd après le tableau. Mais n'est-il pas plus vraisemblable de supposer ipi il a précédé la loile au lieu de la sui\ re '.' ipi il soil une pri' lace au lieu d'un souvenir ? Exécuté d'abord, a va ni el pour le tableau, chaque dessin serait une esquisse de peintre, un nouveau songe du maître, cl traduirait ci' <|u il appelait lui-même sa pensée : de la. ces différences el ces
!li
CiLAUDK LMUH.AIX.
lacunes notables. El puis un pareil Livre ne serait-il pas absolument <l accord avec I idée que I artiste se faisail de I arl .' le vrai répertoire d un compositeur de paysages? Le Livre, alors, mériterai! bien son nom de Libro d'Invenciotn !
Liber Naturcp et Artis.t disail l'admiration de Gœtbe. i|ni aurail pu I appeler, comme ses propres Mémoires : I éntéet Poésie ! Gœtbe, en effet, devinail que notre Claude peignail moins la réalité que « le rêve de sa lumière » cl i| m un tel poète rsl à la fois l'esclave el le maître de la nature i|u II n interroge il abord que pour construire ensuite autrement qu'elle : il suffit, pour commenter cette pbilosopbie du paysage, de comparer les inventions du Livre aux non moins magnifiques dessins de l'artiste d'après naturel Avouons aussitôt que nos veux soi il tentés de trouver ceuxci supérieurs à celles-là. supérieurs même aux plus éloquents tableaux : lanl la personnalité du copiste y brille ei s'y manifeste, lanl ils exhaleni un libre el toul moderne seiiliinenl de la nalure sou veraine H de la vie ! Nos veux se délectenl de ces gauches figures, de ces fleurs presque japonaises, de ces harmonies, au Mail mince d'abord (la Forteresse de Tivoli, par exemple), puis, de jour en jour, animées, ombrées, colorées par la seule divination des valeurs ! Sans parler des collections privées d outre-Manche, I Albert i nu de Vienne, les Offices de Florence, le cabinel royal de Windsor, noire Lomre un peu. le British
Muséum surtout, lions inoiilreiil ces ('Indes de pins, de
troupeaux à l'abreuvoir, d'arbres au bord d'une rivière,
CLAUDE LOKKA1N.
ici Ave de Titus largement aquarelle, ces feuillages, ces horizons, ces eaux vives: des compositions, partois, se inêlenl aux études, Ici le délicieux Narcisse du musée de Pesth mi la Tentation du Christ, plus conventionnelle, de Londres, lu troisième volume, qui fail suite au Liber Veritatis graA'é par Earlom, a recueilli les dessins de la collection 15. P. Knighl ; il es) visible au départemenl îles Estampes : alors la comparaison s'impose.
Kl dire que de prétendus critiques «I ail onl cru découvrir dans les feuillets du Livre lui-même «les « dessins d'après nature a ! Ils u'onl donc jamais regardé la nature que Claude interprétai! dans son arl ? « Ces deux cents dessins soni deux cents tableaux ». a torl bien écril M. de Laborde, el « I àme y conduil la main ». Les dessins du Livre rayonnent une magie qui n est point celle de Rembrandt : luus ombrés et lavés de bistre, ils contiennent déjà l'effet, le clair-obscur, le frisson Av<, heures... Us soni • I un coloriste et d un poète; 103 soni sur papier blanc, el '.(7 sur papier teinté, rehaussé de blanc au pinceau. Claude s'y exprime. Et « ces feuilles volantes de son génie » offrent plus d unité que les tableaux dont les figures trahissent des mains étrangères : on ne saurait les comparer qu'à I idéale bonhomie, au charme fruste «les \\ eaux-fortes du peintre-graveur, œuvre inégal où les Feux d'artifice ne retiennent que les curieux, mais donl les meilleures planches rivalisent treize lois avec le beau rêve des dessins.
