‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 79 sur 176 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

lumière, — étonnant parce que tout y est fait de rien, — un bout de papier jaune, un peu de bistre, voilà tout le tableau.

Rien de plus rare, dit Diderot, et cela est encore vrai, « que l'unité de la lumière dans un tableau, surtout chez les paysagistes ». Grâce à son instinct merveilleux, cette unité se trouve toujours dans les dessins de Claude, et ainsi ses études, même les plus simples, deviennent des tableaux, tandis que trop souvent les plus beaux tableaux de nos maîtres modernes ont l'air d'études. Plus d'une fois, dans ses charmants croquis des petits ports qui se succèdent sur le Tibre en allant vers Ostie, on croit reconnaître le motif complet de Y Embarquement de sainte Ursule ou du Départ de la Reine de Saba. Il existe, entre autres, au bistre et à la plume sur du papier rosé, une étude d'un lever de soleil qui clore les eaux d'une de ces criques (n° 0.0.7-160). Le port est fermé à droite par des rives ombragées; sur le premier plan, à gauche, on aperçoit les proues de deux bateaux; une barque de plus au centre, ce sera le Matin de l'Empire romain, tableau qui ne pourra que rivaliser avec la belle qualité de la lumière qui éclaire cette petite étude.

Les choses de la mer à leur tour ont été l'objet d'études assidues. A plusieurs reprises, Claude reproduit dans leurs moindres détails les embarcations qu'il a sous les yeux. Ce qu'il a appris en étudiant de vulgaires bâtiments de commerce lui servira plus tard pour mettre en scène les superbes vaisseaux destinés à attirer les torches des Troyennes furieuses ; une flottille de pêcheurs sous les murs d'une vieille ville fortifiée deviendra le modèle des fiers trois-ponts qui ne doivent porter que des héros et des reines.

Ces études de marine n'ont pas toutefois le privilège de l'absorber tout entier. A aucun moment, Claude ne néglige de rechercher la structure exacte des arbres, des feuilles, des fleurs, qui mettront clans ses paysages l'accent de la vérité : parmi les dessins qu'il nous a laissés, ceux qui ont pris naissance vers le milieu de sa carrière offrent la touche la plus magistrale. Ce ne sont qu'arbustes, broussailles poussant entre des rochers arides, des groupes d'arbres de toute espèce ; pour les bien rendre, il a appelé le pinceau au secours de la

iio CLAUDE LORRAIN

plume ; il a demandé à l'encre de Chine de calmer et de délayer les tons chauds du bistre. Une étude de pins et de cyprès (n° 0.0.6-1 14), croissant sur la pente d'une montagne, au-dessus d'une route, mérite d'être citée pour sa facture curieuse et pour la tendance qui s'y révèle de chercher la couleur même en n'employant que des tons neutres. Le trait est au crayon, soutenu par un lavis de bistre, mais le bistre est tellement mélangé avec l'ocre rouge qu'on voit la terre ferrugineuse s'échauffer sous le ciel ardent; l'illusion, pour peu qu'on veuille s'y prêter, est complète. Un autre dessin, une étude de pins et de cèdres du Liban (n° 0.0.7-165), au bord d'un étang près duquel s'élève un petit bâtiment entouré de cyprès, est nuancé de rouge employé dans les mêmes intentions. Le plus beau peut-être de ces dessins, — où, à force de contrastes habilement ménagés, rencre de Chine joue le rôle du vert et où le blanc du papier a presque la chaleur de la lumière, — c'est la vue d'une route (n° 0.0.7-159) qui court autour d'une mare d'eau dormante et se perd au loin entre une double rangée d'arbres, en décrivant des sinuosités comme un ruban déroulé ; à droite, dominés par de hauts peupliers, se dressent les ormes taillés en haie ; à gauche, une rangée de saules, coupés en têtards, laisse voir, entre leurs troncs, à travers des espaces inégaux, des échappées de campagne adorables, indiquées par la main sûre d'un homme qui sent et voit en artiste.

La grande variété de tons colorés et chauds que Claude a su obtenir avec l'ocre rouge, le bistre et l'encre de Chine, dans ce petit coin de tableau, indique une entente souveraine des valeurs et le coup d'œil d'un praticien consommé. Jamais, dans ses dessins, on ne trouve de rapports faux ; la plus jolie tache ne lui fera pas perdre la tète, et n'obtiendra pas de lui un regard de plus qu'elle ne mérite au point de vue général. Toujours calme et tout entier à ce qu'il fait, on dirait qu'il ne peint que pour l'esprit et pour les yeux ; mais on se tromperait : il y a du cœur dans l'œuvre de Claude comme il y en a dans l'œuvre de tout artiste en qui le peintre est doublé d'un homme.

En parlant des promenades entreprises en compagnie de Claude

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