CHAPITRE VI
de la nièce du peintre. Le duc de Devonshire a dû répondre à l'empereur de Russie qu'il aurait été heureux de l'offrir à Sa Majesté, à titre de don, mais que le Livre de Vérité lui ayant été légué, avec substitution dans sa famille, il ne pouvait ni le vendre, ni le donner.
A Chatsworth, donc, le Livre repose maintenant à l'abri de toute aventure. Mais avant d'être ainsi mis sous clef, il a passé deux ans, au siècle dernier, chez le graveur Richard Earlom qui, parmi la foule de ceux qui ont tenté de reproduire l'œuvre de Claude, a peut-être été le plus habile. Et cependant, qu'il est loin encore de l'original ! Écoutons M. de Laborde. « Les deux cents lavis gravés par Richard Earlom et publiés en 1777 par John Boydell, sous le titre de Liber Veritatis, ont étendu, en la compromettant, la réputation du recueil admirable que possède le duc de Devonshire. Il est impossible de traduire d'une manière plus futile, plus insipide, plus monotone, en un mot plus banale, une collection de deux cents dessins, qui sont des chefs-d'œuvre par leur profondeur, leur sentiment, leur variété et leur distinction. »
En effet, si on a fait du tort à Claude en supposant que les compositions du Livre de Vérité étaient des études d'après nature, on lui en a fait encore plus en prenant au sérieux tant de reproductions infidèles. J'ai moi-même à adresser au graveur anglais des reproches bien plus graves que ceux qu'a formulés M. de Laborde. En examinant son travail à côté de l'œuvre de Claude, j'ai vu qu'il s'est permis assez souvent, et de la façon la plus impertinente, de changer des détails importants. Dans la charmante composition, le Repos de la Sainte Famille, peinte pour le cardinal Giorio, on voit un ange qui s'agenouille devant la Vierge et l'Enfant; Claude a placé dans sa main un bouquet de trois cerises suspendues à une seule tige : or cet emblème de la Sainte Trinité, qui avait sa raison d'être, a été remplacé par un gros paquet quelconque. Et il y a pis encore. Je viens de dire que Richard Earlom a eu sous sa garde, pendant deux ans, le précieux recueil des dessins de Claude. Je le soupçonne de les avoir presque tous retouchés pour faciliter son travail de graveur. Quelqu'un, et je crois que ce
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doit être lui, les a tous fardés avec du blanc grossièrement appliqué, on dirait au moyen de la gomme et d'un grattoir. Trouvant, selon moi, trop de réserve, trop de tranquillité et de mesure, dans les effets de lumière qu'il avait à reproduire, et voulant les renforcer, voyant aussi que le blanc original avait, en plusieurs endroits, tourné au noir, Earlom a eu le triste courage d'essayer sa main sur presque toutes les merveilles du Livre de Vérité. En cherchant partout le même jeu de lumière à grand effet, il a remplacé par des contrastes à bon marché cette suavité pleine de distinction qui est comme le cachet du talent de Claude.
Quand on tourne les pages de ce recueil pour la première fois, on comprend, cependant, qu'un graveur qui voulait en tirer parti devant le public, et qui n'entendait mettre que deux ans à reproduire les deux cents dessins qu'il renfermait, ait forcément eu recours aux expédients faciles. Se servant presque exclusivement du bistre et de la plume avec des rehauts blancs, il a fallu chez Claude une extrême réserve dans l'emploi de ces moyens pour en obtenir toute la profondeur et la variété des effets voulus. C'est le blanc, toujours discrètement ménagé, qui nous dit le dernier mot du peintre, et là où le blanc a passé, les dessins ont si peu d'apparence qu'il nous faut nous résoudre à les sentir si nous voulons essayer de les voir. Quelques-uns sont restés intacts, et leurs notes claires n'ont pas changé ; ceux-ci se distinguent encore, non seulement par tout l'attrait des belles lignes que le peintre savait prodiguer, mais encore par cette magie irrésistible de la lumière dont il a deviné le puissant secret. C'est ce qui fait le grand charme des dessins de son Livre de Vérité, aussi bien que celui de ses tableaux, car ils ont pour la plupart — on pourrait même dire tous — quelque chose de poncif dans les détails, surtout dans ceux du premier plan, et c'est à la lumière merveilleuse répandue partout qu'ils doivent principalement la vie. Cette lumière dorée, qui fait palpiter les paysages silencieux des pays chauds, Claude a su se l'approprier avec une science consommée.
Quand on connaît le midi, on ne l'aime pas à demi. Il faut savoir se donner au soleil, se laisser emporter par l'infini du rêve qui vient
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vous bercer, lorsque, assis sur les pentes des collines arides, on savoure les parfums enivrants du serpolet et de la lavande, se frayant un chemin à travers les fentes des rochers. Il faut frémir au premier coup de vent, il faut se désespérer lorsque la pluie commence à tomber, il faut frissonner si un nuage vient se glisser, ne fût-ce que pour un instant, entre la terre et le ciel calme où flotte l'extase. Les pins, les palmiers, le cyprès funèbre, le feuillage argenté des oliviers, nous empêchent de regretter le chant des oiseaux qui se cachent entre les feuilles vertes des forêts sombres du nord, et le gazon fleuri qui couvre sa terre humide. Là, c'est l'alouette qui monte en tournant sur elle-même, et perce les nuages de sa voix fraîche, encore tout humide de la rosée du matin; ici, c'est le grillon, la sauterelle aux ailes de feu, avec leur cliquetis monotone et saccadé, leur fredonnement incessant sur un ton aigu qui fait vibrer tout le pays embrasé par le soleil. Si, par hasard, le rossignol vient visiter au printemps les épais lauriers qui poussent près des maisonnettes blanches endormies, les volets fermés, aux alentours, au lieu de charmer, il trouble; il n'a plus, en effet, sa voix veloutée, et ses modulations, qui captivent l'oreille sous les frais ombrages du nord, prennent un accent étrange : on dirait une crécelle gigantesque qui donne l'alarme au pays et l'avertit, en l'éveillant, d'un danger pressant qui menace son sommeil mystérieux.
Peut-être faut-il venir du nord pour bien sentir le midi ; peut-être faut-il avoir lutté avec la nature dans ce qu'elle a de rigoureux, pour apprécier dignement le charme qui la distingue lorsqu'elle s'offre aux désirs de l'homme, qu'elle l'enveloppe de ses chaleurs ardentes, et met l'étincelle de son propre feu au plus profond de son être. Peut-être Claude, s'il avait été un vrai méridional, n'aurait-il pas su nous interpréter le ravissement qui s'empare de ceux qui rêvent au pays du soleil, ce ravissement vague qui dénote le moment où s'accomplit le mystère de l'union de la nature avec l'homme.
C'est cet amour du rêve « ensoleillé » qui fait que les dessins et les tableaux les plus caractéristiques du maître sont ceux dont le vrai sujet ne se présente qu'au second plan. « Moi, dit son ami Joachim de Sandrart, j'aimais les rochers gigantesques, les sites sauvages et