Le Livre est la clé de son art. Rappelons les paroles mêmes de Goethe: un soir (iu ils feuilletaient ensemble le
Liber Veritatis, Goethe ilil à son fidèle Eckermann : » Ils uni. ces tableaux, la plus grande vérité sans ombre dt réalité. Claude Lorrain connaissait parcœur le monde réel dans le moindre détail, el il s en servail comme il un moyen pour exprimer le monde que renfermail sa belle âme. C'esl le véritable idéalisme', il sail se servir de moyens réels de telle façon nue le vrai, en apparaissanl dans I œuvre, donne I illusion il une réalité. » Là, sur le \il des Entretiens, nous devinons le secret de Claude,
relie science du inollile \ isi l)le sel'\aill il définir le solide
d un univers supérieur, cette collaboration d un artiste avec la nature : son œuvre n'esl jamais une copie, mais une construction. L idéaliste recrée la nature, il la repense dans son âme : ses portraits delà nature son! des « portraits à plaisir, où l'on ne cherche pas la ressemblance » ; ce paysage esl le poème ou le roman de la nature : telles les pastorales du lasse ou de I Astrée. La campagne italienne a été beaucoup mieux vue el plus observée d abord <|u on ne le croil généralement : témoin sa 1res reconnaissable végétation; mais, au grand siècle, l'art esl dominateur, I artiste veul avant loul river : il ne comprendrai! rien à la rivalité de notre exactitude avec la photographie.
De là. chez Claude, deux grands partis [iris de composition. Tantôt, c'esl l'antithèse cent raie dune masse sombre avec l'enveloppement du jour : par exemple, la Fête villageoise, OU le Temple (le DélûS (L. V. L 19), OU Moisi1 et h' Unisson ardent iL. Y. 161); tantôt, c'est une sorte de proscenium encadranl \ igoureusemenl les plans superposés
du décor : tel le Moulin (L. V. U3)don1 les galeries de Rome ri de Londres se disputenl I original, el la plupaii des Marinex an\ repoussoirs assombris. L'ar! ajoute toujours un premier plan d'ombrage (jue la nature ne fournil poinl mettez le Troupeau à l'abreuvoir, du Bri.tis/i Muséum, dessin à la plume d'après nature, en regard d un tableau : nus yeux trouvent dans I étude un tableau toul lait; son réalisme niais convie ni mieux i|n une poésie trop scandée. Et la formule, n'est-ce pas le danger de I idéalisme !
Du style an poncif, la pente est rapide cl Claude luimême a souvent glissé. Le poncil Henni obscurémenl ses premiers plans « muets de lumière ». le parafe de ses arbres ronds, héritage de Paul Bril, cl ipn suspendra son influence sur le paysage académique; mais la beauté rayonne dans les fonds mélodieux, variés, toujours discrets dans l'éclal : on \ reconnaît cette « vapeur du jour» qui délectait Goethe, » celle vapeur particulière répandue dans les lointains... aux contours suaves el fuyants » que remarquai! Chateaubriand parmi la tristesse romaine; innovation personnelle île Claude, et qui communiquera son atmosphère à toul I avenirdu paysage. Dans ses dessins mêmes, la couleur fail chanter la ligne, l'enveloppe transfigure le trait. La ligneesl la lettre caduque, la couleur esl l'âme vivante de ce que nous appellerons l'esthétique instinctive de Claude. Mais son arl soulève encore deux problèmes : Le paysagiste a-l-il jamais peinl d'après nature? — A-l il subi le voisinage du Poussin ?
CLAUDE LOUHAIN.
CLAUDE ET l>ol ssl\
Leurs noms soni toujours unis : se sont-ils connus ?
D'après d'Argenville et la tradition romaine au svme siècle, leur amitié ne Lusse aucun doute : on les voit causant, le soir, sur In terrasse du Pincio, d où le soir esl si pur; mi imagine leurs propos, leurs mains tendues, leurs regards communiant dans I admiration il une humide
lumière... ('.lande accueille a\ec déférence les conseils de
son aîné : « cependant, à ne consulter que le prix qu'ils vendaient I un el I autre leurs tableaux, le paysagiste avait pour le moment une incontestable supériorité ». Le recensement de 1656, I année de la peste, rapproche les noms de ces augustes voisins : c'est dans la Strado, Paolina. : et le 2 1 novembre 1665, Claude, avec tous les artistes de Rome,
a dû siii\ re le cercueil ilu Poussin. ..
Aucun texte, pourtant, n'autorise ces belles hypothèses : ni Baldinucci, ni Passeri, ni Félibien, ni les Lettres du Poussin à ses intimes, ni le testament de Claude, — pas plus que la rude main lu Normand n apparaît sur les paysages moelleux du Lorrain! Mais Sandrart vient encore à noire secours: le peint re-érn\ ain ne réunit |»as seulement leurs portraits ; en deux passages, dans d'autres notices de la Teutsche Académie, il confirme la tradition de celle illustre amitié : « Le Poussin, au début de son séjour à
CLAUDI-: LORRAIN.
