CHAPITRE II
est encore lisible; nous trouvons à gauche : « La reine de Saba va trover Salomon », et, à droite : « Claude Gil. IV. Faict pour son altesse le duc de Bouillon, a Roma 1648 ». La belle souveraine s'est levée de grand matin, pour s'en aller « proposer des énigmes » à Salomon. Elle quitte au point du jour son palais, construit sur le modèle de ceux d'Italie, et, suivie de ses dames, on la voit descendre les marches et se diriger vers la petite barque qui l'attend pour la transporter à bord du navire. Les chameaux, les pierres précieuses, et les « parfums qui étonnaient tout Jérusalem » sont déjà embarqués sur le navire que Ton aperçoit derrière le grand édifice corinthien qui domine le port à gauche : il ne reste qu'un seul ballot à charger sur le bateau de service au premier plan. De rares spectateurs assistent au départ de la souveraine, qui a dû choisir cette heure matinale pour éviter les adieux de la foule. Chaque figure est bien à sa place, et a bien sa raison d'être , pittoresque et dramatique , — • ce qui n'est pas toujours la même chose. Rien de plus heureusement imaginé que l'homme nonchalamment étendu devant le portique corinthien, et qui se voile les yeux éblouis par les rayons du soleil levant. Lui aussi joue son rôle clans le drame du départ, tandis que, placé à contre-jour, sur une dalle de marbre devant la grande colonne détachée du bâtiment de derrière, il s'enlève, ainsi que la colonne, en noir sur le fond clair des eaux. La silhouette attire nos regards et nous empêche de sentir tout ce qu'il y aurait autrement de trop heurté dans l'angle formé avec la colonne par l'ombre projetée sur la dalle. Mais un dernier problème aussi à résoudre : Claude n'aimait pas les transitions trop brusques; aussi par d'heureux ménagements
— ici, c'est la proue sculptée du navire de la reine; là, l'ombre portée sur la mer par une petite barque qui vogue à l'aventure dans le port;
— a-t-il rompu le fond clair, et donné du jeu à ses tons foncés. C'est par l'emploi habile des demi-teintes, par l'extrême délicatesse des dégradations, qu'il faisait valoir en les animant par des contrastes calculés avec une science consommée, que le Lorrain a obtenu la qualité de lumière et la parfaite harmonie de ses tableaux. S'il faisait peindre les figures, qu'il ajoutait à ses œuvres, par Filippo
Lauri, Jacques Courtois, Francesco Allegrini, ou Jean Miel, on peut être sûr que lui-même les surveillait de près. On voit dans tous ses projets de tableaux que les figures sont disposées dès le commencement dans l'intention bien évidente de marquer les plans et de faire valoir les lignes générales de la composition. Tels les personnages se présentent dans le dessin de X Embarquement de sainte Ursule, tels nous les voyons dans le tableau complété pour le cardinal Giorio. Il y a, certes, des variations et des additions, mais elles rentrent dans des limites fixées dès le commencement. Dans ce domaine restreint, l'auxiliaire du paysagiste était probablement libre; mais il ne devait ajouter aucun détail capable de changer la silhouette voulue des masses ou de modifier leurs rapports avec le reste de la composition. Lauri ou Courtois pouvaient arranger quelque peu le costume des personnages, leur donner ou leur enlever des chapeaux ou des épées, ils pouvaient même au besoin multiplier les acteurs dans les groupes éloignés, comme cela se voit dans la Sainte Ursule, mais il leur était interdit de dépasser cfune ligne le tracé original.
L'une des quatre compositions exécutées pour le pape Urbain VIII en 1639 nous fait toucher au doigt les efforts tentés par Claude pour déterminer, jusque dans les moindres détails, le rôle et l'importance des figures, ces personnages qu'il disait « donner pour rien » aux amateurs de ses tableaux. Il s'agit de la Marine faisant pendant à la Vue de Castel Gandolfo et connue sous le nom de Port de Marine! le ». (On aurait pu tout aussi bien l'appeler le Retour de chasse.) Tout le premier plan est occupé par des domestiques à pied portant de lourds fusils, et accompagnant deux cavaliers et une dame à cheval. Autour d'eux s'agitent quelques chiens de chasse. Les mêmes personnages se retrouvent dans une grande étude (L. V., 38), où ils tiennent toute la page. Les traits de l'amazone et de ses deux compagnons sont nettement caractérisés et l'on reconnaît du premier coup d'oeil, pour l'avoir rencontrée dans plus d'une étude de la main de Claude, cette tète de femme au profil droit, au regard froid et vide, aux cheveux singulièrement frisés. Tantôt on la voit, sous les bois de Castel Gandolfo, grimaçant avec la flûte aux lèvres, tantôt égarée