DES DÉBUTS DIFFICILES
Claude Monet est né le 14 novembre 1840 à Paris; mais sa famille exerçait le commerce au Havre.
A cette époque, il était encore d'usage dans les familles bourgeoises de s'opposer à la vocation artistique que se sentaient ou croyaient se sentir les jeunes gens. Nous voyons aujourd'hui régner un esprit contraire. Bien que les pères et les mères ne forcent pas tous leur progéniture à se vouer aux arts, ils font de leur mieux pour lui en faire pousser l'idée. Les excellents résultats de ce contagieux amour de l'art peuvent se mesurer à la qualité moyenne de la production par rapport au nombre de ceux qui prennent le nom d'artistes et s'en arrogent l'apparence.
Une certaine opposition, et même une formelle rupture (à laquelle le succès était un infaillible palliatif) étaient au contraire une excellente défense contre la multiplication excessive des artistes inutiles et un puissant stimulant pour le développement des énergies chez ceux qui avaient une réelle valeur.
Ceux de cette sorte n'ont jamais succombé dans les luttes qu'ils devaient soutenir par leurs seules forces aux décisifs débuts de la vie. Les enfants de la bourgeoisie qui ont maintenant tout loisible pour se payer le luxe et la vanité d'une occupation artistique commencent et demeurent dans la médiocrité, quelque flatterie qui les entoure dans leur milieu.
A la plupart des artistes remarquables qui seront nommés ici, aucun genre de difficulté matérielle n'a manqué, sous une forme ou sous une autre, en guise de viatique pour les années décisives de mise en route, soit que la pauvreté provînt, comme pour Monet (et pour Corot avant lui) d'un dissentiment familial, soit, comme pour Renoir (et avant lui pour Millet) de la naissance dans un milieu laborieux et dénué de ressources.
Le besoin de vivre agissait donc tout d'abord, en même temps que le besoin
de vaincre. Mais celui-ci était de beaucoup le plus fort, car sans cela, ces hommes se fussent enlizés dans les travaux de gagne-pain. Quoiqu'ils eussent été obligés de les accepter parfois, ils passèrent toujours bien loin après ceux de gagne-gloire.
Nous verrons de même que l'opposition déchaînée, non plus de la famille, mais de tout un public et de ses représentants réputés autorisés, ne put davantage les faire fléchir. En aucun temps elle n'a accablé et vaincu, lorsqu'on y regarde de près, et que l'on fait la balance des déboires et des triomphes, des privations et des gains, que les talents secondaires, ou même certaines natures supérieures mais incomplètes dont il importait moins aux intérêts intellectuels de l'humanité que l'œuvre fût entravée ou interrompue.
Au rebours, la prospérité prématurée, les succès immédiats et irréfléchis ont gâté beaucoup plus de belles natures qu'ils n'en ont encouragé. Nous sommes arrivés à une époque où le public, la critique et les amateurs n'imposent plus à aucune manifestation, même simplement à aucune velléité d'art, les fécondes épreuves de résistance, de lésine, de dérision, qui se tournèrent enfin si profitables à la vaillance d'un Claude Monet, et ne purent abattre son invincible confiance en sa puissance intérieure enflammée par le témoignage même de ses yeux.
Puis, si l'appui manque du côté des protecteurs naturels, il se rencontre toujours de la part de quelque compagnon de pensée, aîné dans la carrière, camarade de point de départ, ou simples témoins de rencontre attirés par un début si obscur soit-il, et de qui l'esprit, animé par des attractions fraternelles, devient le soutien, le renfort le plus effectif contre l'hostilité ou l'indifférence de la multitude. Ni ces obstacles, ni ces encouragements à les franchir, ne manquèrent à Monet. Nous allons le voir rencontrer sa large part de cruautés matérielles et d'ardentes sympathies, venant les unes et les autres, chacune à sa façon, développer ses dons et exciter son enthousiasme.
Il y a une trentaine d'années encore, il y avait lieu de s'indigner contre la lenteur opiniâtre de la fortune, le sarcasme demeurant mal désarmé, la timidité du succès définitif. Aussi lorsque nos aînés, ceux de notre génération, et nous-mêmes, nous racontions l'histoire de ces artistes et examinions leur situation d'alors, nous étions fondés à présenter cette histoire sous un tout autre jour que celui qui l'éclairé aujourd'hui. Tous les détails possibles ont été donnés dans les livres qui ont précédé celuici, mais il a pourtant sa nouveauté de présenter complet un tableau qui s'arrêtait alors à la peine.
Ainsi nous apparaît en chaque déboire d'autrefois la preuve, jamais assez faite, que la devise ad augusta per angusta est la seule dont les artistes devraient faire le résumé et la règle de leur carrière et de leur vie. Seulement, on n'a, malheureusement, que peu de goût pour la souffrance.