‹ Claude MonetChapitre 29 sur 30 · EN PLEIN ÉPANOUISSEMENT DU POËME DE L'EAU · texte numérisé non relu

EN PLEIN ÉPANOUISSEMENT DU POËME DE L'EAU

Pendant les deux premières années de la Grande Guerre, Monet, non plus cette fois pour les mêmes causes esthétiques, mais parce qu'il était étreint par l'angoisse commune, cessa le travail.

Aux heures les plus sombres, il vit passer le long de ces routes de la Seine, l'exode de milliers de Parisiens, comme aussi la caravane lamentable des réfugiés errant en sens contraire. Parfois des peintres s'arrêtèrent un instant chez lui, l'exortant à la fuite, et peu rassurés eux-mêmes, se donnaient la peine de le rassurer alors qu'il ne ressentait aucune crainte, son parti étant bien pris de ne pas quitter sa maison et son atelier.

Mirbeau, en passant, lui dit : « Les Allemands n'oseront rien vous faire. »

Puis le temps lui parut long. Alors il fit construire un atelier plus grand que ceux qu'il possédait déjà. La troisième année du drame commençait. Rien n'était fait pour donner confiance dans l'avenir. Monet pensait : « Il y a des Français qui combattent; je ne peux que peindre, il faut que je fasse ce que je puis faire. »

Il sera beau dans l'avenir de se représenter cet homme de soixante-seize ans commençant une entreprise qui ne pouvait durer moins de quatre ou cinq années, sans la moindre hésitation, sans la moindre de ces discussions avec soi-même que tout artiste, tout poète, engage à la veille d'un grand travail, et qu'il est déjà beau de voir résoudre par la mise au travail.

Ainsi se dessine avec un puissant relief ce caractère, dont nous ne devions pas dissimuler les périodes de doute et même de pessimisme, puisqu'elles ne font que mieux ressortir d'aussi beaux réveils d'action.

Le jeune homme trapu, résolu quoiqu'un peu timide, réfléchi quoique prêt à foncer comme un petit taureau, que nous avons vu ramassé sur lui-même dans le coin du tableau que Fantin peignait en 1870, est à l'heure où nous sommes arrivés, une sorte de paladin moderne pour qui les mots qui servent à désigner la vieillesse sont déplacés et comme discordants. A quatre-vingt ans, sa grande « œuvre de guerre »

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