ET LES DERNIÈRES PEINTURES DE PERSONNAGES
Si Monet fut admis au Salon de 1866 avec le portrait de Camille, il fut refusé haut la main avec un autre tableau composé, où les figures sont de dimension un peu moindre que dans le précédent, mais toutefois une de ces entreprises de grande envergure que les artistes ne recommencent guère à moins d'être très encouragés dès le début, ou bien d'être doués de ce tour d'esprit que l'on pourrait appeler monumental et qui pousse, par exemple, un Delacroix ou un Puvis de Chavannes à concevoir surtout par larges espaces et à faire comme malgré eux le siège, puis l'assaut et la conquête des murailles.
Il représentait des Femmes cueillant des fleurs dans un parc, l'une assemblant un bouquet, l'autre en respirant un, une troisième se dirigeant vers elles d'une vive allure, une enfin assise sur l'herbe, le visage incliné vers le sol, et éclairé par le reflet qui la pâlit d'une façon assez singulière. L'ensemble est gai, aisé d'exécution, et les tonalités claires, peu corsées, rappellent plutôt celles de la fresque par rapport aux tentatrices richesses que permet la peinture à l'huile. Il est évident que le peintre, dans ses recherches, était encore là dominé par la volonté d'éclaircir la palette, d'en rapprocher les gammes de celles même du dehors, et de l'écarter au contraire le plus possible du diapason soutenu auquel l'avait montée le travail exclusivement d'atelier et l'habitude du rembrunissement que le temps avait fait subir aux ouvrages des maîtres recueillis dans les musées.
En somme, si Monet n'avait prêté qu'accessoirement attention aux estampes japonaises et s'il n'avait pas été en Italie et n'avait pas l'idée, par conséquent, des lumineux spectacles des fresques florentines, il se rapprochait instinctivement des unes et des autres.
Les modes extravagantes, et séduisantes pourtant, de cette époque affolée de 1867, ajoutent aujourd'hui à ce tableau un charme bizarre. Les immenses jupes claires
à dessins soutachés, les casaques au contraire étriquées et les minuscules chapeaux, étaient acceptés par l'artiste et atteignaient malgré leur transitoire exagération, le style, par la vigueur et le jet du dessin. D'ailleurs tout cela s'harmonisait avec le paysage plein de fraîcheur et donnant bien une impression de vraie nature, saisie, non arrangée. Sans les préventions du moment qui commençaient à s'armer en guerre contre les nouveaux venus réputés rebelles à toute beauté (à toute convention de beauté plus exactement), les deux compositions de Monet que nous venons d'analyser auraient séduit le public par une réelle élégance, par une distinction presque un peu féminine, au rebours de la brutalité qu'on leur supposait. Alors la carrière de l'artiste en aurait peut-être suivi une toute autre orientation.
L'on peut beaucoup mieux se rendre compte de ces dijfférences entre la phase des tableaux de figures et celle des paysages qui allait bientôt et définitivement s'ouvrir, aujourd'hui que l'Etat a fait l'acquisition des Femmes cueillant des fleurs et a placé ce tableau au musée, en heureuse réparation des torts d'un jury depuis longtemps disparu. Sans aller jusqu'à remercier ce jury d'avoir forcé Claude Monet à chercher d'autres voies que celles qui lui paraissaient obstinément fermées, et par suite à trouver la veine qui l'a rendu exceptionnel et illustre, on peut lui accorder les circonstances atténuantes pour n'avoir pas compris ce que Manet lui-même méconnaissait encore.
Les tableaux dont la figure humaine fait le thème dominant ne furent plus que très peu nombreux dans l'œuvre et même cessèrent bientôt complètement de tenter le peintre. Nous n'avons donc qu'à les énumérer brièvement, l'essentiel des réflexions que cette catégorie pouvait suggérer venant d'être développé.
Pour être complet, il nous faudrait donner quelques indications sur des portraits que Monet exécuta au Havre dans sa première jeunesse. Mais il en a lui-même perdu la trace malgré des recherches qu'il fit. Peut-être des trouvailles sont-elles réservées à d'heureux fureteurs.
, Le dernier grand tableau comportant plusieurs figures est le grand Dé jeûner dans un intérieur. Une salle à manger bourgeoise, avec un jeune enfant attablé et une mère présidant affectueusement à son repas, tandis que le père s'apprête à sortir et que la servante apporte un plat. C'est une très belle peinture, robuste et saine, qui diffère moins que les deux autres de celles de Manet.
„.■■ Monet ne devait que plus tard, en 1876, peindre une figure de même importance, une jeune femme blonde en robe japonaise très éclatante, campée avec une souplesse mignarde, une grâce un peu affectée, devant une cloison décorée de quantité d'éventails bariolés. C'était un morceau très brillant, très entraînant, mais on ne saurait rien dire de spécial à propos de ce savoureux et unique « revenez-y » .
Occasionnellement, il brossa avec emportement quelques figures dans sa facture qualifiée d' « impressionniste » : un marin de Belle Isle; un pâtissier de Trouville et la femme dudit; enfin, dans un âge avancé, un portrait de lui-même, simple ébauche de tête d'une coloration vive et d'une expression riante. Mais ces divers morceaux n'ont plus aucun lien avec les premières tentatives de figures, isolées ou groupées. Cela a pu faire dire, bien à tort d'ailleurs, que la physionomie humaine ne l'intéressait
pas particulièrement. Il est plus exact de déduire des recherches auxquelles il allait se livrer et de la production intense qui devait s'en suivre qu'il fut lancé dans une autre voie sans pouvoir s'en distraire. La nature le sollicitait, et sans qu'il ait été peut-être jusqu'à dire, comme Beethoven : «J'aime mieux un arbre qu'un homme», les hommes avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour le renvoyer à la compagnie des arbres. Dorénavant, les arbres donc, et les plaines, et les eaux, et les rives, eurent presque exclusivement la parole, et lorsque les figures humaines, les claires et douces figures féminines surtout, y apparurent, ces apparitions furent comme fugitives, et se confondant avec les floraisons dans la dévorante lumière.