Rome, nous voyail souvent, nous autres étrangers, el venait toujours lorsqu il savail que le statuaire Du Quesnoy, Claude el moi-même étions réunis: car nous avions coutume de nous communiquer Imis nos projets; le Poussin était un beau causeur cl notait sur son carnet lonl ce <|in lui semblait frappant... >> Ailleurs, à propos du Hollandais italianisé Pieter de Laar, dit le Bamboche, dont la mine el les farces de rapin divertissaient la compagnie, Sandrarl évoque une excursion pittoresque à Tivoli pour dessiner d'après nature, où Claude est nommé près du Poussin.
Ces deux maîtres français n étaient-ils nés pour se comprendre"? An ww siècle, un parallèle à la Plutarque aurait marqué ces traits : Ions deux oui connu l'aurore pénible et la gloire tardive, ils ont remporté la plus haute victoire sur les embûches de la vie. Tons deux adorateurs de I Italie, de sa lumière, au point qu'un retour dans la mère-patrie leur paraît I exil ! Toujours I rès Français quand même, hors de France, pur celle mesure qui les fait originaux dans l'imitation, par celle humanité ipn respire dans leurs paysages: ils ne peignent, c'est vrai, ni leur pays ni leur temps, mais leur génie nous parle encore de I un el <le l'autre; et, sous le ciel italien, leurs veux mil moins vu l'arl éphémère que la nature éternelle. Tous deux indépendants, affranchis, parmi des esclaves, — Claude par ignorance el Poussin par volonté! Novateurs tous deux. celui-ci par la ligne souveraine, celui-là par une atmosphère enchanteresse : chez le père de l'Ecole française, le ciel resté morose accuse le beau dédain du peintre d'histoire
(ÎLAUDK LOHItAIN.
;i I endroit îles caprices de l'heure; chez le prince des paysagistes, le si \ l<- tourne ;m poncii sur les premiers plans, mais la lumière ili\ inise les fonds. Poussin donne I illusion de l,i lumière à force de grandeur : Claude par vienl au si \ le à force < i<- lumière. L'aîné se révèle un sage : son ail csl iinc philosophie. Iriomplie de la raison; le plus jeune es) un peintre, son ail proclame une sensibilité merveilleuse cl le pouvoir de I instinct. L Ecole se réclamera du théoricien; mais le paysage moderne se souviendra du poète : Poussin, c'est une pensée; Claude, c'esl un regard.
Tous deux appliqués H lents savent <|ii on ne peinl pas ti à lire-ci aile » comme les fa presto de leur temps ! .Mais Poussin I emporte par la li auteur du caractère et de 1 œuvre: il reste pauvre cl fier, pendanl que son ami l'ail fortune ri que I essence du soleil se change en or dans ses coffres. N'hésitons jamais à répéter que Poussin paysagiste csl 1res supérieur à Claude : ses mâles figures complètenl I harmonieuse cl sévère unité de ses paysages, décor accessoire autour >\n « roseau pensant <> : ses inventions oui un accent, une allure sublime, I écho d une Grèce primitive entrevue par un « Virgile sauvage ».
Tous deux cultivenl le paysage historique où I homme s ajoute à la nature, selon la définition de l'Art donnée par Bacon : Ions deux o travaillent à I italienne », préféranl la majesté du marbre à la poésie des ruines, la beauté renaissaule à la mélancolie d un tombeau : la tristesse moderne n a pas effleuré leur beau rêve antique : ils n oui pas non
fiLAUDK LO RU A IN
plus retenu I image des Audelvs m de ( lhaniamie : ils ne vibrenl pas au souvenir de la pehle luinée villageoise < | u < * I Angevin Joachim du Bellay u ;i pas oubliée sur les bords imposants du Tibre; aucune nostalgie ne les trouble, et ce manque de regrets fait les nôtres... Mais quelles différences il accent dans I emploi d un même langage ! Quelles physionomies opposées dans l'idéal portrail d un môme séjour! Héroïque, l'oussm dirige sa ci promenade» vers une Tbébaïde ombragée pour des stoïciens; idyllique, Claude évoque une Arcadie bienbeureuse. L'un, parcoui.iiil la campagne romaine à la rccherclie des buissons austères comme son âme el des nobles échappées, repeuple d'idée la Palestine cl la Grèce; l'autre, en lace du soleil et de la mer, son miroir, enclôt dans I or des couchants cl la pâleur des aubes une sorte d'Italie surnaturelle, moins imposa nie. quelquefois plus vraie, souvent plus champêtre, aussi pure toujours.
Il se peut que le génie poussi?iesque ait révélé le style à noire ignorant : mais la grâce de I instinct n'a poinl voulu se guinder à sa morne grandeur. A la suite dePoussin qui pouvait dire avec le Ion de Corneille :
Rome n'esl plus dans Rome, elle est toute où je suis.
