‹ Claude MonetChapitre 24 sur 30 · TRANSITION DU POÈME DE L'EAU · texte numérisé non relu

TRANSITION DU POÈME DE L'EAU

Après avoir peint la cathédrale de Rouen, Monet alla faire un tour en Norvège où se trouvait un de ses fils. On pourrait penser que cette circonstance fortuite est seule cause de la série Scandinave. Mais nous avons vu qu'il ne se décide à choisir que par des raisons de peintre, et il est infiniment plus conforme à l'idée que nous nous sommes faite de la marche de son esprit, de penser qu'il aurait pu aller en Norvège sans y donner un coup de pinceau, s'il n'avait pas été déterminé à la peindre par un de ses instinctifs et habituels contrastes. Ici c'était entre les délicatesses de la cathédrale et une sauvage et glaciale nature que le contraste résidait.

La série norvégienne fut exposée chez Durand-Ruel, où elle intéressa sans soulever de polémiques mais sans non plus provoquer beaucoup d'enthousiasme. Le Mont Kolsas, sorte de croupe pelée et noirâtre sous la neige, le village plus pittoresque de Sandwicken, un ou deux fjords calmes, larges et peu accidentés, sont les motifs principaux de cette série que nous considérons simplement comme un épisode.

En 1896 et 1897 il revient se fixer à Giverny, où il produit de nombreux paysages, entre autres une belle Inondation, avec les arbres reflétés. Il affectionne aussi la célèbre Cabane du douanier (célèbre grâce à lui) sur la falaise de Varengeville. Dans les tableaux qu'il peint sur ce motif si simple éclate particulièrement, à cause de la simplicité même, l'originalité de son génie pictural. Une grossière hutte de pierrailles, perchée sur une croupe maigrement gazonnée qui surplombe la mer, voilà tout le thème, et par la diversité des harmonies, par le sentiment d'immensité, l'espèce de sensation d'air salé qui vous vient aux organes en regardant ces tableaux, évocateurs de vos propres souvenirs de promenade, Monet vous pénètre de réalité et de rêverie. On est réellement envahi et l'on domine en même temps l'Océan qui paraît si caressant, enveloppé douillettement dans ses brumes légères, ou qui se satine et miroite sous les soleils voilés. Avec le minimum de lignes, des volumes très simplifiés mais

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robustement modelés, il atteint une belle intensité de couleur, dans cette suite des Cabanes du douanier. Il faut, à l'occasion, la rattacher à cette sorte de poëme des eaux, dans lequel il a décrit l'élément à peu près sous tous ses aspects, tantôt tumultueux comme dans les Belle-Isle, tantôt dramatique à donner le frisson comme dans les Inondations et les Débâcles de glaçons, tantôt courant, gracieux, subtil, comme dans certaines vues de la mer en Provence ou sur la côte normande, apaisée jusqu'à l'infini sous l'immense voûte du ciel, duo de couleur et de lumière qui, dans son indicible douceur, nous ferait penser qu'il n'y a jamais eu de naufrages ni de nuées chargées de foudre.

Ce poëme de l'eau, nous l'avons vu se dérouler à travers une grande partie de l'oeuvre déjà parcourue, revenant sans cesse avec une réussite nouvelle, au point qu'il pourrait être considéré comme la note dominante de l'œuvre, si les Meules, les Cathédrales, sans compter les anciennes vues de Paris, ne venaient pas rectifier cette opinion un peu trop limitée. Au surplus, nous verrons Monet lui-même la confirmer dans son ensemble par deux ou trois cycles encore d'une importance capitale, auxquels nous arrivons après avoir noté, pour être complets, divers Pourville, Varengeuille, Dieppe, Giverny et Vétheuil exécutés entre 1896 et 1902.

En 1902, l'un de ces nouveaux cycles de l'Eau s'amorce par une Vue du Pont de Charing-Cross. La vitesse de deux trains qui se croisent y est hardiment indiquée par la direction de leurs panaches se déroulant dans cette étrange atmosphère de la Tamise, entre ses eaux alourdies et son ciel surchargé, où le soleil n'apparaît que sous condition de couleur sombrement affolée.

Après trente ans, en possession d'une ardeur capable de tout oser et d'une palette capable de tout rendre, Monet revenait au séjour de ses heures d'angoisses, au pays de Turner.

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