‹ Claude Lorrain, sa vie et ses uvresChapitre 99 sur 176 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Parmi les peintres modernes préoccupés de rendre la physionomie exacte du paysage, aucun n'a su en reproduire avec plus de tact, ni saisir avec plus de sûreté la construction, l'architecture, pour ainsi dire, et tout ce qui en accentue le caractère. On a reproché à Claude d'être le père du paysage acadé- âque; notre maître avait, il est vrai, la passion des belles lignes librement écrites, mais il évita les écueils du glacial paysage linéaire, grâce à son amour de la lumière et de la couleur, grâce au charme de l'indéfini, dont il fut, comme tous ceux qui se plaisent à rêver, profondément pénétré. C'est ce penchant qui l'entraîne, si souvent, vers les bords de la mer ou ceux des rivières qui se partagent, avec les séductions d'une sirène, la terre et l'océan, vers ces sites où les troncs roussis des pins se détachent en clair sur le bleu foncé de la Méditerranée ou s'élancent comme une fusée noire dans le gris lumineux du ciel. Et si le peintre déploie, au premier plan de ses tableaux, tous les contrastes, s'il oppose les rochers gigantesques aux bouquets d'arbres gracieusement arrondis et les rigides masses des ruines classiques aux souples courbes des plantes grimpantes, ce n'est que pour mieux faire valoir le mystère des terrains du fond baignés dans la lumière dorée. Ce don rare et délicat, — le sentiment de la vie dans le paysage, — tient surtout à son instinct de l'invisible, de l'air insaisissable et de l'atmosphère incolore, qui est nulle part et partout. Sa passion pour la lumière et pour l'air aurait suffi pour donner à son œuvre un accent de poésie, même sans la tendance qui l'a toujours porté à chercher dans l'image de la nature les vibrations de l'âme humaine. En parcourant la campagne seul du matin au soir, Claude a surpris la vie intime de la nature et a partagé ses plus secrètes agitations ; il les a vues se refléter au plus profond de son être. Ses propres expériences lui inspirèrent ces rapprochements heureux qui semblent imprévus, mais où l'on ne saurait voir le fruit du hasard. Il existe à la National Gallery un tableau de

lui, un tableau perdu maintenant sous les voiles du temps et qu'il faut déchiffrer, en quelque sorte, avec le dessin qu'il nous en a laissé dans son Livre de Vérité. Du sillon qui déchire un ciel gris pesant sur une forêt sombre, s'échappe un rayon de lumière qui se répand sur les eaux dormant dans un coin du fond et se glisse au premier plan, où il éclaire d'une lueur sinistre et froide la mort de Procris et le désespoir de Céphale. Le paysage y est devenu comme le reflet de la passion humaine ; le frisson de la douleur semble courir sur les feuilles de la forêt. C'est ainsi que l'attente de la volupté se mélange aux ardeurs du soleil couchant dans le Débarquement de Cléopâtre, et que le jour mourant, embrasé par ses feux dévorants, nous parait, à travers les voiles diaphanes de l'atmosphère, comme illuminé et frémissant de plaisir.

Jamais la solidarité de l'homme et de l'œuvre n'a été plus complète que chez Claude. Il était né peintre, et peintre de paysages revêtant les aspects féeriques et délicieux qui naissent des caprices du soleil. Le moindre rayon suffit pour aviver sa fantaisie et lui inspirer mille rêveries charmantes, qu'il traduit d'un pinceau léger et gracieux. Partout, on lui découvre un goût parfait, une élégance sûre d'ellemême, et cette distinction qui est comme le cachet suprême de l'art. Mais Claude avait le sentiment de l'art, parce qu'il avait le sentiment de la nature. L'amour de l'art et l'amour de la nature, telles sont les deux voies qui conduisent au même but. L'amour de l'art nous fait voir les mille trésors que la nature dérobe aux yeux indifférents ; l'amour de la nature doit nous ouvrir les portes de l'art. C'est par son amour de la nature que le Lorrain s'est rapproché de l'art. Il trouvait dans sa contemplation un monde de félicité ; il mettait dans les tableaux qu'elle lui offrait toute sa vie, et la chaleur contenue dans son âme se répandait dans son travail. Il voulait, simple mortel, posséder son dieu, le soleil qu'il adorait ; il en a guetté tous les secrets, et la magie de sa peinture nous éblouit de son puissant rayonnement.

En face de succès si complets, sous le charme d'un talent à la fois si brillant et si personnel, on est tenté de parler du Lorrain comme s'il eût été le seul, ou du moins le plus grand paysagiste de son siècle. Il faut se rappeler, cependant, qu'il y a un autre nom à prononcer,

CONCLUSION i85

celui du Poussin. Les grâces légères, les effets fugitifs qui tentaient Claude n'avaient pas d'attrait pour le grand Français qui fut, dit-on, son ami. Ce sont des chefs d'école, tous deux, d'une valeur très différente, et — tranchons le mot — non égale. « On peut décrire, dit M. de Triqueti, si mal que ce soit un Poussin ; mais Claude échappe à la description1. » Le Poussin, avec sa haute science et son profond sérieux, domine tout le champ du paysage historique, genre majestueux qui demande des qualités si rares et si hautes qu'il n'est pas souvent donné de les réunir. Tel, et je parle des mieux doués, s'y essaie à ses débuts, comme Corot, mais ne trouve sa voie que plus tard, dans le lyrisme, c'est-à-dire sur les brisées de Claude.

« Le plus souvent », dit Charles Blanc2, « le paysage de Nicolas Poussin est historique, celui de Claude est arcadien. Pythagore eût volontiers promené ses disciples au bord du fleuve qui traverse la campagne du Poussin ou le long des ombrages qui conduisent à la prochaine villa. Chez Claude la nature est moins grave, et ses aspects nous rappellent plutôt les époques primitives, temps fortunés où la terre de Saturne appartenait à la poésie et le cœur des hommes à l'amour. Presque jamais dans ses marines il ne représente la tempête, car rien ne le séduit de ce qui est bizarre, violent et remué; il ne recherche point les nuages fantastiques ni les accidents imprévus du soleil, il n'aime de la lumière que son paisible et radieux éclat; il peint le firmament quand il est pur, la campagne quand elle est heureuse, les animaux lorsqu'ils paissent en liberté, conduits par les bergers de Théocrite. Ses paysages, en un mot, sont ceux de l'âge d'or. »

En tout temps il a été plus facile de rêver que de penser. Aussi est-il arrivé que le Poussin, dont on est forcé de respecter et d'admirer la haute science, n'a pas trouvé autant de sectateurs que le Lorrain. 11 en est de même si nous nous attachons aux élèves des maîtres paysagistes de la Hollande, d'où est parti le troisième courant qui s'est fait sentir dans le paysage au xviie siècle. Quels noms peut-on

i. Les Trois Musées de Londres, page Gg.

Page 1