Claude apparaît 1res vacinien : son rêve s'éclaire, pur. paisible, un peu mol et redondant comme le Fénelon du Télémague. Il laisse aux héros les vallons sourcilleux de YAcqua Acetosa; ses pas descendenl vers les douceurs de Castel Gandolfo. devant I espace... Un chalumeau l'attire ;
In'i
CLAUDK LORRAIN.
il ouvre son âme au baiser du matin. » ce printemps du jour», Claude esl surtoul pastoral. Parmi la solennité bolonaise, il esl resté très berger, comme Salvator Rosa devinl 1res brigand : le paysage des maîtres esl l'expression de leur sentiment. Auprès des nymphes et des muses, an bord d une eau calme, le Livre de I érité multiplie les sites el les figures anonymes, jeunes Mlles portant îles corbeilles ou troupeaux <|ni s aventurenl lentemenl sur un
pelil jionl... I ne silhouette île chèvre anilise Claude el
l'elienl son trait. Sa mythologie même esl familière el presque intime, à côté de l'emphase du temps. Dans ses ports de mer ou ses bucoliques, il ne crainl pas de profiler la cape el le feutre : le Dessi?iatew^s est représenté plusieurs fois lui-même en lace du Bouvier. L intérêl <lispersé se concentre dans l'effusion de la jeune clarté sur le marbre antique. Réfractaire à la description, l'œuvre il un coloriste original esl un hymne épars à la Sérénité. Quelle que sml I influence du grand aîné normand, il n esl pas absolumenl juste de redire, avec l'imagination des Goncourt, que le Lorrain a tira un feu d'artifice dans les décors du Poussin ».
\-T-ll. .mi \IS l'I'.INT I) U'KI'.S NViTUi:
Nouvelle question complexe, à laquelle on a diversemenl . niais toujours mal répondu. Car il faul distinguer l'étude
cl le tableau. Liétude dil oui; mais le tableau dil non. Le testamenl de Claude, aussi bien que Baldinucci. nous parle de morceaux eolonti al natuvale. d un paysage divin fo al paese. . . alvero : toile celle vue de lu I tf/na Madainii. voisine de Rome, que le peintre refusa plus lard aux plus fastueuses propositions du pape Clémenl l\ ! Il s ne.il là d'une étude poussée qu'un paysagiste aime à garder sous ses yeux. Mais c'esl encore el Ion jours Sandrarl qm fail comprendre I arl on la vie de son compagnon desJudieuse jeunesse : c esl Im < 1 1 1 1 nous a fail pari de son obstination. de sa persévérance au travail (/// imitanda naturoi)^ de sa personnelle méthode de notation sons le ciel changeant, de ses mélanges de couleurs anssilôl rapportés à l'atelier (statim pigmenta sua distcmperabat . domunu/ue ai m iis
recurvens applicabat): c esl Im ipn le rencontre un
jour aux cascatelles de Tibur el < j u i se targue ingénûmenl d'avoir conseillé le génie naissanl : « J'avais ma brosse en main », dil Sandrart. a el le Lorrain \il que je peignais d'après nature, en présence môme du modèle, sans recourir à la mémoire on à 1 imagination. Ce procédé lui pin! lellemenl ipi il le lil sien; el celle méthode nouvelle ni' lui pas étrangère à son succès... » Ils allaient souvenl peindre ensemble aux environs : Sandrarl peignait de préférence des fabriques de grande dimension qu'il utilisai! ensuite en ses tableaux d histoire : Gellée, au contraire, ci ne peignai! que sur une très petite échelle el des objets au delà dn second plan, perdus à I horizon el confondus an ciel ; il excellai! dans ce genre-là ».
lus
r.LArDK LORRAIN.
L'ami de Claude a lorl bien vu [originalité de son génie cl l'intérêt de son œuvre ; loul l art de Claude esl dans la science vibrante de I atmosphère : « Il savail qu un bon peintre en perspective doit rompre ses Ions et les modifier selon la dislance des objets... » Sandrart, ici, défini! il un [rail juste, en peintre, les innovations de notre paysagiste : I lianiiunic. I accord, la dégradation des teintes, la divination îles valeurs', dans un autre passage de son livre, il invoque le souvenir il»' son illustre voisin cl l'appelle le temps <»ù Claude peignai! avec lin il après nature, du coté de Frascati : « Après avoir indiqué le contour el l'ombre à la pierre noire, il nous arrivai! d'ajouter îles couleurs sur carton ou sur toile : éludes animées, liés supérieures au trail (nudis delineationwus). » Il se pourrail que le pelll ciel illl LolINl'e. au llier\ellleu\ a/.lll' ilelllele île nuages roses in" 230), ail été peinl de la socle... Ainsi Claude, sans posséder les quatre villas du Guaspre aux quatre points cardinaux de la campagne romaine, a peinl sur le vif; el ses dessins ombrés ne sont-ils pas îles peintures en camaïeu ?Claude dessinateur esl déjà peintre. Accable de commandes, plus tard de vieillesse, il dessmail
encore.. .
