‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 81 sur 176 · CHAPITRE VI i · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI i

Rome se précipiter ainsi au-devant d'un objet qui excitait sa curiosité, sans laisser toutefois de lui inspirer du respect.

Si le maître avait essayé de traduire cette scène en peinture, il n'aurait certes pas réussi à donner à ses personnages cette allure spirituelle, ce fini précieux que demandent les connaisseurs, — je parle de ceux qui aiment les jolies figures ajoutées dans les tableaux de Claude par Jean Miel ou par Philippe Lauri, — et nous aurions probablement perdu ce qui constitue leur charme : la puissante harmonie qui les unit aux lignes du paysage dans lequel ils se trouvent encadrés. Peu à peu l'envie de donner une grande importance à ses figures prit, je l'ai dit, le dessus, et poussa Claude à traiter des sujets où le paysage ne formait qu'un accessoire. C'est dans ses dernières années surtout, alors que des souffrances atroces le clouaient sur son fauteuil, qu'il s'est amusé à faire des essais dans ce genre. Au moment même où Sandrart imprimait à Nuremberg la biographie de son ancien ami, Claude prenait la plume et dessinait la Rencontre d'Élié^er et Rébecca (n° 0.0.8-264). C'est un des plus mauvais dessins du Musée Britannique, d'une facture pitoyable, faible et lâchée, mais le vieux peintre en a été content, car il l'a signé en toutes lettres : « Claudio fecit a Roraa 1675 ». Encore quelques années et nous arrivons à ces tristes illustrations de la Gerusalemme liberata, dont l'Albertine nous offre un spécimen signé : « Roma 1677 ». Dans la suite viennent des croquis dignes d'un Virgile travesti, tels qu'on en voit à Windsor, à Chatsworth, au Musée Britannique. Mais il vaut mieux passer sous silence ces productions attristantes; la date même de « 1682 », qui se trouve sur l'un d'eux à Windsor, commande le respect; 1682, c'est l'année de la mort de Claude.

Excellents ou détestables, les dessins dont je viens de parler sont tous authentiques, et c'est ce qu'on ne peut pas dire de plusieurs autres, qui portent le nom du maître. Claude le Lorrain a non seulement eu des imitateurs, mais ce qui est pis, un homonyme dont les œuvres passent très souvent pour être de sa main. C'est ainsi qu'au mois de mai 1879, entrant à l'Ecole des Beaux-Arts, où l'on venait d'organiser une exposition de dessins de maîtres anciens, je demeurai stupéfaite

,6o CLAUDE LORRAIN

devant un dessin, prêté par Monseigneur le duc d'Aumale et inscrit sur le catalogue sous le nom de « Gellée, dit Claude Lorrain ». C'était une vue prise devant Santa Maria Maggiore, exécutée à la plume et au bistre, mais certainement par une main autre que celle du Lorrain. Nul doute possible : le travail était absolument différent du sien. « Comment donc, me demandais-je, ce dessin a-t-il pu se glisser dans l'œuvre de Claude? ». Heureusement il y avait une signature et une date. La signature était : « Claudio Lorreno ». Bon, me suis-je dit, d'abord ce n'est pas la main de Claude, et ensuite ni lui ni les siens n'ont jamais écrit leur nom ainsi. Maintenant, voyons la

date : c'était « le 17 janvier 17 » . Je cessai de regarder, j'étais

donc encore une fois devant une œuvre de Charles Claude1, un personnage absolument distinct, appartenant à une autre époque. Charles Claude, qu'il ne faut pas confondre toutefois avec Charles le Lorrain2, un contemporain de Claude, était héraut d'armes de Lorraine, peintre ordinaire de Léopold Ier et directeur de l'Académie de peinture et sculpture de Nancy, au commencement du xvme siècle. Il était né dans la même ville en 1661 et s'en alla tout jeune à Rome, quelque temps avant la mort de Claude, sans que l'on sache au juste s'il a seulement vu son illustre compatriote. L'affirmative toutefois n'a rien d'invraisemblable; car personne n'était plus accueillant pour les jeunes que le vieux maître lorrain.

Si par hasard on se trouve en face d'une œuvre tant soit peu problématique, pourvu qu'elle soit signée, on n'a qu'à se rappeler que Charles Claude mettait, comme sur le dessin du duc d'Aumale, « Claudio Lorreno »; le grand Claude, au contraire, écrivait toujours Claudio Gellée, ou Claude dit le Lorrain.

1. Voir, sur Charles Claude, Henri Lepage, Journal du Musée lorrain, i856, page 201, et Dom Calmet, Bibliothèque lorraine, page 264.

2. Voir Sandrart, Acad. Pict. nob., page 370. Voir aussi ci-dessus, page 33.

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