CHAPITRE PREMIER
auxiliaire du vieux sybarite; son entrée chez lui n'aurait, à l'entendre, ressemblé en rien à la domesticité. Pour rendre son récit vraisemblable, il est donc forcé de retarder la date de la rencontre des deux artistes, d'assigner à Claude l'âge de vingt-cinq ans à ce moment décisif et de nous le présenter comme déjà « ragionevolmente istruito », c'est-à-dire, parvenu à un degré d'habileté qui devait imposer, en quelque sorte, son entrée chez Tassi. Claude aurait été, en effet, d'après ses neveux, un jeune seigneur arrivant à Rome, les poches pleines d'or, et faisant ses études en véritable fils de famille : tout d'un coup la guerre de Trente ans éclate, ce qui empêche les siens — on ne sait pas trop pourquoi — de lui servir sa pension. Se voyant sans ressources, il est contraint, affirme-t-on, sans nous donner à cet égard le moindre détail, de chercher fortune à Naples.
Baldinucci se brouille, en outre, avec les dates. A l'entendre, Claude passa à Naples deux ans auprès de Geoffroy Waels, et ne le quitta qu'à l'âge de vingt-cinq ans pour se présenter dans l'atelier de Tassi. Claude, étant né en 1600, serait donc entré chez Tassi en 1625 ; mais le biographe a oublié un fait essentiel, à savoir que Claude quitta l'Italie, pour retourner dans sa patrie, à la fin du mois d'avril 1625. Il aurait donc dû prendre congé du peintre romain au printemps de l'année même dans le cours de laquelle il est censé être entré dans 9on atelier. Il y a là une erreur palpable et, à mon humble avis, ce n'est pas du côté de Joachim de Sandrart qu'elle s'est produite.
D'après l'itinéraire tracé par Baldinucci, Claude a dû traverser Lorette en se rendant à Venise. De cette dernière ville il gagna la Bavière, et de la Bavière, son village natal, Chamagne, où il avait des affaires de famille à régler. Il fit ensuite une excursion à Nancy, où un de ses parents le reçut fort bien et le présenta à Claude Deruet, peintre attitré du duc Charles IV, et lui-même nouvellement arrivé d'Italie.
Pour tous les détails de ce voyage, qui dura environ deux ans, nous sommes contraints de nous fier absolument au récit de Baldinucci. Sandrart n'y fait pas la moindre allusion, et il paraît probable
2o CLAUDE LORRAIN
que Claude n'aimait pas à en parler, son retour dans sa patrie ne lui ayant valu que des déceptions. On chercherait en vain, du reste, chez' l'un et chez l'autre de ses deux contemporains, la mention des épisodes (inventés par d'Argenville ') qui animent quelques-unes des plus récentes biographies du Lorrain'2. A en croire ces dernières, Claude aurait été attaqué et dévalisé par des brigands entre Munich et Nancy; mais je suis portée à croire que cette anecdote est une invention moderne et qu'elle ne s'appuie que sur le témoignage de d'Argenville :! , dont l'imagination semble avoir rivalisé avec celle de M. Payne.
Baldinucci, s'il ne nous donne pas de détails aussi piquants, nous fournit, du moins, des renseignements précieux sur la situation du jeune peintre à Nancy, où il songeait, peut-être, à établir sa demeure.
Deruet, qui figure dans le texte italien sous le nom presque méconnaissable de « Dervent », mais qui est bien certainement le peintre Claude Deruet dont Jacques Callot4, son ami, nous a laissé un si joli portrait, prit Claude auprès de lui avec promesse de l'exercer à dessiner la figure. Chez Tassi, Claude avait appris à peindre les décors; chez Waels, il avait reçu des leçons de paysage; mais, on l'a vu, c'était toujours la figure qui le préoccupait le plus, c'était elle qu'il ambitionnait de reproduire d'une manière satisfaisante. Deruet était riche, il menait un train de grand seigneur"'. Grâce à l'appui du prince de Phalsbourg (fils naturel du cardinal de Guise, assassiné à Blois, en 1 588) , il occupait à Nancy une situation prépondérante. Aussi avait-il besoin d'aides habiles pour mener à bonne fin ses nombreuses entreprises. Selon toute vraisemblance, il s'aperçut bien vite que le nouveau venu, quoique ayant fait ses études en Italie, ne pouvait lui être d'aucune utilité dans le genre de travail qu'il cultivait, et qu'il n'y aurait jamais moyen de l'associer à l'exécution de ses tableaux. Il avait à peindre, à ce moment, la voûte de l'église des
i. D'Argenville, Vies des peintres, tome IV, pages 56 et 5y.
2. Charles Héquct, Journal de la Société d'Archéologie. Nancy, 1 863. — A. de Lacaze, Notice sur Claude Lorrain. Paris, 1857.