CHAPITRE II
Employé par les Muti et par le cardinal Crescenzio, Claude a dû voir sa réputation s'affermir rapidement. D'après les ternies dont se sert Sandrart, on peut deviner que, longtemps avant sa séparation d'avec le paysagiste français, l'avenir du Lorrain était assuré. En 1634, l'année même qui précéda le retour de Sandrart à Nuremberg, Sébastien Bourdon, fraîchement débarqué à Rome, joua un tour de sa façon au peintre lorrain. On sait que Bourdon contrefaisait avec une grande facilité toutes sortes d'ouvrages, doué qu'il était d'une imagination vive et d'une grande souplesse de pinceau. Claude l'accueillit sans défiance et lui montra un grand paysage commencé depuis quinze jours et dont l'achèvement exigeait une autre quinzaine. « M. Bourdon ' », dit Guillet de Saint-Georges, « s'en fit une idée parfaite, revint chez lui, prit une toile de pareille grandeur, et en huit jours de temps contrefit si bien ce paysage que, l'ayant fait exposer à une fête, tout le monde s'écria que c'était la plus belle chose qu'on eût encore vue de la main du seigneur Claude. Celui-ci demeura surpris de ce bruit, et apprit des curieux qui se rendaient chez lui que cet ouvrage paraissait être absolument le même que celui qu'ils virent encore sur le chevalet. Le seigneur Claude ne se put empêcher de l'aller voir, et revint avec une colère extrême, qui l'aurait porté à de grandes violences, si son imitateur n'eût pris soin de l'éviter. » Bourdon, en effet, ne vivait alors que de pastiches, qui ont dû lui attirer plus d'une fois de sérieux déboires quand il s'attaquait à ses contemporains. Il se peut fort bien que sa querelle avec des Rieux n'ait eu d'autre cause qu'une tentative de ce genre, mais des Rieux, moins généreux que Claude, dénonça Bourdon comme calviniste et le força ainsi à quitter la ville.
Parmi les premiers à reconnaître le mérite du Lorrain, il faut compter, je crois, M. de Béthune, ambassadeur ordinaire du roi de France auprès d'Urbain VIII. M. de Béthune, frère puîné du grand Sully, était un des plus habiles négociateurs de son temps. Envoyé à Rome en 1601, il y résida en qualité d'ambassadeur sous trois papes, Clément VIII, Léon XI et Paul V. Rappelé en France, il fut attaché
1. Mémoires inédits... des Membres de l'Académie, tome Ie', page 88.
au service de la reine mère, alors retirée à Angoulême, et contribua puissamment à la réconcilier avec son fils. Après s'être acquitté, avec grand succès, de plusieurs autres négociations difficiles, il revint en 1627 à Rome, signa avec l'ambassadeur d'Espagne un traité réglant les affaires de la Valteline, et négocia en 162g un projet d'union entre la France, le pape et la République de Venise contre la maison d'Autriche. C'est dans le cours de cette année, ou quelque temps plus tard, que M. de Béthune a dû commander les deux toiles conservées au Louvre, et connues sous le titre de Vue du Campo Vaccino et Vue d'un port de mer, effet de soleil levant. Ces deux tableaux portent les numéros 9 et 10 dans le Livre de Vérité, dans lequel Claude collectionnait ses propres compositions; la Vue du Campo Vaccino a été gravée à l'eau-forte par lui-même ; mais cette estampe, qui est une des meilleures de l'œuvre gravé du peintre, est datée de i656' et le tableau, ainsi que son pendant, a dû la précéder d'un grand nombre d'années.
La Vue d'un port de mer, quoiqu'elle se distingue par cette belle qualité de lumière qui est comme la signature authentique de Claude, ne saurait passer pour un chef-d'œuvre. On y remarque une certaine raideur dans l'ordonnance des palais qui dominent le quai, où des personnages de petite taille, affublés de costumes hollandais (ajoutés par Jean Miel), vendent et achètent des poteries blanches ; on constate aussi de la sécheresse clans la facture, et quelque chose de trop, cherché dans l'ensemble. Ces défauts, qui se retrouvent dans la Vue du Campo Vaccino, feraient classer à eux seuls ces deux tableaux parmi les productions de la première époque du maître ; ceux-ci auraient donc une valeur incontestable comme documents, s'ils étaient restés tels qu'ils étaient à l'origine. Mais, au siècle dernier, quand la vogue était à l'école de Bologne, on a voulu leur donner du ton. Les clartés limpides d'un Claude paraissaient fades et insipides à des yeux habitués au colons d'un Vanloo ; il fallait les « chauffer » et le vernis brun, qui se glissait alors partout, finit par voiler à tout jamais la pensée et les impressions du Lorrain.
1. Voyez plus loin le chapitre consacré aux eaux-fortes du maître.
Le cardinal Rospigliosi, qui devint plus tard pape sous le nom de Clément IX, apprécia aussi de bonne heure le talent de Claude; son nom est tracé, dans le Livre de Vérité, sur le revers des dessins portant les numéros 1 5 et 34. De ces deux paysages, le second a passé en Angleterre. On l'admire maintenant à Mulgrave Castle, et d'après des notes sur la collection de lord Mulgrave publiées en 1877, dans YAthenœum, par M. F. G. Stephens, il est assez bien conservé. C'est, dit-il, « un effet d'après-midi en plein été, qui n'a rien perdu de son harmonie générale, quoiqu'il ne brille plus de son éclat primitif ».
Au cardinal Rospigliosi succéda un autre membre du Sacré-Collège, le célèbre cardinal Guy Bentivoglio. Claude, qui trouva en lui un appui solide, put même se croire des droits spéciaux aux bons offices du cardinal. Le Lorrain parlait français, et Bentivoglio avait passé plusieurs années en France comme nonce apostolique. Il y fit même si bien sa cour que lors de sa promotion au cardinalat, en 1621, Louis XIII le choisit pour protecteur de la France à Rome. Bentivoglio visait à la papauté et ses ambitions personnelles furent bien servies par son extrême habileté dans les affaires. Sa physionomie spirituelle et distinguée nous est bien connue par la belle gravure de Jean Morin d'après le portrait peint par Van Dyck. Sur la toile originale, actuellement conservée au palais Pitti, le cardinal est représenté en pied, — la gravure de Morin ne nous donne que la tête, tout ce qu'il faut pour lire dans l'âme même du personnage sa pénétration, ses ambitions, sa souplesse, son cynisme aimable et poli. A Rome, il affichait, par politique autant que par goût, une grande magnificence et devint très vite le confident intime du pape qui l'avait précédé dans la nonciature de France.
Deux tableaux exécutés par Claude pour le tout-puissant cardinal furent montrés à Urbain VIII, et lui inspirèrent une telle admiration que le peintre reçut du souverain pontife une commande des plus importantes. On souhaiterait vivement de pouvoir identifier les deux toiles qui procurèrent au Lorrain cette bonne fortune, mais c'est en vain qu'on cherche le nom de Bentivoglio sur les feuilles du Liber Veritatis; il n'y figure nulle part. Il est plus que probable, du reste, que ces tableaux