‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 11 sur 176 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

produits de la race bovine, et encore ne s1est-il pas contenté de les représenter une à une ; il existe un dessin du grand recueil du Musée Britannique dans lequel on voit entrer en scène un troupeau qui envahit le paysage tout entier.

Une de ses plus jolies compositions, un dessin qui fait partie du même recueil, est absolument dénaturée par les figures qu'il y a introduites. C'est une étude à la plume, lavée de bistre, pour un tableau aujourd'hui conservé à la galerie de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Une large rivière, pleine jusqu'aux bords, y roule ses eaux paisibles, sur lesquelles glisse lentement une barque; de beaux arbres l'ombragent et, sous leur feuillage épais, deux cerfs regardent les pêcheurs qui ont osé troubler leur solitude et jeter des filets devant leurs yeux étonnés. Plus loin, au delà du pont qui accentue le second plan, on aperçoit des collines couronnées d'édifices classiques, dorés par le soleil couchant et dominant de vastes plaines noyées dans la lumière. Quoi de plus tranquille, de plus harmonieux ? Malheureusement, Claude a eu la malencontreuse idée de placer, au premier plan, un personnage dans lequel il faut, selon toute vraisemblance, voir le jeune Tobie, car on aperçoit, à ses côtés, un personnage ressemblant à un ange et devant lui un poisson énorme, bizarre, monstrueux, qui offre en certains endroits de singulières ressemblances avec les crocodiles.

Il existe, dans la même galerie, une série de dessins, dans lesquels le peintre a retracé les aventures de Paris et d'Hélène, en commençant par La partite di Paris enon tramostite, et en terminant par la mort de son héros. Ces dessins sont exécutés à la plume, procédé que Claude savait manier avec une délicatesse et une facilité toutes particulières, mais ces qualités sont impuissantes à prêter à son travail le charme que l'on souhaiterait d'y trouver. Si l'ensemble de la composition est parfois d'un beau jet, les personnages sont lourds, mal bâtis, mal agencés, d'un dessin puéril, d'une tournure presque ridicule. Devant un tel échec, le cœur se serre, surtout quand on sait toutes les peines que le maître s'est données pour — ne pas réussir! Jamais il ne s'est laissé intimider par les difficultés qu'il ne pouvait

vaincre; sans cesse il entreprenait des études à l'Académie de Rome

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et s'exerçait à dessiner la figure avec un courage et une patience inépuisables. Il poussait souvent le scrupule jusqu'à consacrer toute une quinzaine à l'exécution d'un seul morceau — circa rem unicam intégrant — et, en fin de compte, ajoute Sandrart, il n'avait presque rien à vous montrer.

11 n'est donné qu'aux hommes d'un certain caractère de s'attacher ainsi à la poursuite d'un idéal irréalisable; ce n'est pas, à coup sûr, dans les faciles leçons du Tassi que Claude aurait pu puiser la force tenace qu'il déployait, en toute circonstance, pour interroger les secrets de la nature. On ne saurait croire non plus que son séjour auprès du peintre paysagiste Waels1, originaire de Cologne, ait compté pour beaucoup dans le développement de son talent, quelque intérêt qui s'attache d'ailleurs à la fixation de la date du séjour du Lorrain à Naples. Ici, comme ailleurs, la divergence entre le récit de Sandrart et celui de Baldinucci semble tenir au désir d'arrangement et d'adaptation qui perce de temps en temps chez l'auteur italien. S'il faut en croire Sandrart, Claude, qui était né à Chamagne, en 1600, comme il nous le dit lui-même dans son testament, arriva tout jeune à Rome et se plaça immédiatement chez Augustin Tassi. Cet événement eut lieu très probablement avant 16212, car à cette époque, la mort de Paul V, dont Tassi était le protégé, mit fin à sa faveur à la cour papale, et le priva à la fois des emplois et des émoluments qui lui permettaient, — qui lui commandaient presque de mener un train de maison brillant.

Baldinucci, au contraire, soufflé par les neveux de Claude, nous présente le jeune artiste lorrain comme un élève ou plutôt comme un

1. Baldinucci l'appelle « Goffredo ». Dans l'édition du livre de Sandrart, publiée par les soins de Vorsterman en 1774, la Vie de Claude par Baldinucci se trouve incorporée dans le texte de Sandrart. En parlant de Waels, Vorsterman ajoute: « ein geborner Kœlner». D'Argenville parle de lui dans la Vie deBartolomé Breemberg : «Son disciple Goffredi », dit-il, « a peint différemment de son maître; sa manière est légère et spirituelle, ses figurines bien touchées, mais son ton de couleur est très faible et trop blanchâtre. On ne sait aucune particularité de sa vie, ni l'année de sa mort. » ( Vies des peintres, tome III, page 149 ) Je n'ai jamais rien vu de ce peintre, et n'ai pu, jusqu'ici, l'identifier. Les deux Waels d'Anvers, Lucas et Jean, passèrent beaucoup de temps en Italie vers cette époque. Lucas, qui était paysagiste, avant d'aller plus loin, travailla à Gênes où il a laissé beaucoup de preuves de son talent. Ne serait-ce pas à lui que Claude s'est adressé?

2. Un document, qui m'a été communiqué par M. Mùntz, nous montre Claude employé en îôiu par le cardinal Montalto à un travail dont le Tassi avait la direction. Voir Appendice E.

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