‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 30 sur 176 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

dans la campagne, où elle écoute, sans avoir l'air de les comprendre, les renseignements donnés à son compagnon par le pâtre qu'un hasard heureux a conduit sur leur chemin. Dans l'étude pour le Port de Marinelle, elle paraît fatiguée de sa longue excursion et fait part de sa lassitude à ses compagnons qui l'encouragent à pousser en avant; ce groupe, exactement répété, figure sur les terrains du premier plan dans le projet terminé du tableau où Ton voit le port de mer avec ses curieuses fortifications et son château aux tours crénelées.

Dans des tableaux tels que la superbe marine du duc de Bouillon, où des personnages historiques remplacent les acteurs anonymes, les figures ne semblent pas avoir été moins étudiées au point de vue pittoresque. Considérez-les une à une dans Y Embarquement de la reine de Saba, et vous n'y trouverez que des tons appropriés, avec un goût exquis, à l'effet général. Nous sommes au matin; la nature et la couleur même des étoffes nous l'apprennent : pas une note qui détonne dans la suave et fraîche tranquillité du paysage. Chaque personnage rentre bien dans l'enveloppe commune, ils apparaissent tous à travers la même atmosphère qui voile et le ciel et la mer. Rien en eux, d'ailleurs, ne trahit une main étrangère à la pensée du maître; toutes les figures font tellement partie du tableau qu'il est impossible de supposer que Claude ait confié à d'autres le soin d'en déterminer la position, le mouvement et le caractère.

Au moment même où Claude semble absorbé par ces marines et ces paysages, pour les figures desquels il réclame le concours de ses collaborateurs, au moment même où on le croit tout occupé par des compositions arrangées selon les goûts des amateurs du grand monde, il produit, de temps en temps, des œuvres qui sont tout entières à lui. En 1648, l'année où prennent naissance le Moulin et la Reine de Saba, il peint un paysage dans lequel les personnages jouent un rôle des plus modestes, — le Gué, aujourd'hui au Louvre (L. V., 1 17) '. Le dessin pour ce tableau est de toute beauté : des jeunes filles causent

1. En parlant de cette composition, M. Cousin, qui a consacré quelques pages à Claude, dit : « Le

paysage n'a rien de bien rare, on peut le trouver partout; mais suivez la perspective vous vous

perdez dans des lointains qui se prolongent indéfiniment. >/ (V. Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien, édition de 1 853, page 247.)

dans un coin, des paysans traversent le gué avec leurs troupeaux et, au loin, brillent sous les lueurs du soleil couchant la mer et les tours du fameux port de Marinelle; malheureusement le tableau est perdu, ayant été repeint, nous dit le livret, « il y a quarante à cinquante ans, par un restaurateur inhabile ».

En regardant sous le bord du carton découpé et placé au dos du dessin dans le Livre de Vérité, j'ai eu le bonheur de lire le nom de l'amateur qui avait commandé le Gué, nom qui a échappé aux recherches de ceux qui m'ont précédée à Chatsworth. C'est pour « Monseigneur de Leancourt » que le numéro 117 a été exécuté. Claude ajoute que le paysage fut « portato à Paris par Monsieur — ». Ici, un coup de ciseau indiscret a rogné le dessin et enlevé la clef du problème. Je pense, cependant, pouvoir la restituer, car j'ai trouvé, au Cabinet des Estampes de Paris, sur une eau-forte de Dominique Barrière reproduisant le Port de mer au brouillard (exécuté également, selon les notes de Claude, « pour le prince de Leancourt »), une petite note écrite de la main de Mariette : « M. de Fontenay », y est-il dit, « fit faire ce tableau à Rome pour M. de Liancourt. » M. de Fontenay était l'ambassadeur français qui succéda au maréchal de Créquy et qui représenta le grand roi auprès d'Innocent X. Les deux paysages qu'il acheta de Claude en 1645 étaient probablement destinés à sa propre galerie ; Mariette nous affirmant qu'il commanda la marine du duc de Liancourt, c'est sans doute son nom qui manque sur le projet du paysage peint pour le même amateur, tandis que la date inscrite sur le paysage nous permet de fixer, à peu de chose près, le moment de son exécution.

L'effet général de cette marine, Ulysse remettant Chryséis à son père (musée du Louvre), m'avait déjà amenée à la considérer comme contemporaine du Moulin, conservé au palais Doria, avant même que je connusse la date à laquelle fut exécuté son pendant, c'est-à-dire l'année 1648. Monseigneur de Liancourt était le mari de la célèbre Jeanne de Schomberg, qui, pour le retenir auprès d'elle, fit du château de Liancourt « la demeure de tous les plaisirs honnêtes1 ». En 1648,

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