‹ Claude MonetChapitre 18 sur 30 · INTERMÈDE DE FLEURS ET DE FRUITS · texte numérisé non relu

INTERMÈDE DE FLEURS ET DE FRUITS

Nous allons bientôt nous trouver entraînés par tant d'événements et d'œuvres qu'il nous deviendrait difficile alors, sans interrompre leur enchaînement, d'y intercaler la mention de toute une série de travaux qui forment comme un intermède dans cet ample vue d'ensemble sur la nature qu'est la production de Claude Monet. C'est de certaines peintures de décoration et de certaines natures mortes qu'il est question.

Aussi bien, puisque nous venons de parler de ces quelques échappées d'intimité à Argenteuil, qui montrent les côtés affectueux, expansifs, cordialement vivants de cette énergique figure, les accessoires même de la vie familiale, qu'il s'abandonna quelquefois à peindre joyeusement, seront ici à leur place dans le tableau.

Que Monet ait pu exécuter avec une verve entraînante et forte quelques morceaux de ce genre, cela ne saurait surprendre ceux qui ont remarqué les détails des tableaux à personnages que nous avons étudiés plus haut : le Déjeûner dans un intérieur, et le Déjeûner sur l'herbe. Mais ce que les natures-mortes isolées ont de particulièrement intéressant, c'est qu'elles sont à la fois d'admirables expériences de peinture, et des traits de sentiment. Sous ce dernier aspect, on peut dire que ces œuvres, comme expression d'une certaine gratitude envers les biens de la vie, si réconfortants, si dignes en somme de nos peines, puisqu'ils nous maintiennent en santé, nous et ceux que nous aimons, valent les meilleurs Chardin. C'est une comparaison qu'on peut établir sans crainte. Même éclat, même saveur, même franchise. Que ce soit la Tasse de thé si précieuse et si somptueuse de la collection Hœntschel, ou bien la superbe Corbeille de pommes de la collection Durand-Ruel, ou encore la Pyramide de pêches avec les raisins et le gros melon entamé; ou les études de perdreaux et de faisans jetés en rang sur la table au retour de la chasse; ou, plus frugalement, un litre avec un verre et une miche; tout cela vraiment réjouit le regard et excite les papilles. Il y a plus de philosophie de la vie dans ces vigoureux et riches morceaux que dans

bien des tableaux réalistes comme on en a vu pulluler et déclamer dans les expositions.

Mais ce qui, sous le rapport simplement pictural, donne un intérêt particulier à ces intermèdes, d'ailleurs en nombre restreint, c'est que l'on y suit l'évolution même de la technique que nous avons étudiée tout à l'heure. C'est ainsi que les premières natures-mortes, celle à la tasse de thé, ou au melon, sont traitées dans la note large et synthétique, et que peu à peu, les autres, études de gibier à plume, et panneaux de fleurs, se font de plus en plus chatoyantes, complexes de couleur et de facture, et arrivent à l'intense vibration que nous trouverons dans les dernières grandes séries de paysages.

Un des plus remarquables ensembles de ces sortes de tableaux est la décoration d'un salon chez MM. Durand-Ruel. Là chaque panneau et dessus de porte, est, dans une diversité surprenante, un véritable chant de joie en l'honneur des fleurs et des fruits. Tel panneau représente des lys du Japon, et tel des pêches vermeilles; tel des roses de Noël et tel des raisins écroulés près des beaux coings d'or. Des chrysanthèmes s'ébouriffent près d'opulents tournesols ou de délicates azalées blanches. Une autre porte, et ce sont des dalhias, puis des marguerites jaunes; puis des blanches. Une autre portera des pavots rouges et roses; des renoncules; des citrons, des oranges, non séparés de leurs feuilles luisantes. D'autres portes encore, successivement éblouiront du rouge des azalées; de la sveltesse des tulipes et des glaïeuls; des tons vifs et tendres pourtant dès pavots rouges et roses. Dans cet unique poëme floral se trouve en devenir l'épanouissement du jardin et de l'œuvre féerique que nous verrons finalement s'amplifier jusqu'au plus intense lyrisme de nature.

Claude Monet avait également entrepris une décoration dont deux grands panneaux furent achevés : une allée de forêt en automne, avec des chasseurs, et une pelouse avec des dindons blancs; deux magnifiques analyses de couleur qui semblèrent pendant de longues années demeurer ses premiers et ses derniers essais décoratifs. Car rien alors ne faisait prévoir la grande surprise qui devait illuminer la dernière partie de sa carrière...

Page 1