‹ Claude MonetChapitre 21 sur 30 · QUE L'ŒUVRE DE MONET EST SOUMISE A UNE LOI DE CONTRASTES · texte numérisé non relu

QUE L'ŒUVRE DE MONET EST SOUMISE A UNE LOI DE CONTRASTES

Un besoin de contrastes et d'alternances qui n'a peut-être pas été jusqu'à présent assez étudié dans l'œuvre de Monet, et dont sans doute lui-même ne s'est jamais rendu compte, car son caractère n'est pas de s'étudier et de se raisonner, mais de vivre et d'agir, donne à l'ensemble de sa production un beau rythme, ample et régulier comme le flux et le reflux.

On pourrait, sans entrer avec indiscrétion dans l'intimité, non plus de ses perceptions et de son labeur, mais de sa sensibilité même, rapprocher ces contrastes continus de ceux qui régnent jusque sur sa vie artistique. Nous ne commettrons pas de ces intrusions trop coutumières à l'information contemporaine, et dont le public, dans ce qu'il a de pensant et de noble, est moins avide qu'on ne le croit, en révélant que si Claude Monet eut dans l'ensemble de son œuvre un élan de lyrisme et d'ivresses de nature plus intense que la plupart des peintres modernes, cet enthousiasme fécond fut presque constamment coupé par des accès de doute, des périodes de découragement, et, devant les résultats les plus beaux, les plus heureux de son travail, des anxiétés allant presque jusqu'au désespoir. Il y a d'autant moins d'inconvénients à le dire que cette œuvre échappe depuis longtemps à l'appréciation de son auteur. En revanche il se trouve pourtant pour nous, dans ce trait de caractère, ou plutôt d'organisation humaine et artistique, un double intérêt qui aide à notre compréhension de l'œuvre et nous empêche de porter sur l'homme un de ces jugements tout faits, et d'autant plus inexacts que leur simplicité les rend vraisemblables.

On l'a jugé exclusivement tenace, énergique, fonçant sur l'obstacle, on dirait même brutal, si on l'osait. Et en effet, à part la brutalité, il est tout cela. Mais il est en même temps extrêmement sensible, émotif, tendre. Il peut attaquer l'ouvrage et tenir tête aux gens sans en démordre. Mais il croira voir ce qui manque à celui-là, une fois l'ardeur calmée; et quant à ceux-ci, alors qu'il les aimera, il n'aura pas de plus grande

satisfaction que de se dépenser pour eux comme il fit pour Manet et pour Sisley (1), si nous nous en tenons aux exemples qu'on peut donner. D'ailleurs ses affections seront choisies et raisonnées, ce qui peut donner à ceux qui n'en sont pas l'objet, l'idée qu'il n'est pas sensible, ou du moins le prétexte à le dire.

Ces indications jetteront, pour ceux qui voudront bien adopter notre manière de voir qui n'est pas venue sans réflexion, une lumière particulière et plus vraie sur l'œuvre et sur son enfantement. Nous n'avons plus affaire à un de ces caractères massifs, tout d'une pièce, sans nuances, et, pour ne considérer que la marche de la production artistique, un de ces laboureurs robustes, positifs, semblables aux bœufs qu'ils conduisent, comme fut, par exemple, dans les lettres, un Emile Zola. Celui-ci avait pour devise : nulla dies sine linea, et il l'observa, en effet, toutes les journées sans exception, de sa vie. Au contraire, chez Monet, il y a un trouble secret, une flamme qui tour à tour s'élève, tombe, court, se ranime jusqu'à l'embrasement. Suivant les sentiments qui dominent sa vie comme suivant les spectacles qu'il aura été poussé par ces sentiments à préférer, cette forte et pourtant fine organisation lui permettra ainsi de produire comme par rafales; ou bien de travailler lentement, posément (quoique toujours avec une ardeur alors contenue) à quelque cycle où la construction l'emporte encore même sur la subtibilité de l'harmonie; ou bien enfin de se laisser aller avec une confiance légère, épanouie, à telle claire caresse de l'air et de la terre. Mais aussi parfois — ce qu'on ne pourrait croire en considérant son œuvre d'ensemble, — sous l'empire d'idées plus sombres, il sera demeuré d'assez longues périodes sans toucher un pinceau.

Ainsi Monet ne doit plus être pris, comme l'ont fait les théoriciens des jeunes écoles qui ont réagi contre l'impressionnisme, et surtout contre sa suite immédiate, pour le copiste entièrement passif de la nature. Au contraire il y discernera et y choisira des thèmes en rapport ou en relation avec la diversité même de ses émotions. Les tableaux deviennent ainsi, non pas de pures impressions, mais bien d'involontaires confessions au sens où le prenait Jean- Jacques Rousseau, en tant qu'écrivain descriptif et « promeneur solitaire » .

Quant à la dualité de cette énergie visible et de ce trouble le plus souvent caché, d'ailleurs intermittent, elle n'est pas moins aisée à admettre que le perpétuel combat qui captivait Monet à Belle-Isle entre l'élément fluide sans cesse agité, et l'infrangible masse calcaire qui lui résiste et le domine. Elle permet de comprendre pourquoi dans l'œuvre, parmi tant de tableaux mâles, on en rencontre souvent d'une délicatesse presque féminine. Elle est la réfutation de l'opinion, à la fois préjugé, légende, et erreur de jugement physionomique, qui ne trouvent à apprécier que l'a œil» admirablement doué d'un admirable ouvrier, et ne voient que l'instrument sans sentir l'esprit qui l'anime.

(1) Sans entrer dans les détails de cette histoire, nous dirons simplement que Monet se consacra avec une ardeur infatigable à l'organisation d'Une vente artistique au profit de la famille que Sisley laissait sans fortune.

Ui

Page 1