CHAPITRE V m
Mais, en 1675, les années avaient succédé aux années ; l'artiste ne pouvait plus travailler que deux ou trois heures par jour ; sa main se refusait aux tours de force dans lesquels elle excellait autrefois; ses tableaux, comme le Coucher de soleil, de Munich, n'offrent plus que de grandes silhouettes se détachant dans le vide.
Les amateurs d'alors, à ce qu'il semble, n'y regardaient pas de si près ; le maître pouvait baisser, on n'en venait pas moins en foule à son atelier. Si les anciens patrons lui étaient restés fidèles, les nouveaux ne lui manquaient pas : les répliques, les dessins les moins soignés, tout était bon pour ceux qui désiraient un souvenir de Claude. C'est une réplique qui l'occupe en 1675 : « M. Canse » voulait « en petite toile )> la Sainte Famille (L. V., 154), que le maître avait peinte une quinzaine d'années auparavant « pour Anvers ». M. Canse est sans doute le scribe apostolique, Francesco Canser, dont il est question dans le testament de 1 663. C'était un des amis intimes du peintre, qui lui légua un petit tableau dans un cadre doré, en le désignant comme tuteur de sa fille adoptive Agnès ; leur amitié paraît avoir été consacrée par le temps. Un parent du pape se présente aussi, un nouveau client, Don Gaspar Altieri ; à peine Claude a-t-il terminé pour lui le Débarquement d'Enée (L. V., 1 85), aujourd'hui chez M. Vanderbilt, qu'il lui faut commencer (1676) pour le connétable Colonna un Enée à Cartilage. Puis vient le « Signor Muzio Massimo », un parent du puissant cardinal, et qui s'est distingué lui-même dans d'importantes charges civiles1. Massimo désirait conquérir un paysage avec la Fuite en Egypte (L. V., 187); c'est pour lui aussi que Claude peignit, encore une fois, les rivages boisés d'un port de mer fermé à l'horizon par les rochers de Terracine. Dans le second paysage, terminé le 12 octobre, pour l'Électeur de Bavière (L. V., 188), l'artiste renouvelle aussi un motif qu'il avait déjà souvent traité, et place dans un coin de son tableau les quatre figures de Jacob, de Laban et de ses filles. Ce paysage fut commandé par le même Francesco Mayer de Ratisbonne, qui acheta la réplique du Bouvier en 1670, et qui fut employé par
1. n Sei volte », dit Litta, » fu dcl magistrato de' conservatori dal 1661J al 1709. Morto Alessandro VII, in tempo délia sede vacante del 1G67 fu Capitano del Popolo. »
l'Électeur en 1674, pour l'achat de son Coucher de soleil ; ce tableau devait servir de pendant à la marine, mais depuis longtemps il a cessé de lui tenir compagnie dans la Pinacothèque de Munich.
Nous touchons, du reste, aux dernières productions de Claude. Il y en a trois d'inscrites sur son registre pour l'année 1677 : — d'abord un paysage pour le connétable Colonna (L. V., 190), ensuite une réplique de X Embarquement de Sainte Ursule (L. V., 196), actuellement à Raby Castle ; et enfin un Paysage avec rivière (L. V., 189), pour l'abbé Chevalier; ce dernier tableau n'est qu'une réplique de celui du prince Pamphili Doria. (L. V., 107). Le 18 juillet 1678, Claude termina un Paysage avec Mercure et Apollon (L. V., 192), commandé par son ancien patron, Monseigneur de Bourlemont, mais la même année devait lui amener un nouveau client, et des plus considérables, le cardinal Spada, qui lui demanda, non pas un tableau unique, mais une véritable série.
Le cardinal Spada avait été envoyé en Savoie par Clément IX pour combattre les hérétiques, et sa conduite comme nonce apostolique lui avait attiré la faveur du souverain pontife. « Ibi », dit Guarnacci ' », « missionarios, aliosque Evangelii administros Roma accesitos continuo adhibuit, ut Calvinistas , aliosque hereticos in Vallibus Ticini existentes, ad fidem revocaret Catholicam. » Pour prix de son zèle et de ses succès, Spada venait de recevoir, en 1675, le chapeau rouge; lié peut-être par la réputation conquise dans les affaires religieuses, le nouveau cardinal ne commanda jamais que des sujets tirés de l'Écriture Sainte. Il débuta par le Baptême de l'Eunuque de la reine Candace (L. V., 191), dont il existe une esquisse dans la collection de dessins du British Muséum, et qui paraît avoir trait aux conversions opérées par le cardinal dans la Valteline.
Dans le courant de l'année 1679, Claude fut" cruellement éprouvé par la mort de son ancien protecteur, le cardinal Barberini ; aussi ne trouvons-nous aucun ouvrage de sa main sous cette date. La première preuve d'une reprise de ses travaux se rencontre dans l'inscription écrite au revers de son dessin du Colisée avec les trois colonnes du