CHAPITRE VII 1C
Le Passage du Gué (R.-D., 3), au contraire (avec la date 1634), quoique assez médiocre comme ensemble, nous montre une pointe conduite crime main ferme. Le ciel est toujours modelé à l'aide de tailles trop accentuées, mais celles-ci trahissent déjà des préoccupations moins exclusives, tandis que, de ci, de là, le trait est rompu de façon à indiquer des nuages. Peu à peu, Claude s'aperçoit des facilités propres au procédé, et le Troupeau à l'abreuvoir (R.-D., 4), exécuté en 1 635, marque une étape nouvelle. Cette pièce n'est qu'un croquis légèrement gravé sur le cuivre, et nullement fini, mais elle est traitée avec une certaine liberté de main. Le fond est, cependant, assez lourdement indiqué, et l'ensemble n'offre aucune des qualités qui doivent distinguer l'œuvre d'un maître ; nous touchons néanmoins au moment où va prendre naissance le Bouvier (R.-D., 8)1, cette pièce célèbre entre toutes, dans laquelle l'artiste a traduit sur cuivre un sujet illustré dans plus d'un de ses tableaux2.
Entre le Troupeau à l'abreuvoir et le Bouvier, c'est-à-dire entre les deux dates 1 635 et 1 636, il faut probablement intercaler plusieurs pièces. De ce nombre est peut-être le Départ pour les champs (R.-D., 16; L. V., 20), planche où l'on découvre des restes de sécheresse dans l'ensemble et d'incertitude clans le fond, mais où, en même temps, l'artiste parvient, le fait saute aux yeux, à affirmer avec plus de sûreté ses intentions pittoresques. Les prédilections personnelles de Claude se font également jour dans cette gravure, où l'on voit au delà du second plan des petits coins de tableaux indiqués avec un succès qui nous fait pressentir toutes les merveilles d'éclat et de grâce réalisées clans le Bouvier.
Le Port de mer à la grosse tour (R.-D., i3) appartient, à mon avis, à la même année que le Départ pour les champs ; ce motif, ainsi que celui du Départ, se retrouve parmi les tableaux du maître. Cette eau-forte nous offre, en effet, la reproduction presque textuelle de la Marine (L. V., 17), n° 220 du catalogue du Musée de Grenoble, dont
1. J'ai vu une reproduction, à l'eau-forte, du Bouvier, à l'envers, sans date ni nom, mais avec quelques changements de détail, au Cabinet d"Estampes de Londres.
if,8 CLAUDE LORRAIN
on voit un croquis parmi les dessins de Claude au Musée des Offices1. Le tableau est passablement froid et dur ; mais clans l'eau-forte nous voyons déjà poindre les rayons de cette lumière merveilleuse qui illumine le Port de mer au fanal (R.-D., 10), et qui distingue, au plus haut degré, ce chef-d'œuvre de la pointe qui s'appelle le Soleil levant (R.-D., i5).
Claude a traité, à plusieurs reprises, dans ses tableaux le sujet illustré dans le Soleil levant ; c'est le n° 5 du Livre de Vérité, dont il existe des originaux partout : à Saint-Pétersbourg, à Munich, en Angleterre ; l'eau-forte ne porte pas de date, mais elle me semble avoir été exécutée vers la même époque que le Bouvier. Dans ces deux pièces, on peut observer une égale insouciance du procédé, une égale liberté de main et d'esprit : toutes deux brillent de cet éclat doux et lumineux qui charme les yeux au premier aspect et dispose l'imagination, en la séduisant, à partager les impressions secrètes qui ont fait tressaillir l'âme du maître.
Qui ne connaît cette page à la fois si noble et si familière, le Bouvier? Tous, nous avons eu ce tableau sous les yeux, peut-être sans le regarder. A la fin d'une longue journée d'été, un troupeau de bœufs revient des champs ; ils s'approchent d'une rivière aux courbes larges et gracieuses, et dès qu'ils aperçoivent le gué qui les sépare de leur gîte, ils redoublent le pas, se précipitent dans l'eau et ne sont plus pressés de gagner la ferme, tant ils sont heureux de rafraîchir leurs lianes couverts de la poussière de la route. Le bouvier lui-même ne s'inquiète plus de son troupeau ; ravi de toucher au port, il se laisse nonchalamment tomber sur un banc de gazon, protégé par un arbre séculaire, et le son du cornet annonce son retour aux habitants des maisons qu'il entrevoit à travers les arbres, sur la rive opposée. L'horizon palpite sous les reflets du soleil couchant ; dans le ciel calme planent quelques oiseaux cherchant leur nid sur les cimes touffues des ormes et des saules qui accentuent le cours de l'eau et semblent répandre de la fraîcheur dans les champs brûlants. Le jour s'éteint lentement dans un repos absolu; ni bruit, ni mouvement; seul,
i. Je signale ces faits à l'attention des conservateurs du Musée, qui ne paraissent pas s'en douter.