‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 89 sur 176 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

dans le fond, un paysan suit ses mulets chargés de paniers, et gagne à petits pas le pont rustique jeté au loin sur la rivière.

Où chercher le théâtre de cette églogue ? La réponse se trouve dans ces fières colonnes corinthiennes, se dressant à côté d'une humble ferme, qui semblent vouloir se blottir dans l'ombre, se cacher comme des rois en exil, derrière l'arbre qui les voile à peine de son feuillage transparent ; mais un filet de lumière envoyé par le jour mourant vient traîtreusement nous en révéler la sombre majesté, pleine de souvenirs. Nous ne sommes plus dans les temps modernes ; de pareilles gloires ne hantent point notre sol et ne nous troublent pas en jetant comme un défi et un reproche à travers notre vie diminuée. Des palais princiers, des temples consacrés aux dieux, c'est à peine s'il nous reste un fragment de corniche et quelques chapiteaux sculptés par un ciseau grec : mais cela suffit ; ni les années, ni les hommes ne peuvent les dépouiller de ce cachet de grandeur qu'y a mis le temps qui les a vus naître ; leur dégradation même ne les empêche pas de nous parler toujours avec cet accent noble qui va droit au cœur. On nous dit qu'il ne faut pas s'attacher aux beautés de ce qui nous reste du monde antique sans soulever le voile discret qui nous cache sa laideur, sans nous rappeler ses tyrannies et ses crimes, sans opposer à ses hautes et brillantes qualités tant de traits de brutalité et de folie. Complétez donc le tableau, si bon vous semble ; mettez-y la tache de sang, il restera toujours grand à côté de la vie moderne, si ondoyante, si remplie de mesquines faiblesses et de vertus qui ne sont que des accommodements ; le passé se dressera toujours simple et fier comme les nobles ruines, voisines de la petite ferme du bouvier.

La qualité maîtresse de Claude, c'est, je ne cesserai de le répéter, celle qui est la plus rare de toutes, le sentiment poétique. La ligne invisible qui unit la mer au ciel, les plans qui constituent l'horizon le séduisent surtout parce qu'ils prêtent à son rêve le champ illimité de ses désirs. Même dans des compositions telles que le Soleil levant, où le sujet paraît se rétrécir de tous côtés, perce l'intention de faire valoir le moment où les deux rives du port seront trouées tout d'un coup, comme les murs d'une prison, par l'éclat aveuglant de la lumière,

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une lumière large, puissante, pleine d'espérance comme le serait une parole de Dieu.

Les différentes planches, que je propose d'attribuer à Tannée 1 636, participent toutes de cet éclat. Le Port de mer au fanal (R.-D., 11), la Danse au bord de l'eau (R.-D., 6), et la Scène de brigands (R.-D., 12), doivent tous trois prendre place en regard du Dessinateur ou du Départ pour les champs, si l'on veut opposer la seconde manière de Claude, comme graveur à l'eau-forte, à sa première. On constatera alors dans ses premiers essais je ne sais quel air démodé, tenant, si je ne me trompe, au maniérisme de l'exécution, et qui disparaît aussitôt que le peintre se sent la force de traduire librement ses impressions, de nous émouvoir aussi bien que de nous intéresser. L'aspect général des planches de cette première période ne révèle pas plus de progrès que ne le font les détails. La partie presque toujours manquée, ce sont les fonds; ce n'est que peu à peu qu'ils s'animent et prennent du caractère. On n'a qu'à rapprocher le Départ pour les champs de la Danse au bord de l'eau pour s'en convaincre. Le fond de la Danse au bord de l'eau est une merveille de grâce et de délicatesse ; il peut rivaliser même avec les prés parfumés du Bouvier et l'on y trouve un égal charme, une égale perfection de rendu; nous n'avons pas à faire le moindre effort pour comprendre et suivre les intentions du peintre, en un mot nous avons devant nous une œuvre complète, parfaite.

Dans la Scène de brigands, les mêmes beautés nous frappent. Un drame sanglant occupe le premier plan : deux époux ont cherché sous un palmier un abri contre le soleil; tout à coup des assassins se précipitent sur eux, enlèvent la femme et poignardent le mari ; celui-ci, encore debout, lutte avec énergie, mais il est seul contre deux, et les cris déchirants de sa femme, entraînée dans le bois à droite, ne trouvent d'écho que clans son propre désespoir. Peut-être est-ce à cause du choix d'un sujet aussi mélodramatique que cette eau-forte ne jouit pas d'une célébrité égale à celle du Bouvier et du Soleil levant. Les épreuves d'ailleurs varient beaucoup; mais quelques-unes sont d'une couleur et d'une limpidité extraordinaires. 11 y en a une entre autres du premier état, dans la collection de M. Seymour Haden à Londres, qui

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