‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 14 sur 176 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Aussi, toutes les ressources qu'il s'était créées à Nancy par son travail furent-elles épuisées; mais, sans souci de l'avenir, l'artiste célébra gaiement sa convalescence en dépensant sa dernière pistole pour un souper d'amis. Heureusement, pour le tirer d'embarras, il y avait là un marchand de tableaux qui vint le lendemain matin fort à propos et lui paya largement deux toiles, les seules, au dire des biographes, que Claude eût de prêtes dans le moment.

Ce n'est peut-être là qu'une fable, tout comme l'attaque des voleurs entre Munich et Nancy, imaginée par d'Argenville; mais si le récit pèche par la véracité, il a du moins l'avantage d'être plus amusant que le témoignage de Baldinucci. Ce dernier, cependant, nous fournit un détail, trop oublié, qui n'est pas sans valeur. Claude,- à son arrivée à Marseille, rencontra un autre jeune peintre, de trois ans moins âgé que lui, Charles Errard, le futur Directeur de l'Académie de France à Rome, qui se rendait en Italie en compagnie de son frère et de son vieux père. Une petite rectification est peut-être nécessaire ici. Nous savons que le premier voyage de Charles Errard en Italie eut lieu en 1621, puisque, né en i6o3, cet artiste visita Rome avec les siens à l'âge de dix-huit ans1. Après être resté quelque temps dans cette ville, Errard retourna à Nantes, puis à Paris, d'où il fut renvoyé à Rome, avec une pension, par le surintendant des bâtiments, Sublet des Noyers. Il me semble donc que Charles Errard a dû en être à son second voyage lorsqu'il rencontra Claude, mais il ne paraît pas qu'il ait alors été accompagné de son frère et de son père, malgré l'assertion de Baldinucci, d'après lequel Claude se serait embarqué avec la famille. Le voyage à Civita-Vecchia se fit dans de mauvaises conditions, encore aggravées par une tempête, et ce ne fut qu'au mois d'octobre que Claude arriva à Rome, le jour même de la fête de Saint- Luc, le patron des peintres.

La belle collection de dessins de M. Roupell renferme des souvenirs se rattachant à ce voyage mémorable ; nous y voyons trois études de la main de Claude, — un croquis à la plume du vieux port de

1. Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des Membres de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture. Paris, 1864, tome Ier, pages j3 et 74.

Marseille et deux autres croquis datés de Civita- Vecchia, où Ton remarque des édifices qui font penser aux ennuis de la quarantaine. Tous trois sont tracés sur des feuilles de papier blanc du même format et paraissent provenir du carnet où le peintre inscrivait peut-être ses impressions de voyage.

Claude, à ce qu'il semble, rapportait quelque argent de Nancy, car, en arrivant à Rome , il loua tout de suite une maison ( « apersevi casa », dit son biographe). Il ne tarda pas à recevoir de nombreuses commandes des amateurs de tout pays. Le cardinal Bentivoglio, qui lui procura la protection d'Urbain VIII, fut un des premiers à fréquenter l'atelier, dont, à partir de ce moment, la porte fut condamnée afin que l'artiste pût travailler sans être dérangé.

Il ne faut pas cependant conclure trop vite. Baldinucci était forcé de résumer en quelques lignes les résultats de dix années de luttes et de labeur. Mais pour nous, qui devons creuser plus profondément, nous ne tardons pas à découvrir que le succès et la fortune se firent attendre, pour le Lorrain, comme pour tout travailleur n'ayant pour lui que le courage et l'indépendance du talent.

Longtemps avant que les amateurs se fussent décidés à faire antichambre chez le paysagiste à la mode, Claude avait trouvé parmi ses confrères un ami sûr et dévoué. A son retour en Italie, il fit la rencontre de Joachim de Sandrart et ses relations avec le peintre allemand devinrent bientôt aussi précieuses pour lui-même que pour la postérité.

Amené assez jeune en Angleterre par son maître, Gérard Honthorst, Sandrart réussit à y fixer l'attention de deux amateurs également distingués, le roi Charles Ier et le comte d'Arundel. Il voyait s'ouvrir pour lui un avenir brillant, mais le désir de visiter l'Italie l'emporta sur toute autre considération. Il quitta Londres en 1627, et, l'année même où Guillaume Petty rapporta du Levant la célèbre chronique de Paros et d'autres marbres non moins précieux, destinés à enrichir les collections de lord Arundel, Sandrart traversa la France et arriva en Italie. 11 voyageait avec un parent, l'orfèvre Michel le Blou,

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