‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 28 sur 176 · CHAPITRE II 5i · texte numérisé non relu

CHAPITRE II 5i

un paysage au peintre en renom. Le duc avait vu, sans doute, chez le neveu d'Innocent X, le prince Pamphili Doria, un tableau peint quelque temps auparavant « por il Excellent'110 sigr principe Panfil ». Le célèbre Moulin avait excité l'admiration du seigneur français, car il en demanda une répétition qui resta dans la famille jusqu'à la fin du siècle dernier, époque à laquelle elle fut achetée, avec son pendant, X Embarquement de la reine de Saba, par un amateur anglais.

En tout, Claude a exécuté quatre tableaux, dont pas un seul n'est daté, pour le « prince Panfil ». Tous sont restés au palais Doria : le Moulin (L. V., ii3), Un Paysage avec cose rurali (L. V., 107), Mercure volant les troupeaux d'Admète (L. V., 92), et le Temple d'Apollon dans file de Délos (L. V., 119). Ce dernier est peut-être le plus beau paysage de Claude, d'une tenue et d'une sobriété extrêmes, d'une facture large et souple et d'un ton excessivement fin et argenté. Une lumière magique se répand partout ; les premiers plans mêmes m'ont paru moins lourds et moins noirs que d'habitude. Rien ne manque au charme délicat du fond ; la contrée enchanteresse, qui fuit vers le couchant, révèle, aux derniers rayons du jour, tout un monde de détails charmants, et se perd au loin, en se noyant avec les eaux de la rivière qui la traverse, dans l'infini de l'Océan. Le grand bouquet d'arbres, qui se détache au centre, sert à opposer les ombres les plus intenses à la lumière également portée à son maximum. C'est un de ces contrastes que le peintre affectionnait, à l'apogée de son talent ; plusieurs beaux dessins de la collection Malcolm en font foi. Claude, on le voit, savait ménager la tache sombre avec une habileté telle que la lumière n'en paraît que plus belle, plus suave, plus blonde, tant il mettait de finesse dans les dégradations des deux notes opposées.

A côté du Temple d'Apollon, la composition du Moulin paraît moins belle et moins facilement écrite, mais ses défauts sont rachetés par une fraîcheur et un parfum printaniers, un air de fête incomparable. C'est une page éclatante de jeunesse et de gaieté ; il y a de quoi composer une douzaine de tableaux rien qu'avec les accessoires du sujet principal, un superflu qui a excité les sarcasmes amers de M. Ruskin, le célèbre apôtre du préraphaélitisme anglais. Au centre,

une grande rivière, arrêtée dans son cours par l'écluse du moulin situé à gauche, forme un petit lac, dont les eaux d'un bleu turquoise étincellent au soleil entre les lignes grises et vaporeuses qui les encadrent; au fond, des montagnes se perdent clans un horizon gris qui peu à peu prend du ton et finit par devenir d'un bleu aussi vif que les eaux qui le reflètent : au premier plan enfin, des danseurs, aux costumes rouges et bleus ; sur un seul point, au milieu, le blanc d'un vêtement de femme (remplacé dans la répétition du duc de Bouillon par du bleu et du rouge) forme une forte tache claire. Le dessin serré, le fini trop précieux et une certaine sécheresse dans l'exécution, qui est un peu trop uniforme, sont autant de preuves établissant que ce charmant tableau a dû précéder de quelques années la composition exécutée pour le duc de Bouillon. Si l'on pouvait rapprocher le tableau de la National Gallery de celui du palais Doria, on trouverait, je crois, qu'il faut distinguer le premier du tableau commandé par le « prince Pan fil », non seulement à cause de quelques particularités de détail, mais aussi à cause de sa facture plus facile et peut-être plus franche. Ce qui est constant, du moins, c'est que le tableau du duc de Bouillon appartient à la meilleure époque du maître; la date 1648 et la signature se laissent encore déchiffrer au premier plan; nous y voyons aussi une inscription en lettres majuscules qui nous fait connaître le sujet : c'est le « MARIAGE DISAC AVEC REBECA ». La troupe de soldats, qui a tant intrigué M. Ruskin, et qui lui semblait si déplacée dans un paysage pareil, c'est tout simplement la cavalcade qui accompagne Isaac : il vient chercher sa fiancée qui l'attend, assise sur l'herbe, pendant que les invités essaient de la distraire par leurs chants et leurs danses.

Le second tableau exécuté par Claude pour le duc de Bouillon, la belle marine qui a suivi son pendant à Londres, marque un grand changement dans la manière du maître. On voit qu'il commence à se servir, clans ses lumières, d'empâtements correspondant aux rehauts qu'il emploie clans les dessins faits vers la même époque. La facture, sans avoir moins de grâce, semble devenir plus solide. Comme le Moulin, cette toile porte au premier plan une longue inscription, qui

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