CHAPITRE III
aucun dessin, sur aucune eau-forte, ni sur aucune autre œuvre du maître.
Après cette pause étrange , nous retrouvons Claude en pleine activité : deux au moins des tableaux exécutés en i65i offrent le plus grand intérêt. Le duc de Bouillon était retourné en France, mais un de ses compatriotes, Henri-Louis de Loménie, fils du comte de Brienne, alors placé à la tête du département des affaires étrangères, ne tarda pas à jouer un rôle brillant à la cour pontificale. Le jeune de Loménie se préparait à succéder à son père, en visitant les différentes cours de l'Europe, et il commençait ses courses, qu'il devait pousser plus tard jusqu'en Laponie, par le voyage de Rome. On est du moins autorisé à cette hypothèse par la date de 1 65 1 * qui se trouve sur l'un des deux tableaux de Claude faisant autrefois partie de sa collection, car Henri- Louis de Loménie avait alors seize ans, — juste l'âge que lui donnent ses biographes, au moment de son départ pour l'étranger.
On ne possède aucune preuve de rapports directs entre M. de Brienne et le Lorrain. J'ai cru voir son nom sur le dernier feuillet du Livre de Vérité, où se trouve une marine, — « désigne fait pour Illmo et Revd0 Sigr Don Monsigneur de Bourlemont », au sujet de laquelle Claude ajoute qu'il a fait présent « à Sigr Don Briena, familier de Monsignor Bossout2 ». Mais il est impossible de supposer que le jeune de Brienne puisse être qualifié de « familier » d'un monsignore , et le dessin de « Tystorie de Jonas » me parait postérieur à sa visite à Rome. Les deux tableaux de sa collection ont d'ailleurs fort bien pu être achetés par M. de Brienne de seconde main , quoique certaines considérations autorisent à penser qu'ils ont été exécutés tout exprès à son intention.
Tous deux font aujourd'hui partie du musée du Louvre. Ils sont peints sur des plaques de cuivre argenté, de forme ovale. L'un représente le Siège de la Rochelle, et l'autre le Pas de Siqe, forcé par Louis XLLL, — sujets qui ne sont nullement dans le génie du peintre et dont les figures, en nombre très considérable, ont dû être exécutées (c'est le
i. M. Robert-Dumesnil [le Peintre-Graveur français, tome II, page 4), n'ayant pas remarqué cette date qui se trouve sur le Pas de Su^e, dit « qu'il est certain que les deux tableaux... ont été peints vers i63o ».
2. Le Père Anselme (Maisons de France) mentionne une seigneurie-comté du nom de Bossut.
livret qui l'affirme) par Courtois. On devine, en les examinant, que le goût d'un amateur capricieux, intéressé et pour cause, à célébrer les exploits de Louis XIII, s'est imposé au Lorrain, et a aussi dicté, peut-être, l'emploi du cuivre argenté. Le père de Henri-Louis de Loménie, le vieux comte de Brienne, accompagna en effet le roi à la Rochelle ; ce fut lui encore qui se montra à ses côtés au Pas de Suze. Il n'en fallait pas, probablement, davantage pour décider son fils à commander, au « meilleur faiseur » deux bons tableaux destinés à illustrer ces deux épisodes ; ce trait de caractère ne laisse même pas d'avoir son côté piquant.
Tout ce que nous savons de la vie de Louis-Henri de Loménie nous le montre toujours à l'affût d'impressions nouvelles. On le voit tour à tour se vouer au travail, à la vie religieuse, ou absorbé par de grandes passions, avec des emportements qui le conduisirent en prison et le rendirent fou. A seize ans, il était déjà ce qu'il devait être plus tard. Il joignait à une imagination vive une grande sûreté de coup d'œil pour les affaires, mais il était sans capacité aucune pour les questions qu'il faut méditer avant de les approfondir, et était ainsi exposé à se livrer sans méfiance à ses propres exaltations '.
On le voit, n'est-il point vrai? arrivant à Rome en i65i, curieux de tout, jugeant de tout avec une parfaite assurance, appréciant avec beaucoup de justesse le nouveau procédé d'argenter le cuivre, et se croyant aussi capable de diriger le pinceau d'un maître que de négocier un traité.
Quoi qu'il en soit, dix ans plus tard, le Siège de la Rochelle et le Pas de Sit{e figuraient dans sa collection, car il les a cités dans le curieux catalogue de Pinacotheca sua, qu'il publia avant de se retirer dans le sein de la congrégation de l'Oratoire.
Ces deux tableaux sont encore dans un état de conservation parfaite; les plans sont indiqués avec une habileté et une finesse étonnantes ; les fonds étincelants de vie et de lumière — surtout dans le Siège de
i. Voyez sur cet amateur bizarre le curieux travail de M. Edmond Bonnaflë : le Catalogue de Brienne (1662). Paris, 1871. In-12. Les deux compositions de Claude y figurent sous les n" 27, 28, page 25.
la Rochelle — nous montrent à quel point les autres tableaux du musée national français ont été endommagés. La signature et la date se trouvent sur le Pas de Sit{e : « Claude in Roma i65i ». Quant à Vautre, c'est M. de Brienne lui-même qui nous apprend que « Claudius Ludovico X11I Rupellae obsidium et effracta Segusiana repagula, duo principis inclita facinora, obtulit. » On a cependant douté de leur authenticité, non seulement parce que l'exécution est d'un fini très rare chez Claude, mais encore parce que Ton croyait qu'il n'avait jamais employé ailleurs le cuivre argenté, inventé, l'inscription gravée derrière le Pas de Su^e en fait foi, par « Petrus Petronius nationis Ber^omensis ». Mais, si Claude n'a pas précisément employé le cuivre argenté, il a du moins plus d'une fois employé le cuivre.
A Grosvenor House, dans la galerie du duc de Westminster, on remarque un petit tableau de forme octogone peint sur cuivre. C'est un « Riposo » : la Sainte Famille s'est arrêtée un instant sous un massif de palmiers; Marie s'occupe de l'Enfant divin, tandis que saint Joseph lit tranquillement à ses côtés. La plaque de métal ne porte au revers ni estampille ni marque; mais, malgré l'absence de signature, on ne saurait douter que l'on n'ait affaire à une œuvre du maître. On reconnaît sa main dans le dessin des deux palmiers de gauche et dans la finesse du fond, aussi bien que celle de son aide fidèle, Philippe Lauri, clans les figures du premier plan. Lord Methuen, à Corsham Court, possède un petit paysage, avec saint Jean au désert, de la main de Claude, également peint sur cuivre. Ce paysage, exposé à l'Académie Royale de Londres en 1877, porte au dos l'inscription : « A monsieur Nocre paintre du (roy) a Paris faict par moy Claude Gellée lorain lano 1647 Roma pour le faveur que iay receut ». On trouve une esquisse du même sujet dans le Livre de Vérité, n° 97 ; au revers Claude dit que le tableau a été peint pour « monr Ganocr », une façon tout à fait phonétique d'écrire le nom de son compatriote. Jean Nocret était en effet de Nancy et Claude aurait fort bien pu le connaître pendant son séjour dans cette ville, mais je crois qu'il y a une erreur à rectifier dans l'inscription. Nocret, qui s'était acquis quelque renom à Paris comme peintre de portraits, fut reçu à la charge