CHAPITRE PREMIER n
faisaient leurs promenades ensemble à travers la campagne, ils échangeaient leurs dessins d'après nature, ils s'entretenaient souvent de leur art. Baldinucci, en effet, répète en 1684 à peu près les mêmes détails biographiques que Sandrart avait déjà donnés quinze ans auparavant, car la première édition de la Teutsche Académie fut imprimée à Nuremberg en 1675. L'auteur italien supprime quelques informations et amplifie les autres : cherchons à déterminer ce qu'il a ajouté de nouveau, et s'il a vraiment changé quelque chose au fond.
Baldinucci raconte que Claude Gellée fut le troisième des cinq fils de Jean Gellée. L'aîné reçut, comme son père, le nom de Jean; Dominique fut le second ; Denis le quatrième et Michel le cinquième. A l'âge de douze ans, l'enfant, ayant perdu ses parents, se réfugia à Fribourg chez son frère aîné qui y était établi et y jouissait d'une certaine notoriété comme graveur sur bois. Pendant un an, Claude s'exerça sous les yeux de son frère à dessiner du feuillage et des arabesques ; son talent se développa si vite qu'un de ses parents, marchand de dentelles, se décida à l'emmener avec lui à Rome.
Voilà ce que Baldinucci ajoute quinze ans plus tard aux renseignements fournis par Sandrart, en supprimant toutefois l'épisode de l'apprentissage chez le pâtissier, que Sandrart tenait probablement de Claude lui-même, mais qui pourrait bien n'avoir que médiocrement plu à messieurs les neveux, enrichis et fort considérés, grâce au talent de leur oncle. Claude lui-même était trop simple et trop digne pour ne pas avouer l'exacte vérité, quelle qu'elle fut, du moment où on l'interrogeait sérieusement sur le passé. « C'était », dit Sandrart, « un brave homme, excessivement droit, qui n'aimait pas les cérémonies, et très digne dans son commerce avec les grands. Il était fort serviable, et donnait volontiers des conseils aux jeunes peintres qui s'adressaient à lui. Au reste, il vivait fort retiré, cherchait dans l'exercice de son art son seul plaisir, et se félicitait toutes les fois qu'il rencontrait quelqu'un avec qui il pût s'en entretenir. »
Ce quelqu'un, c'était Sandrart, et son témoignage — en tout ce qui regarde le peintre qu'il aimait et respectait à un si haut degré, et qu'il comprenait si bien' — a plus de droits à notre attention que les
dires des neveux attirés à Rome par la fortune et la situation de leur oncle, alors seulement que l'une et l'autre étaient déjà solidement assises. Un document, récemment découvert, le testament rédigé par le Lorrain en t 663, confirme, du reste, toutes les informations de Sandrart sur un point du moins où son exactitude a été souvent contestée.
Ce document dormait encore dans les Archives capitolines au printemps de 1 88 1 . Me trouvant alors de passage à Rome, je pensai qu'il serait peut-être possible d'y recueillir des renseignements sur la vie et l'œuvre de tant d'artistes français qui ont fait le voyage d'Italie pour n'en plus revenir. Je désirais surtout m'occuper de Claude et de son contemporain encore plus célèbre, le Poussin. Mon programme ne comprenait pas seulement l'étude des collections particulières (d'un accès parfois assez difficile), où j'étais sûre de rencontrer des œuvres très peu connues de ces deux maîtres, mais aussi l'exploration des Archives romaines, pendant longtemps trop négligées, malgré leur richesse en informations de toute sorte sur l'histoire des arts, aussi bien que sur celle des artistes qui de tout temps ont visité ou habité la Ville éternelle. Je tenais de l'obligeance de M. Mùntz, ce travailleur infatigable, dont les recherches ont tant profité aux beaux-arts, une lettre pour M. Bertolotti, aujourd'hui directeur des Archives de Mantoue, mais alors archiviste de l'Etat à Rome. Avec un empressement qui ne se dément pas, M. Bertolotti, le savant historien des Cenci, a pour principe de mettre à la disposition des chercheurs les trésors dont il a la garde. A mon projet de compulser moi-même les documents de V Archivio di Stato, il objecta que je n'avais que très peu de temps à moi, qu'il fallait en perdre beaucoup en démarches préliminaires, que j'en perdrais encore davantage pour me mettre au courant de la classification des archives confiées à ses soins; enfin, il offrit d'entreprendre lui-même ce dépouillement et promit de me rapporter au bout de quelques jours des renseignements précis. Je les attendis avec d'autant plus de patience que j'avais déjà commencé un travail sur les tableaux du Poussin conservés dans les appartements privés du palais Doria.
Avant mon départ, M. Bertolotti revint m'annoncer la découverte de