‹ Claude MonetChapitre 14 sur 30 · PC O · texte numérisé non relu

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suivant que cette lumière tire sur le bleu ou sur l'orangé; — enfin tout ce langage analytique, si complexe, si vibrant qui devait faire le scandale, puis le succès, puis la tradition de l'impressionnisme.

Au contraire, par rapport à un paysage de Théodore Rousseau, ou de Corot, ou bien encore de Courbet, ou par rapport à toute peinture de Manet, ces premières toiles de Fontainebleau paraissent même encore aujourd'hui très sobres de couleur, car tous ces peintres prodiguaient les tons les plus riches, les plus chauds, les plus dorés; et, toutes nuancées qu'elles étaient, les peintures de Chailly pourraient être considérées comme ce que Boudin appelait «la peinture grise». Pourtant c'était déjà quelque chose de très différent de ces maîtres, en paraissant s'y rattacher discrètement. Il n'y avait déjà presque plus rien de commun entre le Fontainebleau de 1830 et celui de 1870.

Comparée à la gamme d'un Decamps ou d'un Delacroix, celle de Monet, dans le paysage du Déjeûner sur l'herbe ou des Femmes cueillant des fleurs, ou bien dans les vues de Chailly et certaines autres du même moment et du même genre, offrait cette distinction capitale d'être plus pauvre mais plus claire. Ces gris, ces ombres noirâtres étaient froids, mais transparents. Vienne le moment où les tons purs seront employés pour rendre ces vibrations de la couleur, ces colorations de la lumière, que l'œil attentif s'exerce vite à percevoir, et le peintre ne fera guère que la seconde moitié du chemin, car la première et la plus difficile, celle de la clarté dans la graduation des valeurs, était déjà, et dès le commencement, chose accomplie.

La vie, cependant, dont nous devons tenir compte dans cette histoire, bien que ces sortes de détail n'aient plus qu'un intérêt secondaire puisque l'artiste a reçu les compensations les plus complètes aux épreuves du début, la vie était peu encourageante. Monet avait été admis au Salon en 1868, mais en 1869 et 1870, impitoyablement refusé, et il est inutile de dire que personne ne songeait à lui acheter.

Déjà, en 1867, une rude mésaventure avait mis sa vaillance à une cruelle épreuve. Ne vendant point et devant vivre cependant, et payer ses toiles, et ses couleurs, que jamais il ne ménagea, il avait une dette entre autres, assez forte, chez un boucher. Aucun subside d'argent ne lui venant de sa famille, il avait dû toutefois se réfugier auprès d'elle pour le vivre et le couvert, abandonnant son atelier et partageant son temps d'attente des heures meilleures, entre le Havre et Honfleur. (Nous avons noté quelques-unes des très belles œuvres qu'il exécuta alors.) Dans un mouvement de désespérance bien naturel, et pour ne pas laisser derrière lui à l'abandon des toiles où il avait mis beaucoup de peines, il en avait lacéré bon nombre à coups de couteau. Toutefois, bientôt il parvenait encore à se tirer de ce pas difficile. Monet écrivait alors à son camarade Sisley pour le charger de payer rapidement la créance de l'implacable boucher. Malheureusement il était trop tard, le matériel et les toiles de l'atelier avaient été vendus à vil prix.

Plus tard, Monet et quelques-uns de ses amis et de ses amateurs retrouvèrent de ces toiles sabrées et de ces œuvres brocantées. Une peinture qui fut reconnue un jour par Boudin et achetée une dizaine de francs par le neveu du marchand

de tableaux Martin, un Chêne au Bas-Bréau, fut pansée de ses blessures, et devait atteindre une valeur considérable.

Ce trait donne, entre bien d'autres, une idée de faits que nous ne voyons plus guère se répéter aujourd'hui. Bien que ces moments eussent été difficiles à passer, récemment Monet émettait, entre amis, la conviction qu'ils leur avaient été plus salutaires, à lui, à Renoir, sauf du moins au pauvre Sisley, que s'ils avaient connu tout de suite les succès de mode et les engouement prématurés.

— Nous nous serions, disait-il, cru tout de suite du génie, et nous n'aurions plus fait le moindre effort. Ne cherchant plus rien, nous n'aurions rien trouvé.

Il est certain que si, continuant dans le sens des œuvres que nous avons jusqu'ici étudiées, il avait été enfin classé comme un beau peintre, il n'eût pas atteint ce qui l'a rendu un artiste passionné et passionnant, c'est-à-dire d'une part, l'extrême subtilité dans ses analyses de la couleur, et de l'autre, le lyrisme de ses impressions en présence des magies de l'air, et de la palpitation de la terre.

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