C'en est donc fa.i1 de la légende assurant qu'il n'a jamais travaillé devant la nature, ci trop ému devant elle ». — ou trop maladroit ! .Mais il ne s'agit ici que d'études ', et les tableaux composés prouvent deux-mêmes qu ils mil été longuement élaborés dans l'atelier toujours, dans la campagne jamais. << Devenu célèbre, il rendil à la perfection
CLAUDE LORRAIN. 'Il
ImiiI ce mi une riche mémoire ;i\;nl amassé dans su tète de trésors empruntés à la nature vivante », ajoute Sandrarl. Aux yeux «les maîtres anciens, la couleur fugitive n'esl qu'un accident : le tableau se fait d après les dessins. Et puis il est des sujets difficiles à copier, des motifs insoutenables; el plus d'un acteur des ports de mer s'abrite le visage : l'éblouissemenl n'esl -il pas le triomphe de Claude '? Mais cet éblouissemenl n est qu un souvenir.
Le Soleil csl le vrai su/cl de son 03UVI*e, in\isil)le OU
présent. C'est le dieu perpétuellement adoré. sans flatterie de cour, sans allusion seruleau Koi-Soleil ijiii ne brille pas encore à Versailles... Rubens, déjà, n'avait-il point mêlé l'astre du jour aux fantasmagories de ses belles pochades ? Mais Claude en fait l'àmede ses effets préférés, de sa création sans rivale, ce riche port de nier, à contrejour, OÙ I onde se prête à lous les caprices de la réfraction. Kl c'est une clarté neuve dans l'histoire du paysage. Le Midi rayonne idéalemenl dans les la Idéaux du Lorrain. Vers la même heure, dans le .Nord. Ruysdael ensoleillai! les nuages donl l'ombre attriste le Buisson qui penche ou le Champ de blé. ..
Comment Claude concevait-il un taubleau, connue il di sa il ".' — ('.online une irradiai ion de l'œil du jour. Comment passait-il de la pensée à l'exécution? Par un artifice, qui n'est que la peinture même. Son éblouissemenl n'esl qu'une transposition. Ainsi le Beethoven de la Symphonie -pastorale fera parler l'orage el la foudre : en les transposant. A vrai dire, le soleil de l'art n'esl qu'une tache
jaune, un orbe glacé... Sa splendeur n'est qu'une ombre : ri |i;ir ijih'I miracle laire i'i'S|ili'nilir un disque d'ocre crayeux .' Par la seule magie îles valeurs <|iu peuvenl exalter ce centre lumineux. Une marine de Claude esl la dégradation tl un loyer central : ('(11111111' des cercles indéliniuienl élargis dans I eau. les ondes lumineuses se répandenl de l'extrême clair à l'obscur du zénitb on des premiers plans. Le ciel n'esl [tins un rideau, mais une illusion spliérique cl respirable ainsi que l'atmosphère.
('.lie/, le metteur en scène de la Lumière, la facture écbappe : ciiniineiil déliiur sa Inucbe invisible, ses empâtements lisses, ses procédés incopiables parce <|ii insaisissables? Le résultai seul apparaît, matinal ou crépusculaire : l'heure blonde, rousse, rose ou verdàtre... Le froid paysage historicjue ne semble plus un agencement de masses décoratives el (le conventions bocagères : les solennelles ordonnances sonl rajeunies par de chauds rayons. Sans doute, (.lande 11 a poinl I011I dil : il 11 a jamais évoqué le .Midi blanc sous l'azur, ou la grimace des soirs nuageux ; il n a rien raconté du cercle laborieux des Géorgiques el des Saisons... Son leuvre esl un printemps éternel. VA les Heures sonl ses vraies Muses. Claude esl le devancier des lumlnaristes : il a réalisé le poème plus que I analyse de la lumière; il a découvert une poésie des lointains, un style de la couleur, la distinction dans la féerie, la pureté dans l'étrangeté, la vertu toute française d'un génie sobre cl reposant. D'autres ironl plus avant que lui: mais nul n'aurait I riomphé sans lui.