CHAPITRE II
ne restèrent pas longtemps la propriété du prélat. Bentivoglio habitait à Rome le vaste palais qui est maintenant le palais Rospigliosi, mais il fut forcé de le vendre, peu de temps avant sa mort, pour faire face aux dépenses dont il ne lui fut pas donné de recueillir le bénéfice, car il mourut en 1644, au moment même où il espérait s'emparer de la succession de celui dont il avait été le conseiller et l'ami.
Deux des tableaux du pape Urbain sont entrés au Louvre : Un Port de mer au soleil couchant (L. V., 14) et Une Fête villageoise (L. V., i3), dont il existe, d'après Dussieux, une répétition à Saint- Pétersbourg '. Tous deux portent la signature du peintre avec la date 1 63g. Claude avait donc presque atteint la quarantaine avant que les œuvres exécutées pour le cardinal Bentivoglio lui eussent procuré la faveur du pape. Par de longues années de luttes il s'était enfin formé. Son talent avait mûri lentement; il touchait maintenant au succès; sa renommée allait briller comme ce soleil qu'il aimait tant.
La composition si gracieuse qui s'appelle la Fête villageoise est d'une conservation excellente, mais la Marine qui lui fait pendant a été détruite par des nettoyages maladroits. En plusieurs endroits on a mis à nu le bleu; le fond n'existe plus; les bâtiments n'ont plus de corps; seules les figurines peintes par Jean Miel, d'une touche ferme et grasse, ont résisté à des procédés qui ont ruiné juste tout ce que le maître y avait mis de personnel, — c'est une œuvre perdue. Les tableaux de Claude ne vivent que par la lumière, par la puissance magique qui permet au maître d'évoquer l'image du soleil au moyen d'une tache jaune; mais les jaunes, ici, n'éclairent et ne brillent plus; leur ton est plus opaque que celui des bleus eux-mêmes; bref, cette toile autrefois si belle n'est plus que l'ombre d'elle-même.
Des deux autres tableaux du pape Urbain, je n'ai pu retrouver que la jolie Vue de Castel Gandolfo (L. V., 33), qui a été portée sur la liste de Joseph Gellée comme « Cose pastorale». Ce tableau, qui n'est que de petite dimension et dont les quatre angles ont été coupés, est peint sur bois; un instant j'ai cru découvrir son pendant dans une Marine de forme carrée, également peinte sur bois, et en fort mauvais état,
1. Les Artistes français à l'étranger, édition de 1876, page 58i.
4o CLAUDE LORRAIN
qui lui fait pendant dans la galerie Barberini. Je me trompais, ce n'est pas là cette Vue du port de Marinelle qui doit représenter la quatrième commande du pape. Il n'existe même pas la moindre ressemblance entre les deux compositions. La Marine du palais Barberini représente un petit port bien ombragé, bien abrité, égayé par quelques figures disposées sur la plage d'où Ton voit Tunique barque assez osée pour jeter l'ancre dans ses eaux peu profondes. Rien de commun entre cette petite scène et la vue étendue du Port de Marinelle, dont nous avons un dessin dans le Livre de Vérité, avec un groupe de personnages revenant de la chasse et traversant gaiement les terrains du premier plan.
La composition de la petite Marine de la galerie Barberini manque dans le Livre de Vérité; ce n'est d'ailleurs pas une toile d'une grande importance. Les premiers plans, comme ceux de la Vue de Castel Gandolfo, ont poussé au noir, mais le fond est toujours digne du pinceau de Claude, dont la touche légère et spirituelle jure avec les empâtements vulgaires et maladroits de deux autres petits tableaux peints sur toile et qu'on veut nous imposer sous son nom, dans la même galerie, mais qui ne sont certainement pas de lui ; ce ne sont, en effet, que des pastiches grossiers, indignes même de la main d'un bon élève.
En 1644, Claude fut privé, tout d'un coup, par la mort du pape Urbain et du cardinal Bentivoglio, de deux protecteurs puissants; mais il pouvait désormais compter sur les nombreuses, relations qu'il s'était créées non seulement avec les connaisseurs de Rome, mais encore avec beaucoup d'amateurs étrangers. Le cardinal Bentivoglio est à peine mort que déjà le cardinal de Médicis commande une belle Marine. Il y avait alors à Rome deux cardinaux de cette famille, le vieux cardinal Charles, qui possédait d'immenses richesses et tenait le premier rang dans le Sacré-Collège, et son jeune neveu, le cardinal Jean- Charles, frère du grand-duc Ferdinand. Ce dernier menait une vie fort dissolue, mais il était très bien doué et joignait un goût élevé pour les lettres et pour les arts à son vif amour du plaisir. C'est lui, sans doute, qui a acquis le Port de mer au coucher du soleil (L. V., 28),