LE JARDIN ET LES EAUX CHATOYANTES DE GIVEEINY
Le jardin de Giverny comprend deux mondes : celui des fleurs et celui de l'eau.
Celui des fleurs, au fond duquel est la maison d'habitation et les ateliers du peintre, s'étend en largeur et descend en pente légère vers la route qui le sépare de celui de l'eau.
Une grande allée centrale le divise en deux rectangles principaux entrecoupés d'étroits passages qui permettent à peine de circuler entre les massifs de fleurs. Elles sont plantées à profusion, par phalanges associées ou contrastées. Elles forment véritablement des chœurs qui se répondent, se mêlent, s'équilibrent comme ceux des voix dans un immense oratorio. Il y a des basses de pourpre obscure, des contraltos d'écarlate, des sopranos candides de blanc et de bleu pâle, qu'accompagnent les cuivres ou les ors des tournesols et des soucis. Chacun de ces chœurs est touffu, nourri, condensé de telle sorte que, disjointes et convenablement espacées, les plantes qui se pressent en chacun d'eux suffiraient à égayer à souhait de nombreux jardins plus spacieux. De ces masses alternées, combinées, calculées par un grand coloriste et centuplées par l'affolement du visiteur, jaillit une caresse suprême, une extase de couleurs. Cette polychromie, cette polyphonie, est réglée de telle sorte que l'enchantement commence avec le printemps et ne se termine que lorsque cesse la clémence de l'automne. L'allée médiane est couverte par la voûte verte et fleurie que forment des arceaux de rosiers, et de chaque côté la bordure continue, large, touffue, est faite de capucines rampantes qui, laissées libres étalent des festons capricieux et cependant bien rythmés.
Ainsi, lorsqu'il sort de sa maison ou lorsqu'il y entre, le peintre a toujours sous les yeux le diapason même de sa riche palette. Un tel jardin est pour lui un perpétuel guide et conseil, un inépuisable répertoire; pour son œil un permanent exercice; pour son esprit tour à tour une exaltation ou un repos.
De l'autre côté avec la route et la petite voie ferrée pour frontière, l'empire de
l'eau présente un tout autre aspect. Le premier était le monde des couleurs, celui-ci est le monde des nuances.
Les fleurs y sont moins nombreuses. Les bouquets d'arbres encerclés par des allées sinueuses y donnent une ombre constante qui ne se déplace avec les heures que pour donner au calme du lieu le charme de l'imprévu. Mais ces entrelacs et ces bocages ne sont eux-mêmes qu'un cadre, qui enserre le vaste et paisible miroir d'un étang alimenté par le cours de l'Epte dérivée et laissée un moment libre de s'épandre. Le cadre est assez spacieux pour que le ciel se reflète aussi vaste et aussi varié qu'on le voit quand on lève les yeux en plaine. Ici on n'a qu'à abaisser le regard pour assister à l'étrange union des illusions de l'éther et des mensonges de l'eau; union si profonde que l'on croit plonger aussi loin que la hauteur des nuages et des couches infinies de l'air. Entre ces deux profondeurs, celle qu'on voit et celle qui se reflète, les plantes aquatiques paraissent nager dans l'espace plutôt qu'être soutenues par la surface liquide. Que passe une nuée tendre ou violente, que le hasard des pas fasse rencontrer l'image renversée de quelque touffe d'iris, ou de quelque tronc de saule, ce rappel aux réalités du solide et du liquide ne fait qu'accentuer la magie toujours changeante des nuances qui dorent, moirent, bleuissent, rosissent le miroir avide et fidèle.
Les plantes d'eau sont d'une autre nature que celles de la terre. Leurs feuilles participent de la peau grasse et lisse, aux couleurs métalliques, de la race aquatique ellemême. Elles s'étalent en groupes de disques au centre desquels surgissent les fleurs charnues, gonflées, teintées de rose saumoné, ou blanches et mates comme la cire, ou plutôt comme la muqueuse calcaire de certains coquillages. En contemplant un peu longuement ces prestiges, on comprend comment dans les légendes le fond des eaux attirait vers les fées perfides les ensorcelés. Encore mieux on s'explique comment ces jeux des deux éléments qui échangent leurs irréalités, puisque l'eau qu'on voit est le ciel, et que le ciel qu'on ne voit pas est devenu la seule apparence de l'eau, ont puissamment attiré et longuement retenu le peintre qui les avait toujours étudiés avec passion dans l'innombrable duo qu'ils poursuivent, interrompent, recommencent parmi les accidents de la terre, des rivages, des villes.
Un pont bombé, de la forme de ceux que l'on trouve dans les paysages d'Hiroshighé, donne accès à ce séjour des mirages. Aux balustrades de ce pont grimpent des glycines et elles retombent en grappes, en stalactites multicolores, dont la pointe vient à la rencontre de son image renversée dans l'Epte, comme dans les grottes les pétrifications montantes du sol s'aiguisent vers celles qui descendent de la voûte. Ces aigrettes de rubis, de topazes, d'améthystes, avec leur grâce éplorée, devaient tenter tout d'abord Claude Monet, et il en fit le thème d'une nombreuse série. On en voit des spécimens dans la collection Camondo entre autres, et en tout dernier lieu le peintre s'attaqua de nouveau à ce motif redoutable en l'amplifiant et en choisissant l'heure où le soleil en exaspère les gemmes.